La biodynamie, un objet « bon à penser » pour l’anthropologie
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La biodynamie est une pratique agricole dont les principes ont été édictés par le penseur ésotériste autrichien Rudolf Steiner il y a plus de 100 ans. Comme l’agriculture biologique, dont elle est l’une des racines historiques, elle repose non seulement sur le refus d’utiliser les intrants de synthèse (pesticides, herbicides, etc.), mais aussi sur une conception organiciste de la ferme, perçue comme une entité vivante soumise à des forces cosmiques (notamment les cycles lunaires et planétaires). Au niveau technique, elle préconise l’utilisation de différents « préparats » : des mélanges d’éléments végétaux, animaux et minéraux qui sont ensuite dilués dans de l’eau à des doses homéopathiques, puis épandus sur les cultures.
Malgré son caractère étrange par rapport aux pratiques de l’agriculture conventionnelle, la biodynamie a connu un développement spectaculaire dans les vignobles français ces vingt dernières années, avec probablement plus d’un millier de domaines qui la pratiqueraient, des plus prestigieux (comme la Romanée-Conti depuis les années 1990, ou le Château Latour plus récemment) aux plus anonymes.
Pourquoi une pratique a priori en dehors des cadres d’une rationalité scientifique stricte rencontre-t-elle un tel succès auprès des vignerons ? Cette question est particulièrement stimulante pour l’anthropologie des savoirs et de la nature, qui s’intéresse à la diversité des rapports à la connaissance et à l’environnement. Elle l’est d’autant plus que cette altérité ne se situe pas dans un lointain exotique, mais « chez nous », au cœur même de notre modernité. Du fait de cette « altérité du proche », la biodynamie est donc un objet particulièrement « bon à penser » pour explorer, depuis l’anthropologie, les mutations des rapports contemporains aux savoirs et au vivant.
D’autres savoirs, guidés par l’expérience
En effet, quand on étudie en détail, et depuis le terrain, les savoirs mobilisés par les vignerons biodynamistes, on se rend compte qu’une opposition binaire entre des savoirs nécessairement scientifiques et des croyances nécessairement irrationnelles n’est d’aucun secours pour saisir ce qui est en jeu dans leurs pratiques. Leur rapport aux savoirs relève bien plus d’un bricolage composite et pragmatique que d’une supposée irrationnalité. Ces vignerons engagent dans leur pratique des savoirs très divers (scientifiques, péri-scientifiques, paysans, expérientiels, sensibles, ésotériques, etc.), qu’ils font tenir ensemble, au-delà de leur incompatibilité théorique, car ces savoirs, indissociables de la pratique, renforcent leur expérience. Comme les scientifiques, leur critère de validation suprême reste l’expérience. Néanmoins, à la différence de l’expérience en laboratoire, avec des paramètres contrôlés, stables et vérifiables, l’expérience vigneronne se fait « à ciel ouvert », avec des conditions écologiques changeantes chaque année.
Selon les vignerons enquêtés, la biodynamie, en les invitant à prêter une attention constante aux fluctuations du vivant, serait mieux à même de répondre aux dynamiques écologiques mouvantes que le conseil agronomique standard. Dotés d’une culture scientifique généralement solide en géologie, pédologie ou biochimie (pour les fermentations), ces vignerons affirment à propos de la biodynamie : « Ça marche, même si on ne sait pas l’expliquer ». Ils n’hésitent pas à faire cohabiter leur culture scientifique avec la prise en compte des « jours racines, feuilles, fleurs ou fruits » (Voir Figure 3), dans la mesure où ils y trouvent un intérêt pour leur vigne ou leur vin. Finalement, ce syncrétisme des savoirs, où cohabitent des registres épistémologiques différents, n’est pas si éloigné de ce qu’on observe dans des terrains plus lointains, en Afrique, en Amérique latine ou en Asie.
Ce goût pour l’expérimentation située a fait des vignerons biodynamistes une sorte de laboratoire d’innovations pratiques, qu’on retrouve dans la viticulture biologique et, plus largement, dans les différentes formes d’agroécologie. Les biodynamistes ont souvent été pionniers dans des pratiques comme le retour à l’enherbement des vignes, le soin des sols via la mise au point de composts variés, le biocontrôle, la réintroduction d’animaux, l’utilisation de tisanes, ou encore le retour à la sélection massale, qui consiste à s’appuyer sur les ressources végétales locales.
D’autres relations au vivant et au monde
À ce pluralisme des savoirs correspond une sorte de pluralisme des natures ou des modes de composition des mondes (des ontologies, pour reprendre le terme désormais classique de Philippe Descola). En somme, il est assez logique de ne pas connaître le monde de la même manière quand on le compose et qu’on l’organise avec des éléments différents. En étendant leur attention des micro-organismes aux étoiles, en passant par toute la biodiversité de la vigne, les vignerons biodynamistes travaillent dans un monde, d’une certaine manière, plus vaste et plus peuplé que celui des autres viticulteurs. On ne doit cependant pas caricaturer les praticiens de la biodynamie en les présentant comme des sorciers au clair de lune : bien avant que d’être biodynamistes, les personnes rencontrées sont des vignerons, dont l’activité principale est de cultiver la vigne et de produire et vendre du vin. En cela, ils ne sont pas si différents des autres vignerons et du reste de la société dans laquelle ils vivent. Même s’ils exploitent la vigne de manière plus douce et plus écologique, ils restent des chefs d’entreprise, dont l’objectif est de vendre leur vin pour en vivre. Quand on les accuse d’appartenir à une secte, la plupart hausse les épaules en lâchant un brin dépité « il y en a vraiment qui n’ont que ça à faire… »
(Source : Calendrier des Semis 2017, MABD)
Néanmoins, dans les situations où ils pratiquent la biodynamie (en menant telle ou telle activité en fonction des positions des astres ou en dynamisant des éléments naturels dans l’eau), ils semblent évoluer dans un monde fait de correspondances entre éléments et entre échelles (micro et macro), un monde où circulent des flux d’énergie et de vibrations qu’il faut tenter de comprendre et d’orienter. Selon les termes de Descola1, ils évoluent dans un monde analogiste, pas si éloigné de celui des rebouteux et autres magnétiseurs2, ni des manières de se représenter le monde dans les univers andins ou chinois. Parfois même, quand certains biodynamistes plus initiés font référence aux esprits des lieux ou de la nature, ils tendent vers des modes de relation animistes, où le monde est peuplé de « personnes autres qu’humaines »3. Dans ces mondes, les plantes (la vigne en premier lieu), les animaux et même les lieux peuvent être animés par des entités spirituelles, et on leur reconnaît certaines formes d’agentivité, comme chez les groupes ethniques du bassin amazonien.
Ces rapports au vivant, et plus généralement au monde, varient considérablement en fonction des différents praticiens, plus ou moins initiés, de la biodynamie. Surtout, ils ne sont pas fixes, mais mouvants en fonction des situations dans lesquelles se trouvent les vignerons, ce qui nous a conduit à parler « d’ontologies à géométrie variable ».
D’autres modernités
Au-delà des questions commerciales ou œnologiques qui peuvent expliquer le succès de la biodynamie, on peut faire l’hypothèse que son développement est une forme de réponse bricolée, mais cohérente, aux approches ultra-technicistes et matérialistes de la viticulture, dont on voit aujourd’hui les limites à travers les pollutions systémiques et la crise actuelle de surproduction. À un niveau plus fondamental et anthropologique, le développement de la biodynamie interroge notre rapport aux savoirs et au vivant, et peut-être plus largement, à une modernité obligée de se réinventer face à la crise écologique.
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Aller plus loin
Foyer J. 2024, Les êtres de la vigne : enquête dans les mondes de la biodynamie, Éditions Wildproject.
Foyer J. 2018, Syncrétisme des savoirs dans la viticulture biodynamique. Incorporation dans l’expérience et le sensible et trajectoire initiatique, Revue d’anthropologie des connaissances 12, 2, no 2 : 289‑321. https://doi.org/10.3917/rac.039.0289.
Notes
Descola P. 2005, Par-delà nature et culture, Gallimard.
- Charasse F. 2023, Le retour du monde magique : magnétisme et paradoxes de la modernité, Les Empêcheurs de penser en rond.
- Hallowell A. I. 1964, Ojibwa Ontology, Behavior, and World View, Columbia University Press.