La France face à la radicalisation : quand la recherche en SHS s’invite au cœur de l’action publique
Françoise Paillous et Antoine Mégie sont respectivement secrétaire générale et coordinateur scientifique du Conseil scientifique sur le processus de radicalisation (COSPRAD), instance interministérielle placée auprès du Premier ministre. Adossé à l’Institut des hautes études du ministère de l'Intérieur (IHEMI), le COSPRAD vise à approfondir les connaissances des acteurs institutionnels sur les différentes formes de radicalisation en particulier violente. Sa principale mission est d'apporter un éclairage scientifique sur les phénomènes de radicalisation pour permettre de fonder la décision publique sur un socle de savoirs documenté et argumenté.
Le 7 janvier 2015, la France bascule. L’attentat contre le journal Charlie Hebdo inaugure une période sombre où les attaques terroristes vont se multiplier à une échelle inédite. Entre 2015 et 2016, une soixantaine d’attentats meurtriers frappent le territoire. Les attaques répétées du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis plongent le pays dans l’effroi et modifie durablement son rapport à la sécurité, à la politique et même à la recherche scientifique.
Dès les premières heures, la réponse des pouvoirs publics est massive. L’état d’urgence est décrété et prolongé jusqu’en 2017. Le plan Vigipirate passe au niveau « alerte attentat », déployant des milliers de militaires dans les rues. De nouvelles structures sont créées pour prévenir et surveiller : centres de prévention, dispositifs spécifiques en prison, renforcement des contrôles aux frontières. La France s’organise, mais elle comprend aussi qu’au-delà des moyens sécuritaires, il faut tenter de comprendre les raisons qui ont conduit à perpétrer ces attentats sans pour autant excuser leurs auteurs.
La science convoquée dans l’urgence
La question se pose avec acuité : pourquoi et comment des individus s’engagent-ils dans la violence extrême ? Dès le mois de novembre 2015, le CNRS lance un appel inédit à la communauté scientifique, baptisé « Attentats-Recherche ». L’objectif est clair : mobiliser toutes les disciplines pour éclairer les mécanismes de la radicalisation violente et ses conséquences sur la société.
L’initiative rencontre un écho considérable : 320 propositions sont envoyées, venues de sociologues, de psychologues, de juristes, de politistes, de mathématiciens, de cliniciens, de chercheurs et chercheuses français et étrangers. Des chercheurs, des chercheuses, issus du Maroc, de Tunisie ou encore de Turquie participent à cette mobilisation intellectuelle. Très vite, une conviction s’impose : seule une approche interdisciplinaire permettra de rendre compte de la complexité du phénomène.
En mars 2016, le rapport de l’Alliance Athéna pour les sciences humaines et sociales dresse un état des lieux des recherches sur les radicalisations violentes et la manière dont les sociétés les préviennent et s’en protègent. Ce rapport remis au gouvernement insiste sur la nécessité de mieux valoriser les recherches et de les transformer en outils d’aide à la décision publique.
Du savoir scientifique à l’action publique
Cette volonté de rapprochement entre chercheurs, chercheuses et décideurs politiques prend corps en mai 2016, lorsque le Premier ministre dévoile un plan national de lutte contre la radicalisation et le terrorisme. Parmi les quatre-vingts mesures annoncées figure la création d’un Conseil scientifique sur le processus de radicalisation (COSPRAD).
Institué officiellement par un décret de mai 2017, le COSPRAD illustre l’ambition de mettre la recherche publique au cœur des actions de l’État. Son architecture est à l’image de sa mission : interministérielle et interdisciplinaire. Il réunit trente-trois membres, venus non seulement de plusieurs ministères mais aussi du CNRS, des collectivités locales et de la communauté scientifique, rejoints par treize personnalités qualifiées en sciences humaines et sociales. Deux parlementaires y siègent également, afin d’assurer le lien avec la représentation nationale. Le vice-président en est le président-directeur général du CNRS, Antoine Petit.
Le COSPRAD est créé par décret n°2017-693 du 3 mai 2017, modifié par décret n°2018-1144 du 12 décembre 2018. Ces textes en définissent la composition et les attributions. Ils sont complétés par l’article 123-2 du code de la sécurité intérieure, disposant que le conseil scientifique comprend parmi ses membres un député et un sénateur. Le COSPRAD est composé de trente-trois membres issus des directions des ministères de l’Intérieur, de l’Éducation nationale de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, des Armées, de la Justice, une direction interministérielle, le commissaire général à l’égalité des territoires, le secrétaire général au comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, le président du CNRS, un président d’université, un député et un sénateur, des représentants d’associations d’élus locaux ainsi que treize chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales. Le Président-directeur général du CNRS Antoine Petit en est le vice-président.
Le COSPRAD est créé par décret n°2017-693 du 3 mai 2017, modifié par décret n°2018-1144 du 12 décembre 2018.
Ces textes en définissent la composition et les attributions. Ils sont complétés par l’article 123-2 du code de la sécurité intérieure, disposant que le conseil scientifique comprend parmi ses membres un député et un sénateur. Le COSPRAD est composé de trente-trois membres issus des directions des ministères de l’Intérieur, de l’Éducation nationale de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, des Armées, de la Justice, une direction interministérielle, le commissaire général à l’égalité des territoires, le secrétaire général au comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, le président du CNRS, un président d’université, un député et un sénateur, des représentants d’associations d’élus locaux ainsi que treize chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales. Le Président-directeur général du CNRS Antoine Petit en est le vice-président.
Une instance de dialogue et d’échanges
La mission confiée au COSPRAD est ambitieuse : faire dialoguer la science et l’action publique. Concrètement, il s’agit d’identifier les travaux de recherche pertinents, de permettre leur diffusion, de favoriser l’accès des chercheurs et chercheuses à certaines données sensibles et d’utiliser la connaissance produite à des fins de la réflexion sur les outils de prévention.
Depuis son installation, en février 2017, l’instance a multiplié les initiatives. Elle a d’abord procédé à une cartographie des recherches existantes, puis organisé les groupes de travail de la recherche sur la radicalisation. Elle a soutenu plusieurs thèses de doctorat et mené un benchmark international pour comparer les pratiques de transfert entre recherche et politiques publiques.
Le COSPRAD est devenu, après cette première impulsion, un espace de rencontre et de construction d’une communauté scientifique. Une école thématique « Radicalisations » et une série d’ateliers organisés au CNRS ont permis d’échanger sur des thèmes sensibles : la genèse des radicalisations, les trajectoires d’engagement ou encore l’impact des attentats sur la société française. À la suite de cette première période, le COSPRAD a connu une évolution institutionnelle qui a conduit à son adossement à l’Institut des hautes études du ministère de l'Intérieur (IHEMI).
Croiser les regards pour décrypter
L’évolution actuelle du COSPRAD témoigne d’un changement culturel : la reconnaissance que les enjeux de sécurité ne se jouent pas uniquement sur le terrain policier ou militaire, mais doivent aussi être appréhendés à l’aune des mécanismes sociaux et politiques qui mènent à la violence et dont il s’agit d’avoir une compréhension fine. La relance des activités du COSPRAD, à la suite de la nomination puis de l’installation d’un nouveau conseil scientifique en 2023, marque une seconde étape importante dans un contexte d’urgence terroriste profondément modifié. En effet, si les attentats commis en France ont fortement baissé depuis 2021, les enjeux de la radicalisation et du possible recours à la violence demeurent et n’ont eu de cesse de se diversifier.
L’apport principal du COSPRAD réside dans sa capacité à faire dialoguer les différents acteurs travaillant sur ces sujets de la radicalisation violente : parallèlement à la diffusion des résultats de recherche, il s’agit de croiser les regards pour mieux décrypter les dynamiques et enjeux des processus de radicalisation tout en confrontant ces résultats avec les effets des politiques publiques en la matière. Si, en effet, les objectifs d’une recherche en sciences sociales divergent de ceux d’une politique publique, il semble essentiel que la science et les connaissances produites puissent servir de socle à la décision. Dans cette perspective, les méthodes d’enquêtes et les règles d’éthique scientifique sont des garanties fondamentales pour assurer la validité́ des travaux produits, souvent sensibles dans ce domaine.
Favoriser les nouvelles recherches : les appels à projets COSPRAD/CNRS
Face à la diversification des phénomènes radicaux violents, il est nécessaire de renouveler les champs des recherches et les modes d’échanges entre scientifiques et institutionnels concernés. Un nouveau plan d'actions du Conseil est adopté en réunion interministérielle à la fin de l'année 2021. Dès la fin de l’année 2022, le COSPRAD et la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS ont mis en place conjointement un premier appel à manifestation d’intérêt (AMI) auprès de la communauté scientifique à l’issue duquel cinq programmes de recherche ont été retenus (Voir encadré AMI 2022-2024). Leurs champs convoquent toutes les disciplines de sciences humaines et sociales. Ils concernent les différentes formes de radicalité et leurs rapports à la violence, l’évaluation des politiques publiques de lutte contre la radicalisation et les effets des réseaux sociaux sur la construction des discours et leur diffusion. Un deuxième appel à manifestation d’intérêt sur la thématique « Action publique et lutte contre la radicalisation : regard transnational » a été lancé à la fin de l’année 2024, à l’issue duquel trois autres dossiers (Voir encadré AMI 2024-2025) ont rejoint à leur tour les programmes de recherche soutenus par le COSPRAD. Les résultats des premiers projets AMI ont donné lieu à un colloque au siège du CNRS en décembre 2024.
AMI 2022-2024
IDRE – Internationalisation des droites radicales en Eurasie : ce projet cherche à identifier les enjeux du conflit russo-ukrainien au regard de la recomposition des mouvements d’ultra droite en France. Il s’agit de déterminer la restructuration induite par le conflit du champ extrême-droitier russo-ukrainien et ses interrelations avec les éléments français.
Laboratoire porteur : Sorbonne-Identités, relations internationales et civilisations de l'Europe (SIRICE, UMR8138, CNRS / Sorbonne Université / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
CriTERIA – Critical Thinking Effects on Radical Ideologies and Actions : en réponse à la montée de l’extrémisme religieux et politique en France, le gouvernement a fait de l’éducation à l’esprit critique (EEC) un des piliers de son action préventive auprès des publics à risque de radicalisation. Questionnant l’efficacité de l’EEC, le projet propose de concevoir, standardiser et tester en milieu éducatif, une intervention EEC visant à réduire les attitudes radicales auprès des jeunes élèves, étudiants.
Laboratoire porteur : Centre Gilles Gaston Granger (CGGG, UMR7304, CNRS / Aix-Marseille Université)
ProREV – Protection et résistance face à l’extrémisme violent : ce projet étudie les facteurs de protection et de résistance face à l’extrémisme violent de façon à proposer aux acteurs intervenants dans la prévention, l’évaluation ou la prise en charge (police, justice, travail social et médico-social) un outil adapté à leurs besoins et reposant sur des données issues de la recherche.
Laboratoire porteur : Laboratoire interdisciplinaire en études culturelles (LinCS, UMR7069, CNRS / Université de Strasbourg)
POLICIV – Politiques foncières et insurrections djihadistes en Afrique de l’Ouest : le cas de la Côte d’Ivoire : en Afrique de l’Ouest, les insurrections djihadistes des dernières années sont étroitement liées à des revendications agraires et à des crises étatiques. Ce lien constaté dans le cas des pays sahéliens, fait l’objet d’une préoccupation grandissante dans les institutions chargées de l’aide publique au développement. Cela les conduit notamment à penser leurs interventions sous un prisme de plus en plus sécuritaire.
Laboratoire porteur : Centre d'études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS, UMR8026, CNRS / Université de Lille)
VIORAPOL – Violences et radicalités politiques (2016-2024) : ce projet entend poursuivre l’expertise statistique inédite de Vioramil, en enrichissant la base de données afin de tester l’hypothèse de l’ouverture d’un nouveau cycle d’action collective à compter de 2016 et de participer au débat plus large sur la montée en radicalité que connaîtraient les sociétés contemporaines.
Laboratoire porteur : Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne (CESSP, UMR8209, CNRS / EHESS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
AMI 2024-2025
D-FROSP: Desinformation, From Science to Policy. La désinformation, des savoirs savants aux savoirs de gouvernement. CNRS / Sciences Po Aix.
STACIRA : Les stages de Citoyenneté, instrument des politiques publiques de prévention de la radicalisation. CNRS / Sciences Po Paris.
ProDéMO : Comprendre les processus de déradicalisation au Moyen-Orient pour améliorer leur opérabilité en Europe. CNRS / Université de Poitiers.
Le COSPRAD : acteur de la diffusion et du partage de la recherche scientifique
De nouveaux formats favorisant le dialogue régulier entre chercheurs, chercheuses et acteurs institutionnels ont donc été créés depuis 2022 : séminaires et ateliers thématiques inter-directions ministérielles (police, justice, armée…), cafés scientifiques permettant à un public plus large d’assister à la présentation de recherches actuelles. Tous ces formats font appel à un éclairage scientifique sur un sujet transversal dont l’intérêt a été mis en exergue au sein des réunions plénières du Conseil scientifique. Ces rencontres directes et le partage d’expériences concrètes sur des sujets aussi précis que la production des rapports d’évaluation de la radicalisation en détention, ou encore la place des réseaux sociaux dans la production et la diffusion des narratifs radicaux violents, ont montré́ toute la richesse et l’intérêt de faire dialoguer les chercheurs, les chercheuses et les acteurs institutionnels nationaux et locaux. Elles permettent non seulement de partager et de valoriser les résultats de la recherche mais aussi de maintenir l’accès des scientifiques à des données sensibles.
En 2024, un groupe de travail initié par la direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco) du ministère de l’Éducation nationale et le COSPRAD a été intégré au plan national de formation (PNF). Lancé en amont du procès de l’attentat contre le professeur Samuel Paty, l’objectif de ce programme était de permettre aux personnels de l’Éducation nationale de faire face aux potentielles réactions des élèves en optant pour les solutions les plus adaptées. L’éclairage de la recherche a été nécessaire pour clarifier les concepts relatifs à la radicalisation, problématique extrêmement complexe à saisir et à traiter au sein des établissements scolaires et favoriser une meilleure compréhension des pratiques et du rôle de la justice au sein d’un État de droit. Cette collaboration a nourri la réalisation de modules d’auto-formation en ligne et permis la mise à disposition de ressources concrètes au sein des établissements.
Enfin, dans le prolongement de cette volonté de partage des résultats scientifiques, une douzaine de vidéos thématiques ont été produites à ce jour par le COSPRAD (disponibles sur la chaîne YouTube). Sur un mode direct et illustré, le chercheur filmé fait le tour d’une question spécifique de manière pédagogique et synthétique.
Les relations et la confiance entre acteurs de la recherche et acteurs institutionnels sont fondamentales. Il s’agit de réussir à instaurer une connaissance et une habitude de travail entre des acteurs aux ressources et objectifs parfois très différents. La vocation du COSPRAD consiste, justement, à tisser ces liens. En croisant les regards des institutions et des chercheurs, le COSPRAD ambitionne de donner à l’État les clés pour anticiper et comprendre les logiques de radicalisation violente qui menacent la société. Un pari sur le temps long, mais un pari nécessaire dans une époque marquée par l’urgence sécuritaire et la fragilité démocratique.
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