La linguistique missionnaire : quand les langues du monde s’ouvrent aux regards européens

La Lettre Sciences du langage

#LANGAGE EN COMMUN

Professeur à l’université Paris Cité et à l’université Sorbonne Nouvelle, membre du laboratoire Histoire des théories linguistiques (HTL, UMR7597, CNRS / Université Paris Cité / Université Sorbonne Nouvelle), Otto Zwartjes mène des recherches nées de sa fascination pour les récits miraculeux — parfois incroyables — dans l’histoire humaine en général, et plus particulièrement dans le domaine de la linguistique missionnaire. Le linguiste a en effet toujours été frappé par la manière dont les missionnaires, aux quatre coins du monde et dans des conditions inimaginables — persécutions, emprisonnement, exil, ouragans, naufrages, pirates, animaux sauvages et maladies — ont néanmoins mené des études remarquables sur des langues jusque-là totalement inconnues en Europe. Ces travaux ont parfois donné lieu à des descriptions maladroites et hésitantes, mais révèlent aussi, très souvent, une précision inédite dans l’observation du détail, non seulement en phonologie mais aussi en lexicographie et en pragmatique. 

La linguistique missionnaire est aujourd’hui considérée comme un champ particulier de l’histoire des sciences du langage. Le terme est certes anachronique, car entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle la linguistique n’existait pas encore comme discipline universitaire. Pourtant, savants, voyageurs et missionnaires se passionnaient déjà pour l’étude des langues, bien avant la naissance officielle de la linguistique moderne. Il est cependant remarquable que dans les universités du Nouveaux Monde, les langues indigènes aient été enseignées bien avant que le français, l’anglais, l’espagnol ou l’italien ne deviennent des disciplines autonomes avec des chaires indépendantes dans les universités. Avant le XIXᵉ siècle, les langues vernaculaires européennes n’étaient enseignées qu’en tant que langues pratiques ou dans un contexte de cour, et rarement comme discipline académique. Dans les universités d’Europe, l’enseignement se limitait alors surtout au grec et au latin. Mais dans le Nouveau Monde et en Asie, les missionnaires se trouvèrent confrontés à des langues totalement nouvelles. Les Franciscains, Augustins, Dominicains et Jésuites mirent en place leurs propres institutions de formation, et de nouvelles universités virent le jour à Mexico, Lima, Quito, Santa Fe de Bogotá ou encore Manille. On y enseignait non seulement les langues classiques, mais aussi le náhuatl, l’otomí, le quechua, l’aymara ou le tagalog. Au début du XIXᵉ siècle, la philologie romane moderne prend son essor avec Friedrich Diez à Bonn (1818) ; cet événement est souvent considéré comme le commencement officiel du français, de l’espagnol, de l’italien et du portugais en tant que disciplines universitaires autonomes. Vers le milieu et la fin du XIXᵉ siècle, des chaires indépendantes se diffusent en Europe occidentale (Paris, Oxford, Cambridge, Madrid, Lisbonne, etc.), souvent d’abord au sein des facultés de philologie. Il faut préciser que l’institution universitaire en Amérique latine différait profondément des universités européennes du XIXᵉ siècle. L’enseignement des langues indigènes y répondait surtout à des besoins pratiques : grammaire et orthographe adaptées à l’alphabet latin, prédication et confession. En Chine, la situation était tout autre : sans universités et hors de l’influence espagnole, les missionnaires visaient non seulement l’acquisition de compétences conversationnelles, mais aussi la maîtrise du chinois littéraire. Leurs dictionnaires révèlent un intérêt qui dépassait la simple pastorale, englobant la culture et la philosophie chinoises ainsi que la flore, la faune, la topographie et bien d’autres domaines. Cette documentation riche reste encore largement inexplorée. 

Une partie importante de cette recherche a été menée lors de la bourse qu’Otto Zwartjes a obtenu à l’université La Sapienza : cette bourse lui a donné l’occasion de travailler dans les Archives du Vatican ainsi qu’à la Bibliothèque Casanatense en 2023. La monographie1 qui en résulte vise à mettre en lumière les efforts linguistiques et les pratiques pédagogiques des Dominicains espagnols du XVIIᵉ siècle dans leur tentative de comprendre et de diffuser la connaissance du chinois. Une attention particulière est portée à l’évolution des grammaires et dictionnaires chinois élaborés par ces auteurs. Au cœur de l’étude se trouve le manuscrit Marsh 696, qui contient un dictionnaire chinois-espagnol ainsi qu’une grammaire fragmentaire du mandarin, texte jusqu’alors inconnu et inédit intitulé Arte de lengua mandarina. Ce document, probablement un fragment de la première grammaire de mandarin rédigée par un Occidental (achevée à Manille vers 1641 et longtemps présumée perdue), est présenté sous forme de fac-similé, accompagné d’une transcription du texte espagnol, d’une traduction anglaise et d’une analyse linguistique détaillée. Le cadre historique retenu s’étend des prédécesseurs de Francisco Díaz (1606–1646) autour de 1620 — incluant la production linguistique des Jésuites en Chine continentale et les sources hokkiennes de Manille, Philippines. La monographie met également en relation ces textes avec les contributions linguistiques de Francisco Varo (1627–1687) et intègre d’autres documents inédits, essentiels pour reconstituer le curriculum éducatif mis en place par les Dominicains pour l’enseignement et l’apprentissage du chinois à cette époque. Une seconde publication récente est le numéro spécial de la revue Historiographia Lingüística2 consacré à la description et à l’analyse de manuscrits missionnaires, dictionnaires et grammaires du chinois, jusque-là inconnus ou redécouverts. Ce numéro réunit des études issues de projets financés en Chine, en Italie, en France, en Allemagne, en Autriche et au Portugal. Il témoigne ainsi d’une avancée significative dans un domaine de recherche jusqu’à présent largement négligé.

Ces pionniers — grammairiens et lexicographes — durent inventer des outils entièrement nouveaux. Les modèles hérités de l’Antiquité gréco-latine ne suffisaient plus. En phonologie, il fallut créer des alphabets adaptés et des systèmes de transcription pour noter des langues comme l’otomí, le vietnamien ou le chinois. En morphologie et en syntaxe, il fallut décrire des structures de mots et de phrases radicalement différentes des modèles européens. Leur travail ne se limitait pas à dresser des règles : ces grammaires et dictionnaires avaient avant tout une finalité pédagogique. Ils visaient à enseigner les langues aux nouveaux missionnaires, à l’aide de méthodes accessibles et d’exercices pratiques. Ce qui frappe, c’est l’ampleur de ces ouvrages : au-delà de la grammaire, on y trouve de la pragmatique, de la sémantique, des réflexions sur la traduction (avant la lettre), mais aussi des observations sur la culture, l’histoire et la politique linguistique.

Pourtant, une grande partie de ce corpus reste méconnue. Il n’est pas surprenant que des descriptions de langues disparues ne soient étudiées que par quelques spécialistes. Mais il est étonnant que l’immense ensemble de dictionnaires bilingues du chinois — en portugais, espagnol, français ou latin — ait suscité si peu de recherches, alors même que le mandarin compte parmi les langues les plus parlées au monde. Ces travaux, fruits d’une rencontre parfois conflictuelle entre cultures, témoignent de la créativité et de l’adaptabilité des premiers « linguistes » missionnaires. Ils constituent une mémoire précieuse de langues et de sociétés du passé, dont certaines ont disparu, mais dont l’écho résonne encore dans ces textes.

 

Le cas chinois : Varo, Morales et Díaz

Il est impossible de résumer en quelques lignes l’immense corpus de centaines de grammaires et dictionnaires rédigés à cette époque. L’auteur se limite donc ici au cas du chinois, tel qu’il fut étudié et enseigné par les Dominicains espagnols au XVIIᵉ siècle.

Ce corpus se distingue par sa diversité et par son caractère étonnamment séculier et moderne d’un point de vue pédagogique. Sur le plan linguistique, sa qualité est remarquable, compte tenu du contexte. Inspirés par les Jésuites, les Dominicains mirent au point un système de romanisation qui distinguait avec précision les tons du chinois et inventèrent des solutions pour noter des phonèmes inexistants en espagnol, portugais ou français, comme l’opposition entre consonnes aspirées et non aspirées. 

Certes, les grammaires reposaient sur les modèles gréco-latins, familiers aux étudiants européens, mais elles consacraient aussi une large place aux spécificités du chinois : syntaxe, ordre des mots, particules, quantifieurs. On y trouvait également des dialogues, des expressions usuelles, des remarques pragmatiques, ainsi que des indications sur le comportement social et l’étiquette — des thèmes totalement absents des grammaires européennes contemporaines. Ces trois auteurs — Francisco Díaz3, Bautista de Morales4 et Francisco Varo6 — ont laissé un corpus riche et diversifié qui offre un précieux aperçu de la manière dont le chinois fut documenté, décrit, analysé et enseigné. Francisco Varo rédigea une grammaire du chinois en espagnol, dont il existe aussi des versions en portugais et en latin, ainsi que deux dictionnaires bilingues (espagnol–chinois et portugais–chinois). Francisco Díaz, pour sa part, compila un dictionnaire chinois-espagnol qui fut largement copié, adapté et utilisé par ses contemporains et ses successeurs. Bautista de Morales rédigea, quant à lui, une méthode d’apprentissage différente, le Manuale.

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La page de titre du manuscrit Manuale (Juan Bautista de Morales, 1743 [ca. 1640]. Rome:
Casanatense Ms 2204

 

Morales, le grand voyageur

Missionnaire infatigable, le Dominicain Bautista de Morales parcourut les Philippines, le Cambodge, la Chine, Rome, l’Espagne et revint en Asie, accomplissant ainsi un véritable tour du monde. Jusqu’à sa mort à Funing, en 1664, il s’engagea sans relâche dans l’évangélisation et la traduction de documents liés à la controverse des rites chinois. Morales fut l’un des rares missionnaires à avoir accompli un tour complet du globe. Il traversa deux fois l’Atlantique d’est en ouest, deux fois le Pacifique d’est en ouest, quatre fois la mer de Chine méridionale entre Manille et le Cambodge. Il franchit également l’océan Indien au cours de son voyage de Macao vers l’Afrique et la Mésopotamie. L’original de son Manuale a disparu, mais une copie subsiste à la bibliothèque Casanatense de Rome. Morales y affirmait que la plupart des règles grammaticales étaient superflues et que dix règles, exposées en six pages seulement, suffisaient à saisir l’essentiel de la langue. L’important, selon lui, n’était pas la mémorisation de paradigmes complexes, mais la maîtrise d’outils pratiques pour communiquer efficacement.  

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Por do vayas como veas [h]agas
[Wherever you go, do as you see.]
jĕ kuĕ uuén kín jĕ̇ hiāng sûi sŏ̇ .
[When entering a country, inquire about its routes; when entering a village, follow its customs.]
rù guó wèn jīn rù xiāng suí sú入國問津入鄉 俗
Un perro ladra à la sombra y los otros à su voz.
[A dog barks at the shadow, and the others at his voice.]
Yĕ̇ keù fí ìng pĕ keù fý xīng. [One dog barks at a shadow, a hundred dogs bark at the sound]yī gǒu fèi yǐng, bǎi gǒu fèi sheng 一狗吠影,百 狗吠聲
La bontad del hombre no dura mil dias, ni ciento lo rubicondo de la rosa, tan poco durable es en los hombres lo bueno, como en la flor la hermosura. [The goodness of a man does not last a thousand days, nor the redness of the rose a hundred; just as the beauty of the flower is fleeting, so  too is goodness in men.]Jîn vû çiēnͨ jĕ̇ hào hōa, vû pĕ jĕ̇ hung [People cannot be fortunate for a thousand days, just as flowers cannot remain red for a hundred days]rén wú qiān rì hǎo, huā wú bǎi rì hóng 人無千日 好,花無百日紅

Un extrait du chapitre Adagios du Manuale, où l’auteur réunit des expressions utiles pour les apprenants du chinois afin de faciliter la conversation quotidienne et les échanges avec les lettrés (Zwartjes & De Troia, à paraître)

 

Pédagogie et méthodes d’enseignement

Francisco Varo insistait sur la nécessité de privilégier d’abord l’oral avant l’écriture, trop complexe pour débuter. Le vocabulaire devait s’acquérir en lien avec la phraséologie et la syntaxe. L’étudiant progressait ensuite par la lecture : d’abord des textes simples, puis des classiques chinois comme Confucius et Mencius. Citer ces sources conférait au missionnaire un grand prestige aux yeux des lettrés chinois. Les adagia6 faisaient donc partie intégrante du programme, preuve que les textes classiques servaient bel et bien de matériel pédagogique. 

Dans le Manuale de Morales, on trouve non seulement des listes thématiques (théologie, sciences, mathématiques, maladies, flore, faune), mais aussi des recueils d’expressions et de modos de hablar (registres conversationnels, manières de parler appropriées à la situation) adaptés à des contextes variés : visites, conversations quotidiennes, style élégant ou concis. Ces adagia avaient une valeur sapientielle7 : utiles, imagés, ils permettaient de réagir avec justesse dans des situations concrètes. Morales montrait qu’il était aussi efficace de citer la sagesse biblique traduite en chinois que de recourir à la sagesse traditionnelle chinoise pour enrichir une conversation. Son manuel se distingue par son caractère remarquablement moderne à plusieurs égards : il s’oriente vers la réalité quotidienne et propose des listes de vocabulaire de base, classées de manière thématique. Dans le contexte latino-américain, de tels textes sont à peine connus, ce qui rend la production de matériel pédagogique par les Dominicains — souvent inspirés par les Jésuites portugais — particulièrement remarquable.

À paraitre

Zwartjes O., De Troia P., Second Language Teaching of Chinese: The proverbs (‘Adagios’) as a learning tool in the instruction of Chinese by 17th-century Spanish Dominicans, Polyglossia, Teaching and Contact across Early Modern Europe and Asia, Brepols 

Contact

Otto Zwartjes
Professeur des universités, Histoire des théories linguistiques

Notes

  1. Zwartjes O. 2024, Missionary Grammars and Dictionaries of Chinese. The contribution of seventeenth century Spanish Dominicans, John Benjamins. 

  2. Zwartjes O. 2024 (publié en 2025), The History of Chinese Linguistics in East and WestSpecial issue of Historiographia Linguistica 51: 1-3. 

  3. Díaz F. 1641, Vocabulario de letra China com la explication castellana hecho con gran propriedad y abvndancia de palabras, Ms. Berol. Ms. Sin 13. Hisz., chin., XVII w. Jagiellońska Library of Kraków. 

  4. Morales J. B. de. 1743 [ca. 1640], Manuale pro missionariis in Sinis, Casanatense Ms 2204. 

  5. Varo F. 1703, Arte de la lengua mandarina, Canton. 

  6. Dictons tirés, dans ce cas, des classiques chinois. Le terme adagia vient du recueil de proverbes latins et grecs réalisé par Erasme au xvie siècle, et qui eut un grand succès international.

  7. Sapientielle : relevant de la sagesse. La littérature sapientielle correspond à un type de littérature construite autour des idées de vertu et de sagesse.