La réaction sociale aux attentats : sociographie, archives et mémoire : bilan d’un projet de recherche, dix ans après
Chargé de recherche CNRS et directeur adjoint de l’Institut des sciences sociales du politique (ISP, UMR7220, CNRS / Université Paris Nanterre / ENS Paris-Saclay), le sociologue Gérôme Truc mène des recherches sur les réactions sociales aux attaques terroristes et les processus de mémorialisation de ces attaques dans les sociétés occidentales. Dans le cadre du programme Attentats-recherche, il a coordonné le projet REAT - La Réaction sociale aux attentats : sociographie, archives et mémoire.
L’étude des réactions aux attentats est un domaine de la recherche en sciences sociales encore émergent lorsque surviennent en France les attaques terroristes de janvier et novembre 2015. À la suite du 11 septembre 2001 aux États-Unis en particulier, le sociologue américain Randall Collins a pu établir qu’un attentat majeur déclenche un processus d’effervescence sociale qui dure plusieurs mois et passe par différentes phases. Il a également mis en évidence que le renforcement de la cohésion sociale qui s’observe alors ne se manifeste pas de manière homogène partout et peut, dans le même temps, susciter des tensions, un constat corroboré à l’échelle de la ville de New York par les recherches d’une équipe emmenée par Nancy Foner1. Mais ces résultats restent à vérifier dans d’autres pays, à l’épreuve d’autres attentats moins spectaculaires que ceux du 11-Septembre, et beaucoup est encore à découvrir. C’est dans cet esprit qu’en réponse à l’appel Attentats-recherche est conçu, fin 2015, le projet REAT - La Réaction sociale aux attentats : sociographie, archives et mémoire. Celui-ci s’articule en trois volets : un premier qui porte sur les mémoriaux éphémères apparus dans les rues de Paris aux abords des sites frappés par les terroristes, une source essentielle pour quiconque souhaite comprendre comment les individus ordinaires vivent de tels événements ; un deuxième sur les réactions observées en ligne, sur les réseaux sociaux tels que Twitter, d’où a jailli après la tuerie de Charlie Hebdo la célèbre formule « Je suis Charlie » ; un dernier enfin visant à explorer plus spécifiquement comment ces événements ont été vécus dans les quartiers populaires, à partir d’une enquête ethnographique réalisée dans la ville de Grigny, dans l’Essonne.
Le premier de ces trois volets implique d’abord d’accompagner sur le plan scientifique une collecte du contenu de ces mémoriaux engagée par les Archives de Paris. C’est un travail d’un genre tout à fait inédit pour les personnels de cette institution : jamais encore, ils n’ont eu à intervenir ainsi, dans la rue, pour prélever des papiers et objets déposés en hommage à des victimes d’attentats. D’autres, en revanche, l’ont déjà fait ailleurs : à New York en 2001, à Madrid en 2004, à Londres en 2005, ou encore à Boston en 2013. C’est instruite de ces précédents que l’équipe du projet REAT aide les archivistes de la ville de Paris à concevoir un protocole adapté, qui permette de préserver ces précieuses traces du deuil collectif sans pour autant susciter la réprobation des passants et riverains. Dans le même temps, l’équipe se déploie sur les sites de ces mémoriaux, en amont et autour de ces collectes, pour enquêter auprès de celles et ceux qui s’arrêtent devant eux, y déposent quelque chose ou se recueillent un instant. Elle les observe faire et, parfois, leur pose aussi quelques questions pour savoir d’où ils viennent et ce qui les a amené là. Il en résultera plusieurs publications scientifiques, signées en particulier par Sylvain Antichan et Sarah Gensburger, et un ouvrage collectif richement illustré, rendant compte à la fois du travail des archivistes et des résultats de nos recherches2.
Ce premier volet du projet REAT a comporté une double dimension, scientifique et patrimoniale. Il a fait progresser la connaissance sur le phénomène de mémorialisation immédiate, éphémère ou populaire (les appellations varient), qui s’observe en situation de deuil collectif et, plus largement, à propos des réactions aux attentats dans les sociétés occidentales contemporaines. Dans le prolongement des travaux de Randal Collins, les recherches menées autour des mémoriaux du 13-Novembre ont notamment permis de préciser que le renforcement de la cohésion sociale à la suite d’une attaque terroriste ne procède pas de la simple activation mécanique et uniforme d’un sentiment d’appartenance à la nation frappée, mais entrelace une pluralité de sens du « nous » en même temps qu’il exacerbe chez certains des sens du « je », ce dont le slogan « Je suis Charlie » est devenu le symbole patent. Elles ont aussi confirmé que les réactions aux attaques terroristes sont de grands moments axiologiques où les valeurs le plus souvent invoquées dans les sociétés occidentales sont invariablement la « paix » et l’« amour », et ce quelles que soient l’identité et l’idéologie des terroristes : c’était déjà vrai à New York et à Madrid après les attaques d’Al Qaida de 2001 et 2004, comme à Oslo après les attentats d’Anders Breivik en 2011. Dans le même temps, ce sont des traces uniques de la façon dont les Français ont vécu ces funestes jours de novembre 2015 qui ont intégré le patrimoine national : elles ont d’ores et déjà donné lieu à des expositions, aux Archives de Paris comme au Musée Carnavalet, et devraient trouver leur place au sein du futur musée-mémorial du terrorisme.
Les deuxième et troisième volets du projet REAT peuvent se comprendre comme d’indispensables contrepoints à ce volet principal autour des mémoriaux de rue apparus dans les rues de Paris. L’étude des réactions sur les réseaux sociaux, qui n’existaient pas à l’époque des études pionnières sur les attentats du 11-Septembre, visait en effet à mieux cerner le continuum entre les réactions en ligne et « hors ligne » : comment des slogans et symboles de solidarité circulent-ils d’un espace à l’autre ? Dans quelle mesure certaines réactions s’expriment-elles davantage dans l’un plutôt que l’autre ? Le travail a ici emprunté la voie d’une collaboration avec l’équipe du projet ASAP (Archives Sauvegarde Attentats Paris), piloté par l’historienne Valérie Schafer, autour des enjeux liés à la collecte et l’archivage des réactions aux attentats nativement numériques, en particulier par le service du dépôt légal du web de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Cette collaboration a permis d’établir que les réseaux sociaux n’altéraient pas fondamentalement le processus de réaction post-attentats tel que décrit par Randall Collins, mais en accéléraient en revanche les premières étapes3. L’enquête ethnographique menée dans la ville de Grigny, quant à elle, avait pour objectif de mettre en lumière les rapports aux attentats à distance des centres villes et lieux de pouvoir que frappent généralement les terroristes. Les travaux de l’équipe emmenée par Nancy Foner à New York après le 11-Septembre avaient en effet déjà suggéré que l’impact des attentats sur la population ne tient pas à une simple question de plus ou moins grande proximité géographique par rapport aux lieux frappés, mais est également fonction de la position sociale et de la situation économique de chacun.
Si la ville de Grigny, dans l’Essonne, est aujourd’hui considérée comme la plus pauvre de France, elle est aussi celle où avait grandi l’un des terroristes de janvier 2015 : Amedy Coulibaly, auteur de la tuerie de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes et de l’assassinat de la policière Clarissa Jean-Philippe à Montrouge. Aussi notre enquête effectuée là-bas a-t-elle d’abord procédé d’un appel lancé par un collectif d’habitants et d’habitantes de la ville. Profondément choqués par ces événements et par la façon dont, dans leur sillage, leur ville est dépeinte dans les médias, ils s’organisent pour mettre en place en différents points de la ville ce qu’ils appellent des « murs de paroles ». Puis, quelque peu dépassés par le succès de leur initiative, ils font appel à des sociologues pour les aider à analyser ces centaines d’écrits, en vue d’une restitution publique qu’ils souhaitent alors organiser pour marquer le premier anniversaire des attentats, en janvier 2016. C’est ainsi que notre enquête démarre à l’automne 2015, nous mettant du même coup en mesure d’observer la façon dont les nouvelles attaques du 13 novembre sont vécues ici. Elle durera au final dix ans, aboutissant à deux ouvrages : l’un qui propose une mise en perspective sociologique de la trajectoire d’Amedy Coulibaly, en parallèle de celles d’autres « jeunes de banlieue », dont certains l’ont bien connu sans basculer, eux, dans le terrorisme ; l’autre qui restitue la façon dont les attentats de 2015 ont été vécus par les habitants et habitantes de ces quartiers populaires emblématiques que sont aujourd’hui la Grande Borne et Grigny II, en les rapportant aux multiples formes de violence structurelle auxquelles ils et elles doivent déjà faire face en temps normal4.
Chemin faisant, le projet REAT a enfin contribué à fédérer en France une communauté de chercheurs et chercheuses abordant sous de multiples angles les effets sociaux des attaques terroristes. Ces différents volets ont été l’occasion de nouer des collaborations avec des collègues de disciplines variées, dont certains avaient également obtenu un financement dans le cadre de l’appel Attentats-Recherche, tels Valérie Schafer, déjà évoquée, mais aussi Claire Sécail et Pierre Lefébure, co-responsables du projet Sensi-TV-T, sur la sensibilité des publics au traitement télévisé des attaques terroristes, ou encore Hélène Frouard, pour son étude des registres de condoléances ouverts à la mairie du 11e arrondissement de Paris, qui fait l’objet d’un chapitre spécifique dans le livre consacré aux Mémoriaux du 13-Novembre. Ces collaborations se sont d’abord traduites par l’organisation conjointe d’événements scientifiques, comme le colloque « L’impact des attentats : victimes, riverains, société » organisé au siège du CNRS en octobre 2016, ou le Lundi de l’INA « Attentats, médias et société : quelles pistes pour la recherche ? » qui s’est tenu le mois suivant dans l’auditorium de la BnF. À plus long terme, elles ont donné lieu à des publications collectives, dont des numéros de revues (dossier « Mémorialisations immédiates » dans Mémoires en jeu, « Discours post-attentats » dans Mots : les langages du politique et « Attentats » dans Ethnologie française) ainsi qu’un petit ouvrage grand public, Face aux attentats, paru initialement dans la collection « La vie des idées » des Presses Universitaires de France en 2020, puis republié deux ans plus tard en anglais dans une version étoffée sous le titre Facing Terrorism in France: Lessons from the 2015 Paris attacks. Ces collaborations se sont déployées aussi au niveau international, avec en particulier le Spontaneous memorials network, initié par des collègues de l’université de Manchester à la suite de l’attentat de la Manchester Arena en mai 2017, mais également le projet ERC Urban Terrorism in Europe (2004-2019): Remembering, Imagining, and Anticipating Violence, porté par Katharina Karcher à l’université de Birmingham. De la sorte, il apparaît que le projet REAT a contribué en dix ans à la formation et à l’insertion professionnelle de jeunes chercheurs et chercheuses, français comme étrangers, dont certains ont réalisé leur thèse tout en prenant part aux activités du collectif.
Contact
Notes
- Collins R. 2004, Rituals of solidarity and security in the wake of terrorist attack, Sociological Theory, vol.22, n°1 : 53-87 ; Foner N. (dir.) 2005, Wounded City: the social impact of 9/11, Russell Sage Foundation.
- Truc G. (dir.) 2017, Mémorialisations immédiates,Mémoires en jeu, n°4 ; Gensburger S. 2017, Mémoire vive. Chroniques d’un quartier : Bataclan 2015-2016, Anamosa ; Antichan S. 2017, Comment étudier les pratiques mémorielles liées aux attentats ? Plaidoyer pour des sciences sociales ordinaires, Genèses, n°109 : 139-156 ; Antichan S. 2019, Pourquoi s’arrête-t-on devant les mémoriaux des attentats ? Politique et civilité autour des mémoriaux du 13 novembre, Politix n° 125 : 59-85 ; Gensburger S., Truc G. (dir.) 2020, Les Mémoriaux du 13 novembre, Éditions de l’EHESS.
- Schafer V., Truc G., Badouard R., Castex L., Musiani F. 2019, Paris and Nice terrorist attacks : Exploring Twitter and web archives, Media, War & Conflict, vol. 12, n°2 : 153-170 ; Truc G. 2020, Le 13-Novembre sur Twitter : de l’information à la compassion , La revue des médias.: https://larevuedesmedias.ina.fr/13-novembre-attentats-twitter-hashtags-reaction
- Truong F. 2017, Loyautés radicales : l’islam et les « mauvais garçons » de la nation, La Découverte ; Truong F., Truc G. 2025, Grands ensemble : violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires, La Découverte.