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Directeur de recherche CNRS au laboratoire Langage, Langues et Cultures d’Afrique (LLACAN, UMR8135, CNRS / Inalco), Pius W. Akumbu s'intéresse principalement à la documentation et à la description des langues bantoues des Grassfields en voie de disparition, ainsi qu'à la politique et à la planification linguistiques au Cameroun.

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Storytelling session. Painting by Joel F. Banla

En tant que linguiste, je suis particulièrement satisfait si le travail que je fais contribue d’une manière ou d’une autre au développement des communautés dont j’étudie les langues. C’est dans cette optique que je me suis passionné pour le développement et l’utilisation des langues africaines. Il est communément admis que le développement des pays est fortement lié à l’utilisation de leurs langues. Dans les faits, on remarque qu’aucun pays développé n’utilise une langue étrangère à des fins officielles, comme l’éducation de ses citoyens. Il est donc évident que le développement de l’Afrique dépend, au moins en partie, de l’utilisation et de la valorisation de certaines des 2 100 langues du continent. Malgré la riche diversité linguistique de l’Afrique, la plupart des pays qui la composent ont continué à mettre en œuvre une politique linguistique basée sur des langues étrangères telles que l’anglais, le français, le portugais ou l’espagnol. Cette situation a retardé le développement du continent, car aucun pays ne peut progresser correctement sur la base d’une langue empruntée, surtout lorsque cette langue n’est maîtrisée que par une petite partie de sa population. L’absence d’utilisation des langues africaines dans l’éducation (et d’autres domaines officiels comme l’administration) est souvent justifiée par le faible taux d’alphabétisation et le manque de matériel littéraire dans ces langues. Mon souhait est donc non seulement de participer à la description des langues africaines, mais aussi de développer des matériels d’enseignement et d’apprentissage, et d’inviter ensuite les responsables à concevoir des politiques linguistiques pour l’Afrique qui favorisent une éducation multilingue basée sur les langues maternelles.

Un autre problème lié à la prédominance des langues étrangères en Afrique est la disparition progressive des langues autochtones, souvent minoritaires. Bien que de nombreux facteurs contribuent à cette menace qui pèse sur les langues africaines, il est indéniable que la présence et le rôle des langues internationales sur le continent entravent l’utilisation des langues locales, un fait qui est également observable dans d’autres continents. Depuis l’émergence de la documentation linguistique dans les années 1990, une stratégie utilisée par les linguistes pour faire face à ce danger d’extinction des langues consiste à les documenter et à conserver leurs archives avant qu’elles ne disparaissent. Les projets de documentation linguistique se sont multipliés au cours des trente dernières années en Afrique, mais ils ne sont pas exempts de lacunes, dont certaines sont liées à la nature multilingue du continent.

Je pense que toute documentation significative des langues africaines doit prendre en compte les réalités des écosystèmes linguistiques uniques où les langues sont parlées.

Lorsque j’ai postulé pour rejoindre le LLACAN, qui compte aujourd’hui en son sein certains des meilleurs experts de langues africaines, j’ai choisi de concentrer mon travail sur les langues Ring de la région du Nord-Ouest du Cameroun, principalement parce que je suis locuteur natif de l’une d’entre elles. Il existe dix-sept langues dans le sous-groupe Ring du bantou des Grassfields, réparties entre le centre (babanki ou kejom, bum, kom, kuk, kung, mmen, oku), l’ouest (aghem, isu, laimbue, weh, zhoa), le sud (babessi ou wushi, babungo ou vengo, bamessing ou kenswei nsei, bamunka) et l’est (lamnso’).

La région du Nord-Ouest du Cameroun est reconnue comme l’une des régions les plus diversifiées du pays, voire du monde, sur le plan linguistique avec soixante-seize langues, parlées par environ deux millions de personnes sur une superficie totale de 17 300 km2 (légèrement supérieure à la superficie de l’Île-de-France). Plus d’un tiers de ces langues, notamment le bamunka, le bum, le kuk, le kung, le bamessing et l’oku, sont totalement dépourvues de documentation et sont en voie de disparition, ce qui justifie la nécessité de les documenter et de les décrire.

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Le Nord-Ouest du Cameroun, où sont parlées les Langues Ring © Magali Sansonetti, LLACAN

 

Ma recherche suit le modèle sociolinguistique de la documentation linguistique qui s’éloigne de la pratique documentaire traditionnelle consistant à se concentrer sur la seule langue pure d'une communauté, et se propose d’enregistrer et d’analyser toutes les langues utilisées dans une communauté donnée. En réalité, ce modèle prend en compte les relations complexes entre les langues, en particulier dans les environnements multilingues ruraux. Pour ce faire, j’implique les membres de la communauté dans les décisions à prendre quant au contenu des enregistrements, aux lieux et moments les plus propices pour y procéder, ainsi que sur la façon d’archiver, y compris les possibles restrictions d’accès pour des sujets perçus comme sensibles pour eux, afin de servir à la fois les membres de la communauté et les chercheurs. Je prête attention aux différentes façons dont les membres d'une même communauté Ring utilisent leur langue, ainsi qu'aux usages variés ou similitudes entre les différentes communautés Ring, ce qui ne peut manquer d’être le cas dans ces contextes multilingues où le contact linguistique est très fréquent.

Grâce à l’approche sociolinguistique, les données de première main que je récolte dans les communautés de locuteurs prennent pleinement en compte la normalité du multilinguisme quotidien dans la région où la plupart des individus maîtrisent au moins trois langues locales. L’un des avantages de cette approche est qu’elle permet d’étudier les mécanismes exacts du changement grammatical dû au contact linguistique, contact qui est aujourd’hui souvent évoqué pour expliquer des similitudes entre les langues africaines parlées dans des zones adjacentes, sans que les mécanismes sous-jacents soient véritablement compris.

Les langues Ring sont connues dans la littérature pour présenter des particularités typologiques remarquables. Elles se situent typologiquement entre les langues apparentées qui correspondent à des prototypes opposés, parfois appelés kwa (extrêmement isolant, c'est-à-dire que chaque forme de mot est typiquement constituée d'un seul morphème) et bantou oriental (extrêmement synthétique où les mots sont formés par l'enchaînement de morphèmes). Dans tous les domaines de la grammaire auxquels je porte une attention particulière, les langues Ring ont un intérêt théorique indéniable : la qualification des noms ; les liens entre ton, accent et phonologie segmentale ; la flexion et la dérivation verbale ; et l’expression du focus. Pour mieux comprendre la nature particulière des langues Ring et pouvoir les regrouper correctement, j'étudie également l'histoire de leur évolution.

Mes activités de documentation linguistique dans la région Ring ont toujours été facilitées par le fait que je sois un membre de la communauté (locuteur natif du babanki) et que j’aie déjà acquis une connaissance très fine des langues de ce groupe. J’ai l’avantage d’avoir accès à des registres du langage utilisés uniquement lors de manifestations culturelles inaccessibles aux non-initiés.

La documentation et la description que je fais fournissent des données à partir desquelles le matériel littéraire et d’alphabétisation en langues Ring peut être produit. Cela pourra encourager la mise en œuvre au Cameroun d’une éducation multilingue basée sur les langues maternelles. Ce modèle d’éducation a été testé sur le babanki pendant une année scolaire entière et les résultats obtenus montrent que les enfants préfèrent être instruits dans leur langue maternelle et développent alors des compétences d’apprentissage plus durables.

Contact

Pius W. Akumbu
Directeur de recherche CNRS, Langage, Langues et Cultures d’Afrique