La Maison de l’Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, Lyon (1975-2025) : 50 ans de recherches pluridisciplinaires sur les mondes anciens
#VIE DES LABOS
La MOM, comme l’appellent ses membres et nos collègues étrangers, est la réalisation d’un projet porté par Jean Pouilloux dès 1969. Professeur de grec à l’université de Lyon, historien spécialiste d’épigraphie et archéologue, Jean Pouilloux souhaitait regrouper les instituts de recherche et de formation lyonnais qui se consacraient à l’étude des mondes anciens. Il y avait alors à Lyon différentes équipes qui travaillaient en archéologie classique et orientale, en égyptologie, en épigraphie grecque, ainsi que sur l’Orient chrétien et musulman, un laboratoire expert dans l’analyse physico-chimique des céramiques (essentiellement romaines) et l’Institut des Sources Chrétiennes, spécialisé dans l’édition savante des Pères de l’Église. L’activité était riche mais cloisonnée selon les champs géographiques, chronologiques et disciplinaires. Il s’agissait donc de réunir toutes ces compétences dans un même lieu, autour de services et d’instruments de recherche communs — notamment informatiques (on était aux débuts des humanités numériques) —, afin de renforcer les travaux sur les mondes anciens et de favoriser l’émergence de programmes transversaux et pluridisciplinaires.
À force de ténacité, car « il faut mériter ce que l’on obtient par l’entêtement et l’enthousiasme face à l’administration » (selon les mots de Jean Pouilloux), la Maison de l’Orient méditerranéen ancien était inaugurée le 27 octobre 1975. Construite sur un terrain mis à disposition par le rectorat, selon les plans de l’architecte Perrin-Fayolle (ancien prix de Rome), la façade de la maison est ornée d’une sculpture en béton de Morog, qui reprend l’oiseau des vases archaïques de Salamine. Car c’est à Chypre, l’île des confins orientaux de la Méditerranée, et à Salamine, son site désormais « empêché », que Jean Pouilloux emprunte le symbole de la maison. Vingt ans après, en 1995, les bibliothèques des différents laboratoires sont réunies dans un nouveau bâtiment, accolé au bâtiment recherche. Un ingénieux système de demi-paliers permet d’optimiser l’espace tout en assurant la communication avec les bureaux des chercheurs et chercheuses : par exemple, le troisième étage du bâtiment recherche est relié au cinquième étage de la bibliothèque. La grande majorité des ouvrages est encore aujourd’hui en accès libre, et plusieurs fonds sont labellisés « collections d’excellence ». Ils attirent à la MOM des chercheurs étrangers qui partagent les tables de travail des étudiants et de leurs collègues lyonnais. En 2022, après l’achèvement du plan Campus qui a conduit à la rénovation du bâtiment recherche et déplacé provisoirement une grande partie des équipes hors les murs, un nouvel espace commun est créé au rez-de-chaussée. Il est dévolu à la conservation et à la consultation des archives intermédiaires de la MOM et de ses laboratoires. Parmi ces archives, auparavant dispersées dans les bureaux des chercheurs (et parfois aussi chez eux…), figurent notamment les fonds de missions archéologiques à l’étranger et ceux d’anciens chercheurs de la Maison. Ils sont progressivement décrits, classés et inventoriés avant dépôt aux Archives départementales, seule institution habilitée à les conserver sur le long terme.
Passée par différents statuts et autant d’acronymes (aujourd’hui FR – fédération de recherche), la Maison de l’Orient et de la Méditerranée
En plus de la bibliothèque, cinq autres services d’appui soutiennent et valorisent les travaux menés sur les mondes anciens par les équipes lyonnaises. Ses techniciennes et ses ingénieures, par ailleurs impliqués dans les réseaux SHS et dans la formation aux métiers d’appui à la recherche, accompagnent les chercheurs et chercheuses, depuis la collecte des données sur le terrain jusqu’à leur valorisation. Cette expertise s’exerce également au travers de sept plateformes technologiques dont deux (Numérisation et banques de données ; Web sémantique et thesauri) sont portées en propre par la fédération. La MOM est résolument engagée dans la science ouverte et le partage des connaissances vers un public large : toutes ses publications sont librement accessibles en ligne, sur le portail Persée pour les plus anciennes, sur OpenEdition Books pour les plus récentes (le service d’édition scientifique, aujourd’hui MOM Éditions, est créé en même temps que la maison, en 1975) ; en plus de participer à de nombreuses activités de médiation, la MOM organise des conférences et des expositions ; elle développe des portails d’exposition des données de la recherche…
L’étude méthodique et pluridisciplinaire des mondes anciens représente un enjeu plus que jamais actuel dans un monde que fracturent des revendications identitaires et une instrumentalisation du patrimoine archéologique et historique (pillé, détruit ou récupéré à des fins idéologiques et politiques). Cinquante après sa création, la MOM est clairement identifiée dans le paysage de la recherche, aussi bien en France qu’à l’étranger. Son rayonnement international, que nourrissent des collaborations fortes et anciennes avec les services archéologiques et les universités des pays hôtes, lui assure une grande visibilité. La tenue à Lyon, en 2025, du 14e congrès international de l’International Congress on the Archaeology of the Ancient Near East (ICAANE), en offre une nouvelle illustration.
De part et d’autre de Gilgamesh à la confluence du Tigre et de l’Euphrate (ou du Rhône et de la Saône),
la reproduction des aquarelles ayant servi à décorer le rez-de-chaussée du bâtiment de la bibliothèque et représentant les chercheurs « historiques » de la MOM sur leurs terrains © K. Mercier, MOM
Sabine Fourrier, directrice de recherche CNRS, directrice de la MOM ; Anne Flammin, ingénieure de recherche CNRS, directrice adjointe de la MOM