Efficacité, flexibilité… et sobriété
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Professeur à l’université Grenoble Alpes et membre de Pacte, Laboratoire de sciences sociales (UMR5194, CNRS / UGA), Gilles Debizet conduit des recherches à la croisée des études urbaines (Urban Studies) et soutenables (Sustainability Transition Studies). Il explore notamment les modalités de mobilisation et de partage de l'énergie renouvelable dans les espaces habités. Il privilégie les approches interactionnistes pour analyser les dynamiques opérationnelles et territoriales des transitions énergétiques et interroger les régulations.
L’efficacité énergétique constitue un levier majeur de l’atteinte de la neutralité carbone. Depuis longtemps associée aux innovations technologiques, la notion est au cœur de l’optimisation des systèmes techniques, compétence intrinsèque des ingénieurs. La mise à l’agenda politique d’une sobriété énergétique focalisée sur les choix humains cantonne l’efficacité énergétique dans ses dimensions technologiques. Plus récemment, la question de la flexibilité énergétique a débordé des cercles de l’expertise technique vers le débat public. La controverse nucléaire / renouvelable a introduit la question, les crises géopolitiques l’ont amplifiée et la massification planifiée des énergies renouvelables la pérenniseront sans doute.
Ces notions ont été au centre des journées scientifiques de l’énergie (JSE2025) de Grenoble organisées avec le soutien du CNRS, du PEPR TASE et du Labex EnergyAlps de l'UGA. Au cours de la journée du 18 mars — co-organisée par Gilles Debizet et Daniel Llerena, professeur à l’université Grenoble Alpes et membre du Laboratoire d'économie appliquée de Grenoble1 — une dizaine de chercheurs et chercheuses en sciences sociales ont planché sur leur définition et les enjeux sous-jacents. Ils ont éclairé les façons dont les acteurs mobilisent ces notions et la manière dont elles circulent.
L’efficacité énergétique a la plus riche histoire. Ses définitions et ses usages s’étendent de la physique (rendement des machines) à l’économie (énergie primaire / PIB), en passant par les politiques publiques d’économie d’énergie. Ainsi, le paquet climat de l’Union européenne défini en 2014 dénommait « efficacité énergétique » son objectif de réduction de 20 % de la consommation d’énergie en 2020.
La réduction de la consommation ouvrait alors des débats sur les périmètres géographiques et socio-économiques et sur les métriques utilisées. Elle englobait l’efficacité et la sobriété sans les distinguer alors que ces deux notions sédimentent aujourd’hui la controverse — majeure — autour du technosolutionnisme.
Comme la sobriété, l’efficacité vise à réduire l’énergie produite ; mais autant l’une, la sobriété, suppose une perte de services énergétiques rendus, autant l’autre suppose que le même service soit maintenu. Ainsi, pour les économistes, l’efficacité renvoie à la réduction de la quantité d’énergie livrée au consommateur pour un même service — qui permet le plus souvent de faire des économies financières. La sobriété est, quant à elle, définie comme la réduction de consommation liée à une modification du service (selon une note de France Stratégie). De sorte que si un dispositif permet de maintenir le service rendu tout en réduisant la consommation, il relève de l’efficacité ; sinon, il relève de la sobriété. Bien entendu, un même objet technique peut contribuer à l’efficacité ou à la sobriété selon l’usage. Une appréhension circonstanciée des situations est toujours nécessaire, pour distinguer la part de la sobriété et celle de l’efficacité dans la réduction de la consommation. Des difficultés méthodologiques de même ampleur se posent à propos de la qualification — choisie ou subie — de la sobriété. Essentielle dans le débat public, cette dichotomie est mise à l’épreuve du réel par la sociologie des pratiques, qui souligne l’encastrement de ces dernières dans des infrastructures collectives et des normes sociales.
Si les intervenants définissent la flexibilité à partir de l’idée d’ajustement temporel de production ou de la consommation d’énergie au sein d’un système énergétique, leur point de vue varie sensiblement selon les contours du système observé.
Ce sont donc les approches contextualisées qui permettent aux sciences humaines et sociales d’appréhender la mobilisation et la performativité des notions d’efficacité et de flexibilité. Cet article rend compte de deux sujets : l’efficacité dans le secteur du bâtiment et la flexibilité dans la consommation d’électrique.
L’efficacité énergétique dans le secteur du bâtiment : controverses et pratiques
Une table ronde dédiée à l’efficacité énergétique dans le bâtiment, animée par Gilles Debizet, a réuni des experts aux profils complémentaires : Anne-Gaëlle Guérin, sociologue au laboratoire Pacte, Catherine Grandclément, sociologue, chercheuse à l’Institut Polytechnique et EDF et membre de l’Institut Interdisciplinaire de l'Innovation2, et Aude Pommeret, professeure en science économique à l’université Savoie Mont Blanc et chercheuse à l’Institut de recherche en gestion et économie (IREGE). Les échanges ont mis en lumière les tensions qui traversent la mesure et l’évaluation de la performance énergétique des bâtiments, entre autres, à travers le Diagnostic de performance énergétique (DPE). C’est en effet par la performance énergétique que l’efficacité est appréhendée dans le bâtiment.
Or il se trouve que le DPE, outil clé pour caractériser le comportement énergétique des bâtiments, est au cœur de controverses récurrentes. Celles-ci portent sur le périmètre des fonctions et usages pris en compte, le choix des indicateurs (kilogramme équivalent CO2 et kilowattheure) d’énergie primaire plutôt que l’énergie finale), les unités de référence (mètre carré de plancher plutôt que surface Carrez ou nombre de pièces du logement), ou encore, sur la prise en compte des consommations passées. Les sciences humaines et sociales soulignent que les choix méthodologiques reflètent des rapports de force entre les différents acteurs (gaz vs électricité, par exemple), et mettent en avant des priorités politiques nationales, ainsi que des contraintes techniques liées à la faisabilité des mesures et à la crédibilité des outils de modélisation. Un point particulièrement souligné a été l’abstraction des indicateurs, qui intègrent des enjeux nationaux (énergie primaire) et planétaires (CO₂) déconnectés de la facture énergétique des usagers. Ces écarts interrogent l’adéquation d’indicateurs fondés sur une conception de l’humain comme un homo economicus supposée guider les comportements.
Les pratiques autour de la performance énergétique ont également été explorées dans l’accompagnement des ménages vers la rénovation. Les méthodes de calcul, parfois fastidieuses et coûteuses, s’adressent à des publics aux sensibilités variables. Les conseillers énergie, quant à eux, naviguent entre la conformité aux indicateurs de référence nationaux, les valeurs de leurs organisations (climat, nucléaire, précarité), leurs propres convictions, et la recherche d’efficacité dans leur travail, caractérisée par le passage à l’acte des ménages. Les discussions ont montré que l’engagement dans la rénovation mobilise des critères multiples et variables selon les ménages, et que la performativité des indicateurs doit être relativisée. Par exemple, la perspective de gains de confort, notamment pour les ménages les plus modestes, a été soulignée comme un levier souvent sous-estimé.
Il ressort de cette table ronde que les choix opérés pour établir un indicateur d’efficacité en apparence simple, la performance énergétique, renferment tout un ensemble de questionnements sur les orientations politiques, la manière d’orienter les comportements, les pratiques des acteurs de terrain. En est-il de même pour la flexibilité ?
La flexibilité de l’électricité à l’épreuve de l’intégration massive des énergies renouvelables (EnR)
La seconde table ronde, animée par Daniel Llerena, économiste au laboratoire Gael, a abordé la question de la flexibilité, un enjeu crucial dans un contexte marqué par l’intégration croissante des EnR. Les intervenants — Marta Pappalardo, architecte-sociologue au Laboratoire Architecture Ville Urbanisme Environnement3, Yannick Perez, économiste, membre du Laboratoire Génie Industriel à CentraleSupélec, Béatrice Roussillon, économiste au laboratoire Gael, et Frédéric Wurtz, directeur de recherche CNRS au Laboratoire de génie électrique de Grenoble4 — ont souligné la pluralité des points de vue.
Tous s’accordent sur le fait que la substitution en Europe des centrales électriques à énergies fossiles — et stockables — par des installations photovoltaïques et éoliennes — intermittentes — requiert des efforts substantiels de la part des parties prenantes du réseau électrique. Pour mémoire, l’électricité n’étant pas stockable, la quantité entrant dans un tronçon — et plus globalement dans le réseau électrique — doit être, à tout moment, quasiment égale à la quantité qui en sort. À défaut, le service électrique doit être interrompu pour ne pas dégrader les équipements des abonnés.
Pour les acteurs du réseau, la flexibilité est considérée comme un ensemble de dispositifs permettant d’équilibrer l’injection (après production) et le soutirage (avant consommation). À l’instar de l’injection depuis la libéralisation de l’électricité en Europe, les régulateurs nationaux appréhendent la modulation temporelle de la demande (le soutirage) comme une opportunité de marché. Pour le consommateur, qu’il soit motivé par le prix ou par d’autres enjeux, la flexibilité ne se réduit pas au décalage temporel de ses activités ou de son confort s’il est en mesure d’utiliser des ressources alternatives ou de stocker de l’énergie. Ainsi, la modulation temporelle de sa consommation se trouve imbriquée entre le technique — les infrastructures collectives et les équipements individuels — et le social. La délégation d’actions à un objet technique ou à un tiers humain exige une décision et suppose une motivation. Les stratégies publiques de flexibilité de la demande soulèvent de nombreuses questions sur le contrôle des appareils de commande (qui pilote quoi ?) ainsi que sur la nature et les effets des leviers sociaux et économiques susceptibles d’adapter les pratiques de consommation à la disponibilité de l’énergie.
Le marché et le civisme ont été présentés comme deux leviers complémentaires, mais non exempts de tensions. Les marchés (tarification temporellement variable de la fourniture, et rémunération de l’effacement) reposent sur des incitations financières qui s’avèrent indolores pour les ménages qui disposent de moyen de stockage, peu efficaces pour les moins sensibles au prix, et pénalisantes pour les ménages les plus modestes, qui sont souvent les moins équipés, et donc les plus vulnérables. Cette situation pose un enjeu de justice sociale et présente un risque politique majeur. À l’inverse, le civisme suppose une perception partagée d’un risque ou d’un intérêt commun, conduisant à des efforts individuels proportionnés aux moyens de chacun. Cela interroge la construction sociale du risque et de l’intérêt général. Cela peut expliquer l'essor de communautés énergétiques au sein desquelles des membres s'efforcent d'ajuster leur consommation à la production locale commune.
Enfin, la gouvernance transcalaire a été identifiée comme un défi central. Cette gouvernance doit articuler les niveaux européen, national, territorial et infranational en s’appuyant sur des délibérations ouvertes aux parties prenantes. Aux côtés des collectivités territoriales, les communautés énergétiques, telles que les coopératives citoyennes et les collectifs d’autoconsommation, doivent trouver une place dans cette gouvernance.
Questions transversales et pistes de réflexion
Derrière une apparence de neutralité, l’efficacité des bâtiments comme la flexibilité dans la consommation dessinent une transition énergétique pilotée par des artefacts plus ou moins loin des préoccupations des différents acteurs. Ces outils redéfinissent les frontières non seulement entre sobriété et efficacité, mais aussi entre low-tech et high-tech. Un impensé de la journée a été souligné : celui de l’énergie non marchande, les débats et les politiques publiques se concentrant presque exclusivement sur l’énergie qui fait l’objet d’une contrepartie financière comptabilisée par l’autorité publique.
Les participants ont également interrogé les effets systémiques des transformations en cours : marchandisation, communalisation, ou encore précarisation et souveraineté. Comment comprendre et décrire ces dynamiques, mêlant des prescriptions performatives (les normes et indicateurs) et les pratiques effectives (les comportements des acteurs).
Cette journée a ainsi confirmé la nécessité d’une approche intégrée, où les sciences humaines et sociales jouent un rôle clé pour éclairer les défis et les débats de la transition énergétique, en articulant les dimensions techniques, économiques, sociales et démocratiques en tenant compte de plusieurs échelles d'analyse.