E-istichara, une consultation en ligne pour légitimer le tournant autoritaire tunisien

Résultats scientifiques Droit Sociologie

Lancée début 2022 par le président Kaïs Saïed, la plateforme E-istichara devait permettre aux Tunisiennes et aux Tunisiens de « reprendre la parole » avant le référendum constitutionnel. En croisant analyse des médias, documents officiels et entretien avec l’ONG I-Watch, une étude menée par Fabrizio Li Vigni, chargé de recherche CNRS au laboratoire Centre Internet et Société (CIS, UPR 2000, CNRS), montre comment cette consultation numérique, peu inclusive et étroitement cadrée, a surtout servi à mettre en scène un soutien populaire au tournant autoritaire du régime. Les résultats de ces travaux ont donné lieu à la parution d’un article dans The Journal of North African Studies

Après la révolution de 2011, la Tunisie a souvent été présentée comme un « laboratoire » de transition démocratique dans le monde arabe. C’est dans ce contexte qu’intervient, début 2022, la plateforme E-istichara, une consultation nationale en ligne lancée par le président Kaïs Saïed. Officiellement, il s’agissait de redonner la parole au peuple, en recueillant les opinions des citoyennes et citoyens sur l’avenir politique, économique et social du pays avant la rédaction d’une nouvelle Constitution. En pratique, l’étude montre que cet outil de participation numérique a surtout servi à légitimer un processus de recentralisation autoritaire du pouvoir.

L’article s’appuie sur une démarche à la croisée de la sociologie politique, de la sociologie du numérique et des sciences and technology studies (STS). Concrètement, il combine plusieurs types de matériaux : analyse de la presse française et tunisienne, lecture détaillée des communications officielles de la présidence et du rapport gouvernemental sur la consultation, examen de trois rapports critiques de l’ONG tunisienne de lutte contre la corruption I-Watch, ainsi qu'un entretien approfondi avec un de ses membres, directement impliqué dans le suivi d’E-istichara. Ces sources sont replacées dans le contexte plus large des travaux en droit constitutionnel et en science politique sur la trajectoire tunisienne depuis 2011.

L’enquête propose une analyse « sociotechnique » de la plateforme, en examinant trois dimensions.

D’abord, l’interface et la forme de la participation : E-istichara prend la forme d’un questionnaire en ligne de trente questions, organisé en six thématiques (politique, économie, social, santé, développement durable, éducation et culture). Les réponses passent principalement par des cases à cocher, encadrées par quelques champs de texte libre. Autrement dit, le dispositif ne laisse pas de place à la délibération ou à l’échange d’arguments : il s’agit surtout de remplir un formulaire, dans un environnement entièrement contrôlé par l’exécutif.

Ensuite, l’accessibilité et l’inclusivité : officiellement ouverte à « tous les Tunisiens de plus de 16 ans », la consultation était en réalité indirectement sélective : l'authentification se faisait par téléphone mobile et numéro de carte d’identité, la plateforme était uniquement en arabe et la connexion internet était nécessaire, tous des facteurs qui ont limité l'accès à la participation. Quelques « maisons de jeunes » ont été équipées d’ordinateurs pour les publics peu connectés, mais la participation y est restée marginale. Au final, un peu plus de 530 000 personnes ont répondu, soit environ 4,4 % de la population adulte, avec une surreprésentation des hommes et des milieux urbains. L’étude montre que ce choix du « tout en ligne » exclut de fait les plus pauvres, les personnes peu alphabétisées ou dépourvues de connexion stable, et ne permet pas de revendiquer une quelconque représentativité nationale.

La troisième dimension concerne la gouvernance de la plateforme et des données. L’article revient sur les nombreuses critiques formulées par I-Watch et d’autres acteurs : mise en ligne avant l’avis formel de l’autorité de protection des données, opacité sur les prestataires techniques, absence de publication du code source, risques de profilage politique liés au couplage numéro de téléphone / numéro de carte d’identité. Les ONG pointent aussi l’utilisation de bénévoles proches des comités de soutien au président pour accompagner les citoyens et les citoyennes, au mépris de la confidentialité des réponses.

Sur le plan conceptuel, l’article propose de lire E-istichara comme un cas d’« autoritarisme participatif » en ligne, en adaptant aux environnements numériques la notion développée par la politiste Catherine Owen à partir de la Russie et de la Chine et élargie par le politiste Guillaume Gourgues aux régimes représentatifs comme la France. Quatre traits ressortent : sélection indirecte mais excluante des publics (par le biais du numérique), cadrage très serré de l’expression via des questions fermées souvent orientées, absence de prise en compte des préférences qui contredisent l’agenda présidentiel et instrumentalisation a posteriori de la consultation pour justifier des décisions déjà prises. Ainsi, alors même qu’une majorité de répondants ne demandait pas explicitement une nouvelle Constitution, le président s’est appuyé sur E-istichara pour légitimer un texte qui concentre les pouvoirs entre ses mains.

L’analyse mobilise également la notion de « plébiscitarisme 2.0 » proposée par Paolo Gerbaudo pour décrire ces dispositifs numériques qui simulent une démocratie directe tout en renforçant l’autorité charismatique d’un leader. Dans ce cadre, E-istichara contribue à mettre en scène un lien direct entre le président et « le peuple », en court-circuitant partis, syndicats et associations, alors même que ces acteurs avaient joué un rôle central dans la transition post-2011.

Enfin, l’article souligne un paradoxe particulièrement éclairant pour les études sur la démocratie numérique : les outils de la civic-tech et de la transparence, d’abord développés par des ONG comme I-Watch ou Al-Bawsala après 2011 (plateformes de suivi du Parlement, « caravanes » citoyennes, tableaux de bord en ligne), peuvent être réappropriés par un régime en voie d’autoritarisation. E-istichara donne l’apparence d’une innovation participative, mais elle s’inscrit en réalité dans une stratégie plus large de restauration autoritaire, où la participation devient un instrument parmi d’autres — aux côtés de la répression, du contrôle judiciaire et des décrets — pour fabriquer une légitimité politique de façade.

Au-delà du cas tunisien, cette recherche invite à renouveler nos cadres d’analyse de la participation en ligne : les plateformes numériques ne sont pas intrinsèquement démocratiques. Il importe d’examiner finement qui les conçoit, qui peut effectivement y accéder, comment les questions sont formulées et ce que deviennent les résultats. C’est à ces conditions que l’on peut distinguer les dispositifs qui élargissent réellement le champ de la décision collective de ceux qui mettent seulement en scène un peuple consulté, mais rarement entendu.

Référence :

Référence : Li Vigni F. 2025, Online Participatory Authoritarianism. The Case of Tunisia’s E-Istichara Platform under Kaïs Saïed (2022)The Journal of North African Studies.

Contact

Fabrizio Li Vigni
Chargé de recherche CNRS, Centre Internet et Société (CIS)