HéLiCéO, un projet « à risque et à impact » dédié à la diversité linguistique en Océanie

La Lettre Sciences du langage

#LE LANGAGE EN COMMUN

La faculté de langage définit notre humanité commune et, pour accéder à la compréhension fine de cette faculté, l’approche la plus solide est d’analyser les langues du monde dans leur diversité. Or l’Océanie est un lieu d’investigation particulièrement fécond dans cette quête, en raison du grand nombre de langues qui y sont parlées : environ 1 300, soit 20 % des 7 000 langues du monde, leurs locuteurs représentant un millième de la population mondiale. 

Dans l’île de Ua Huna (Marquises, Polynésie française), Teiki Taiaapu explique la fonction cultuelle et les traditions associées au me’ae, la structure lithique sur laquelle il est assis 
© Jacques Vernaudon

Lancé en mars 2025 dans le cadre du programme « Recherche à risque et à impact » du CNRS1, le projet HéLiCéO (Héritages Linguistiques, Cultures orales, Éducation en Océanie) vise à documenter et à décrire les langues d’Océanie — prioritairement les plus menacées —, les conditions de leur transmission dans un environnement plurilingue, ainsi que les pratiques langagières associées dans un contexte culturel de tradition orale. Cette assise empirique à partir de langues typologiquement diverses permettra non seulement de mieux comprendre le paysage linguistique de cette vaste région et son histoire, mais plus largement, de mieux modéliser le développement du langage au sein de l’espèce humaine. Enfin, le projet HéLiCéO s’attache à venir en appui de la transmission de ces langues en accompagnant des politiques éducatives innovantes, visant à préserver la diversité linguistique tout en favorisant la réussite scolaire.

L’Océanie, qui s’étend sur 11 000 kilomètres dans le Pacifique, de la Nouvelle-Guinée à l'île de Pâques, présente un remarquable continuum culturel et linguistique qui résulte de deux grandes étapes de peuplement venues d’Asie. De la première occupation de la région « Sahul » (Nouvelle-Guinée, Australie, Tasmanie), qui remonte à plus de 60 000 ans, sont issues les langues australiennes (300 langues au total) et les langues papoues (860) — l’ensemble linguistique le plus divers au monde. Puis, il y a environ 3 500 ans, une partie de ces populations papoues implantées sur les côtes de Nouvelle-Guinée a connu l’arrivée des populations dites austronésiennes, dont la formidable expansion maritime avait commencé à Taïwan. De cette rencontre est né le proto-océanien, l’ancêtre commun des 500 langues océaniennes contemporaines. Ces contacts au fil des millénaires ont façonné les sociétés insulaires du Pacifique : elles ont su adapter leurs modes de vie aux différents environnements qu’elles ont peuplés, des îles continents aux atolls, tout en transmettant leurs connaissances à travers une mosaïque de langues et de traditions orales. Cependant cette diversité, qui a longtemps fait la force de ces sociétés, est aujourd’hui vulnérable face aux effets de la mondialisation économique et culturelle, et ceux des dérèglements climatiques.

Les sociétés du Pacifique forment souvent des communautés de quelques centaines d’individus, liés par une histoire commune. Ici, deux clans scellent leur alliance matrimoniale en échangeant des présents, dans l’île de Motalava (Vanuatu) 
© Alexandre François

Pour répondre à cette urgence, HéLiCéO a été conçu à l’initiative de CNRS Sciences humaines & sociales, de sa directrice Marie Gaille et de son directeur adjoint scientifique en charge des sciences du langage, Ricardo Etxepare. Ceux-ci ont réuni quatre porteurs pour son élaboration : Jacques Vernaudon, professeur de linguistique à l’université de la Polynésie française, membre de la Maison des Sciences de l'Homme du Pacifique (MSH-P, UAR2503, CNRS /  Université de la Polynésie française) ; Alexandre François, directeur de recherche CNRS en linguistique au laboratoire Langues, Textes, Traitements informatiques, Cognition (LATTICE, UMR8094, CNRS / ENS-PSL / Université Sorbonne Nouvelle) ; Alejandrina Cristia, directrice de recherche CNRS en psycholinguistique au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique (LSCP, UMR8554, CNRS / EHESS / ENS-PSL) ; Marie Salaün, professeure d’anthropologie à l’université Paris Cité, membre de l’Unité de recherche Migrations et Société (URMIS, UMR8245, CNRS / IRD / Université Côte d'Azur / Université Paris Cité). L’équipe implique aussi des partenaires directes : Anne-Laure Dotte et Suzie Bearune, ERALO, université de la Nouvelle-Calédonie ; Goenda Turiano-Reea, Études approfondies des sociétés traditionnelles et contemporaines en Océanie – EASTCO, université de la Polynésie française ; Antoinette Schapper, Vrije Universiteit Amsterdam ; Isabelle Nocus, Laboratoire de Psychologie des Pays de la Loire – LPPL, Nantes Université ; ainsi que divers chercheurs associés.

Cette équipe internationale a conçu un projet interdisciplinaire s’appuyant sur la linguistique descriptive, historique et typologique, l’ethnolinguistique, la psycholinguistique et l’anthropologie, afin d’embrasser le sujet à différentes échelles : celle des langues et des productions langagières elles-mêmes, envisagées comme des systèmes ; celle des individus, notamment les enfants, dont le cerveau sait gérer plusieurs langues ; celle des sociétés dans lesquelles se structurent les relations entre les langues. Enfin, l’équipe a tâché d’identifier les risques et les verrous à lever pour accomplir cette recherche, et d’imaginer les protocoles innovants à tester à l’occasion des douze premiers mois consacrés à la phase de démonstration du projet. 

Analyse de l’apprentissage des mots chez un enfant 
© Cyril FRESILLON / LSCP / ENS / EHESS / CNRS Images

Si cette phase liminaire est concluante, HéLiCéO se prolongera jusqu’en 2029 en se déclinant selon cinq axes de recherche :

  1. Description et analyse des langues d’Océanie

Il s’agit de répondre à l’urgence de documenter les langues menacées. Même si l’équipe du projet connaît bien le terrain océanien et dispose de solides réseaux dans la région, la tâche paraît titanesque au regard du grand nombre de langues à décrire et du peu d’experts mobilisables pour réaliser les enquêtes in situ et analyser les corpus collectés. C’est pourquoi HéLiCéO ambitionne de développer des protocoles innovants, grâce à l’intelligence artificielle, pour faciliter les enquêtes extensives, et accélérer le traitement des données afin de produire des analyses grammaticales semi-automatisées.

  1. Linguistique historique et comparative

Si l’histoire des langues océaniennes est désormais établie dans ses grandes lignes, la genèse du proto-océanien au contact des langues papoues, et les étapes les plus récentes du processus de diversification linguistique, restent à préciser. HéLiCéO entend y contribuer en s’appuyant sur la méthode innovante de la glottométrie historique, qui conjugue les outils de la dialectologie avec ceux de la méthode comparative. Par ailleurs, l’étude des langues du Pacifique prend tout son sens lorsqu’on les replace dans le contexte plus global de la diversité des langues du monde. À cette fin, HéLiCéO prévoit la constitution de bases numériques, par exemple, sur les changements phonétiques tels qu’ils sont reconstruits dans les langues du Pacifique, mais aussi dans les autres familles du monde. Le projet consolidera aussi des bases existantes – comme 𝓔𝓿𝓸Sem, consacrée aux évolutions sémantiques dans le lexique.

  1.  Patrimoine oral

Dans les cultures océaniennes, c’est par voie orale que se sont transmises, depuis toujours, les langues et les connaissances sur l’environnement et la mémoire des temps anciens. Les arts de la parole au sens large constituent le patrimoine culturel immatériel des populations du Pacifique. Or, à l’heure de la mondialisation culturelle, ce précieux héritage est menacé. Les textes recueillis restent épars et un travail comparatif approfondi reste à entreprendre, notamment entre la Polynésie et la Mélanésie, afin d’identifier les récits les plus anciens. L’enjeu est ici de révéler les connaissances autochtones transmises par la littérature orale et de tracer la filiation de certains motifs récurrents à travers l’Océanie. Pour ce faire, HéLiCéO créera une base de mythologie comparative autour des traditions orales du Pacifique, destinée à la fois aux chercheurs et chercheuses du domaine, aux communautés locales et au grand public.

  1.  Acquisition du langage en contexte plurilingue

Trop peu de langues sont représentées dans les revues les plus importantes consacrées à l’acquisition du langage. Ainsi, depuis 1980, les quatre revues les plus citées du domaine ont étudié moins de 2 % des langues du monde ; les enfants plurilingues ne figurent que dans 15 % des articles, alors qu’ils constituent la moitié de la population mondiale. Ces biais constituent à la fois un enjeu d’équité et de représentativité des données qui fragilise la fiabilité des conclusions issues de la recherche. Or, l’étude de l’acquisition du langage dans les communautés plurilingues du Pacifique nous fournit l’occasion de corriger ces biais, en exploitant la diversité des contextes d’apprentissage océaniens, en famille et à l’école. Ici aussi, HéLiCéO va développer des méthodes innovantes pour mesurer, en conditions insulaires réelles, urbaines ou rurales, la compréhension et la production linguistique et les capacités cognitives des enfants.

  1. Politiques linguistiques et éducatives en Outremer

L’école est arrivée dans le Pacifique insulaire dans les bagages des missionnaires et des administrateurs dans la première moitié du XIXe siècle. Elle est intrinsèquement liée à la colonisation. Elle a longtemps  banni de son enceinte les langues des élèves. Il y a quelques décennies encore, les enfants surpris à parler dans leurs langues maternelles étaient sévèrement punis, y compris physiquement. Depuis une quarantaine d’années, l’école dans les pays et les collectivités du Pacifique s’est cependant ouverte aux langues locales. Pour soutenir cette ouverture, HéLiCéO propose différentes actions de diffusion, de médiation et de valorisation de la recherche fondamentale sur les langues océaniennes : la création d’un corpus de ressources pédagogiques ; la sensibilisation aux acquis de la recherche scientifique ; une aide à la décision en matière de politique éducative et linguistique.

À l’école de Maatea, dans l’île de Moorea (Polynésie française), des élèves apprennent à lire et à écrire en tahitien dans le cadre d’un dispositif d’enseignement bilingue français & langues polynésiennes à parité horaire 
© Teanini Teururai

Pour conclure, le projet HéLiCéO relève d’une recherche de pointe au service de la compréhension de la faculté de langage ; il a pour ambition de situer les langues océaniennes au sein de l’ensemble Pacifique et parmi les tendances universelles des langues, et de comprendre comment les enfants développent cette faculté en contexte plurilingue. Enfin, HéLiCéO cherche aussi à répondre à des enjeux sociétaux immédiats, en apportant des contributions efficaces aux efforts de construction de sociétés apaisées dans l’espace Pacifique, et en promouvant une francophonie ouverte à la diversité culturelle et linguistique, en lien étroit avec les communautés locales.

Contact

Jacques Vernaudon
MSH-P
Alexandre Francois
LATTICE
Alejandrina Cristia
LSCP
Marie Salaün
URMIS

Notes

 

  1. Le programme « Recherche à risque et à impact » ou « (RI)2 » bénéficie d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la Recherche au titre de France 2030 (ANR-24-RRII-0001).