Face à l’insupportable : la fonction des images
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Dans notre monde désormais saturé d'images, certaines nous sont, pour toutes sortes de raisons, insupportables — qu’elles nous inquiètent, nous dérangent, nous choquent, nous frustrent, nous peinent, etc. Que devons-nous alors faire d’elles ? Un groupe de travail réunissant des chercheuses et chercheurs en histoire de l’art issus notamment du Centre André-Chastel (UMR8150, CNRS / Ministère de la Culture / Sorbonne Université) s’est formé afin d’y réfléchir. Sa première initiative a été l’organisation d’une table ronde le 26 novembre 2024 à Sciences Po.
Si l’image du zoo humain nous est aujourd’hui insupportable, sa médiatisation (la carte postale) et son ancienne banalisation (« Gros baisers») nous le sont peut-être encore davantage (image proposée pour la table ronde par Christine Vidal)
Nous vivons à une époque saturée d’images insupportables, au point qu’en établir un corpus exhaustif relève de l’impossible. Dans ce flux médiatique incessant, une image insupportable chasse aussitôt la précédente.
En ce début d’année 2025, si l’on devait n’en retenir qu’une comme emblématique, ce serait probablement la rencontre dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, résumée dans la déclaration finale du président américain : “This is going to be great television”.
Mais, immédiatement, se pose la question de l’universalité (ou non) de l’insupportable. Y a-t-il des images insupportables par essence, ou sont-elles soumises à la contingence et à la conjoncture de chaque période, de chaque lieu, de chaque « aire culturelle » dans lesquelles elles se déploient ? Tel est le questionnement de départ de cette initiative de recherche sur les images insupportables associant Florian Métral titulaire d’une chaire de professeur junior au Centre André-Chastel, Gabriel Batalla-Lagleyre, chercheur à l’université de Lausanne, Thibault Boulvain, professeur assistant au Centre d’histoire de Sciences Po et Soersha Dyon, maîtresse de conférences à l’université de Lille.
Des images… insupportables ?
La catégorie de l’« insupportable » est immense et protéiforme. Elle est aussi ancienne : attestée dès le Moyen Âge en France, elle désigne non seulement ce que l’on ne peut endurer ou supporter, mais aussi ce que l’on ne peut admettre ou excuser. Elle engage le corps dans sa totalité, à la fois moralement et physiquement. Ici, la charge physique se pense en regard de la « charge mentale », pour reprendre une notion contemporaine.
L’« insupportable » est aussi un puissant vecteur pour les représentations. Se placer du point de vue des images — au sens large du terme, incluant aussi bien les représentations visuelles que médiatiques — permet d’en poser une première définition. On pourrait même dire que c’est le premier pouvoir de l’image, sa faculté de représentation, que de nous donner accès à l’insupportable et de nous le faire revivre. Comme tout spectacle, elle oscille en permanence entre attraction et effroi.
Mais une image peut-elle être insupportable en elle-même ? Ou ne l’est-elle qu’à une époque donnée, voire pour une génération particulière ? Ce qui nous apparaît insupportable aujourd’hui le sera-t-il encore demain ? Ce qui l’est ici l’est-il là-bas ? À l’inverse, des images autrefois tolérées sont-elles devenues insupportables face à de nouvelles sensibilités ? L’insupportable est-il une donnée universelle ou une construction culturelle et historique ?
Quant à l’« impact » d’une image insupportable, comment le mesurer ? Fait-elle seulement vaciller notre sensibilité, ou peut-elle produire des effets concrets, des prises de conscience, des transformations sociales ? À quel moment une image cesse-t-elle d’être insupportable pour devenir iconique, mémorielle, voire récupérée par des discours politiques ou médiatiques ? Son omniprésence médiatique contribue-t-elle à l’émousser, à la rendre banale, ou au contraire à renforcer son caractère insoutenable ?
Les images insupportables deviennent dès lors des objets de pouvoir. Qui décide de ce qui est insupportable ? Pourquoi certaines images sont-elles censurées, tandis que d’autres sont exposées, médiatisées, disséquées ? L’insupportable est-il instrumentalisé par les institutions, les gouvernements, les médias, ou encore par les artistes ? La spectacularisation de l’insupportable soulève enfin une question éthique cruciale : les diffuseurs ou ceux qui les cachent doivent-ils être tenus pour responsables, voire complices ?
Enfin, face à ces images, la question centrale est : que devons-nous en faire ? Sommes-nous encore prêts à endurer l’insupportable ? Faut-il remiser ces images, les dissimuler, les soustraire aux regards ? À l’inverse, faut-il les montrer, les diffuser, les réactualiser sans cesse, pour éveiller les consciences, mais au risque d’accoutumer les regards, de les désensibiliser ou encore de reconduire la violence qu’elles voudraient dénoncer ?
Une question pour l’histoire de l’art
Il y a nécessité — pour ne pas dire urgence — à se confronter aux images insupportables, à faire face à ces représentations visuelles qui dérangent, bouleversent, choquent, écœurent, dégoûtent. L’histoire de l’art est à ce titre en première ligne, aussi parce qu’elle demeure encore, dans la vision commune, trop souvent associée à la grande histoire de la beauté « idéale », à la succession glorieuse des « chefs-d’œuvre », à la célébration des grands « génies ». Une histoire confortable et rassurante, qui n’a toutefois que l’apparence de la vérité.
L’histoire de l’art n’est pas l’histoire du beau. Et si elle l’a longtemps été, elle ne peut plus seulement l’être. Ces dernières décennies, sous l’impulsion de la Bildwissenschaft et, plus largement, des Visual Studies, la discipline s’est muée en une véritable « science des images », lui permettant de réfléchir, sur le temps long, aussi bien aux images conçues ou regardées comme artistiques qu’à toutes les autres, notamment médiatiques, qui nous assaillent au quotidien.
Elle dispose dès lors de nouveaux outils historiques et théoriques, qui lui permettent de poser de nouvelles questions ou d’en reposer de plus anciennes sous un jour nouveau, rendant possible l’étude de phénomènes complexes. Ainsi en est-il des images insupportables. Que nous disent-elles des sensibilités d’une époque ? De notre rapport au visible ? De la construction du regard et des affects qu’il mobilise?
Afin de mettre en pratique ces premières réflexions, Florian Métral et ses collègues ont souhaité donner la parole à des chercheuses et chercheurs en histoire de l’art, universitaires, conservateurs et commissaires d’exposition — Laurence Bertrand Dorléac (Sciences Po, Paris), Nathalie Bondil (Institut du monde arabe, Paris), Peter Geimer (Centre allemand d’histoire de l’art, Paris), Jérémie Koering (Université de Fribourg), François-René Martin (École nationale supérieure des Beaux-Arts / École du Louvre, Paris) et Christine Vidal (Le BAL, Paris) — à l’occasion d’une table ronde organisée le mardi 26 novembre 2024 à Sciences Po Paris, dans le cadre du cycle des « Conversations » du Comité français d’histoire de l’art (CFHA). Un événement scientifique qui avait moins pour but de dresser l’inventaire impossible de l’insupportable que, comme un ballon d’essai, d’engager une discussion sur la fonction des images, leur rôle en société et sur le rapport archi-complexe que nous entretenons avec elles.
De notre rapport aux images
Des conditions avaient été fixées pour chaque intervenante et intervenant de cette table ronde : choisir deux images qui, à leurs yeux, relevaient de la catégorie de l’insupportable. Des choix nécessairement subjectifs, mais qui, sans doute, permettent précisément de mettre des mots sur des réalités souvent difficilement exprimables. Car c’est aussi le propre de l’insupportable que de se situer à l’intersection du subjectif et de l’objectif, de la nature et de la culture, du singulier et de l’universel. Ces grandes catégories de la pensée sont celles-là mêmes qui nous permettent d’approcher des phénomènes complexes.
Les douze images sélectionnées — peintures, photographies, vidéos, installations, etc., du xve au xxie siècles pour l’essentiel — constituaient certes un échantillon réduit, mais elles laissaient déjà émerger quelques tendances marquantes : la guerre et ses désastres, le corps, notamment dénudé ou sexualisé, l’animal blessé ou supplicié, les atteintes aux personnes, parfois toutes ces réalités entremêlées. D’autres enjeux s’y superposaient : les impératifs religieux, la tension entre montrer et ne pas montrer, entre représentable et irreprésentable, entre « simple » image et œuvre d’art.
Il est apparu clair que l’insupportable relève d’une mise en scène, de dispositifs précis qui conditionnent notre regard, que la sensibilité du public influe sur ce qui est perçu comme insupportable. Mais des questionnements plus précis affleuraient pour l’histoire de l’art : comment comprendre les phénomènes d’esthétisation et de mise à distance de l’insupportable ? Existe-t-il aujourd’hui sous de nouvelles formes ? Comment penser la violence faite aux images elles-mêmes, parfois invoquée comme un moyen de lutter contre l’insupportable ? L’histoire de l’art a-t-elle une éthique ? Et au fond, que doit-on attendre, et de l’art, et plus encore de l’historien ? Qu’il nous réconforte ? Qu’il nous sauve de nous-mêmes ? Qu’il nous montre tout ?
Il était bien entendu impossible d’être exhaustif — on pourrait, par exemple, évoquer les paysages meurtris de notre planète, qui n’ont été que peu abordés à l’occasion de cette table ronde. Mais au-delà de ces questions éthiques — sommes-nous encore prêts à supporter l’insupportable, en particulier dans le contexte des musées et de l’enseignement, avec les problématiques de monstration et de non-monstration que cela pose ? —, se dessine un constat sur l’image elle-même : se serait-elle, d’une certaine manière, substituée au réel ? Aurions-nous perdu de vue sa dimension artificielle, sa nature de simulacre et, ce faisant, son rôle de prise en charge du pire, d’anti-poison ? En d’autres termes, l’image insupportable est-elle insupportable parce qu’elle nous confronte à une réalité que nous ne voulons pas voir, ou bien parce que nous avons cessé de la percevoir comme une image, c’est-à-dire comme une construction, une médiation, une fiction, une représentation ?
Poser ces questions, réfléchir à l’insupportable dans nos sociétés, à son irrecevabilité, c’est aussi penser notre relation au monde, à ce que nous n’acceptons pas qu’il soit, à ce que les images nous - donnent à voir, qui ne sont pourtant toujours que des versions faibles de la réalité.
Un horizon interdisciplinaire
Si Florian Métral, Gabriel Batalla-Lagleyre, Thibault Boulvain et Soersha Dyon ont choisi de poser cette question par le biais de l’histoire de l’art, les images insupportables ne sauraient être la problématique exclusive de cette discipline. Toutes les sciences, et pas seulement les sciences humaines et sociales, sont concernées. La preuve en a été donnée par l’audience particulièrement éclectique présente dans la salle durant la table ronde, ainsi que par les échos reçus ici et là, notamment dans la presse généraliste. L’article que Michel Guérin lui a consacré dans l’édition du Monde du 29 novembre 2024 en témoigne.
Les responsables d’institutions muséales et les commissaires d’exposition sont clairement en première ligne, immédiatement confrontés à la problématique de ce qu’il faut, ou non, montrer, et si oui, comment, ainsi qu’à celle de ce qui sera jugé supportable ou non par les publics.
Il convient désormais d’envisager les suites de cette réflexion, en étant force de proposition pour mobiliser des dispositifs de recherche en réseau et de formation par et à la recherche du CNRS, tels que le groupement de recherche ou l’école thématique, afin de réfléchir collectivement et de manière interdisciplinaire à la question des « images insupportables » et de fédérer une communauté de chercheurs, chercheuses et d’étudiantes, capable de porter ces questions auprès d'un large public.
Le format exposition, à cet égard, semble idoine, interrogeant au passage la capacité des institutions muséales à prendre en charge un problème immense d’histoire visuelle et de l’art en prise avec la société. En attendant, des événements ponctuels seront organisés dès 2025 pour prolonger cette expérience dans d’autres lieux, notamment muséaux.
Finalement, comme le rappelait Laurence Bertrand Dorléac, citée dans l’article du Monde : « Acceptons-nous de regarder en face ce que l’humanité a vécu depuis la nuit des temps ? » Cette question n’est pas anodine, d’autant plus qu’elle a été posée à Sciences Po où, comme ailleurs, il faut apprendre aux étudiantes et étudiants à complexifier leur pensée, à mettre à distance leurs opinions et préjugés personnels — en somme, les former aux sciences humaines et sociales.
Les formes visuelles et artistiques sont, de ce point de vue, des lieux privilégiés pour exercer la pensée critique — plus que jamais nécessaire — d’autant plus lorsqu’elles nous dépaysent, nous confrontent à des étrangetés qui, comme Paul Veyne l’avait dit à propos de l’histoire, provoquent cette réaction naturelle : celle de ne pas voir.