L’abbé Pierre, au creux des archives
Comment peut-on, historiquement, expliquer ce Janus qu’était l’abbé Pierre ? Fut-il un « grand malade » ? Comment des faits si graves et nombreux ont-ils pu être silenciés ? Comment s’est construite sa personnalité ? Comment se sont articulées, et comment ont évolué, les réponses de l’Église et d’Emmaüs ? Pour la première fois, des historiens se saisissent du sujet et proposent, sur la base de nombreuses archives, des réponses à ces questions.
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Janus : tel nous apparaît aujourd’hui l’abbé Pierre. D’un côté, une face blanche et lumineuse : celle de la défense des plus démunis, d’un homme quasi-sacralisé de son vivant par son statut de prêtre, de résistant et de prophète — héraut et héros de « l’insurrection de la bonté » de l’Hiver 1954, puis incarnation des luttes pour la justice sociale à partir des années 1980. De l’autre, depuis les révélations qui se sont enchaînées depuis l’été 2024, une face sombre, celle d’un « prédateur sexuel » qui s’est livré pendant plusieurs décennies à des attouchements sur des femmes ; qui a abusé d’enfants, filles et garçons, et de femmes en situations de vulnérabilité. Alors qu’une étude commanditée par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) avait abouti au chiffre moyen de 2,8 victimes par prêtre agresseur, avec des valeurs extrêmes allant de 1 à 301, l’abbé Pierre apparaît hors-catégorie.
Comment concilier ces deux faces antinomiques ? Qui était-il, médicalement parlant ? Comment s’est construite sa personnalité intime ? Qui a su quoi, et quand ? Comment l’ont géré les deux grandes institutions qui pouvaient avoir prise sur lui, l’Église et Emmaüs ? Y a-t-il eu, dans chacune d’elles, des dissensus internes, et/ou des évolutions au fil des années ? Et quels regards portait la société d’alors sur les déviances sexuelles, qu’elles soient ou non de prêtres — du traitement journalistique aux pénalisations par la justice ? Pourquoi et comment des faits si graves et nombreux ont-ils pu, jusqu’à si récemment, être « silenciés » ?
Aussi curieux soit-il, alors qu’une grosse dizaine de biographies a été, au fil des décennies, consacrée au personnage, on ne comptait encore aucun travail d’historien. C’est donc en chercheurs qu’Axelle Brodiez-Dolino, directrice de recherche CNRS au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains2, et Bruno Dumons, directeur de recherche CNRS au Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes3, se sont attelés à la tâche. L’une est spécialiste d’histoire de la lutte contre la pauvreté, ayant il y a vingt ans travaillé sur Emmaüs ; l’autre est spécialiste d’histoire religieuse mais aussi d’histoire lyonnaise, berceau de l’abbé Pierre. Avec le souci des méthodes de cette discipline : examiner de façon serrée et exhaustive les archives, croiser les sources, recontextualiser les faits ; se garder de tout anachronisme, revenir au plus près de l’air du temps ; avoir le souci de la nuance, montrer les évolutions, les différences voire les divergences selon les acteurs et les périodes ; montrer comment ce cas fut à la fois atypique, par la singularité et l’ampleur du personnage, mais aussi révélateur de la façon dont l’Église et la justice réglaient alors ce type de (mé)faits.
Contrairement à la majorité des commentaires que l’on a pu entendre, son cas fut pris très au sérieux par l’Église et Emmaüs, qui ont tenté par tous les moyens dont l’institution usait alors — mais non ceux dont on userait aujourd’hui — de le faire soigner et de l’écarter. Comprendre pourquoi elles n’y sont pas parvenues a été l’un des questionnements des deux chercheurs. Pour ce, il a fallu s’appuyer sur une série de fonds : archives du Vatican (archives apostoliques, Saint-Office, Secrétairerie d’État) ; archives de l’Église catholique de France, nationales mais aussi diocésaines et congrégationnelles ; archives d’Emmaüs ; archives du Service historique de la Défense, pour la période de la Résistance ; archives des Renseignements généraux, nationales et parisiennes ; archives du procès des « ballets roses », une affaire concomitante qui fit la Une des journaux de l’époque. Axelle Dolino-Brodiez et Bruno Dumons ont interrogé ces sources dans la double acception de leurs « creux » : dans ce qui a été conservé et ce qu’elles disent, mais aussi dans leurs lacunes, ce qui a disparu et ce qu’elles taisent.
Ils ont ainsi, d’abord, repris à nouveaux frais la façon dont l’abbé Pierre s’est construit, de la prime enfance à la veille de l’Hiver 54. Une première partie de l’ouvrage revisite sa jeunesse, entre rigorisme catholique, figure quasi-sanctifiée du père, traumatismes mal enfouis et amours homosexuels interdits ; vocation de prêtre puis expérience capucine éprouvante, physiquement comme psychiquement, dont il dut finalement être exfiltré et sécularisé. Elle réexamine ses engagements de Résistance, qui apparaissent bien réels mais régulièrement grossis dans ses récits postérieurs, permettant un début d’(auto-)héroïsation ; ses engagements à partir de 1945, où il passe peu à peu des ombres à la lumière, où ses réseaux nationaux et internationaux s’accroissent considérablement et où se forge un début de notoriété — mais où l’on observe aussi une considérable gauchisation, voire une image de philo-communiste qui n’est pas sans faire de remous et lui attirer des inimitiés.
La deuxième partie retrace ensuite au plus près la façon dont l’Église et Emmaüs l’ont suivi et géré entre 1954 et 1972, date à laquelle s’arrêtent les archives de l’Église de France. Il apparaît que l’abbé Pierre, avant même que menace en 1955 d’éclater un premier scandale lié à son comportement sexuel, était suivi de très près par l’Église, jusqu’au sommet de la Curie romaine, tant pour sa gestion financière et administrative fantaisiste (les millions recueillis à l’Hiver 1954 s’avèrent avoir été gérés par un escroc notoire multirécidiviste, et sans association déclarée), que pour ses prises de position politiques (considérées comme bien trop à gauche) et son caractère jugé « peu équilibré ». Mais l’appel de 1954 est tombé, pour l’Église, à la fois au pire et au meilleur moment : en pleine crise des prêtres-ouvriers, ce qui a permis à l’Église de France de faire diversion et de redorer son image. Dès lors, une seule stratégie a prévalu, et ce jusqu’à la fin : éviter à tout prix que n’éclate un scandale — qu’il soit financier ou de mœurs. D’autant que les victimes étaient alors un impensé. L’Assemblée des cardinaux et archevêques de France en a à plusieurs reprises débattu, mais a toujours considéré « que des mesures publiques produiraient un effet désastreux4 ». Dès lors, les consignes plus discrètes se sont enchaînées : cure psychiatrique en Suisse, écartement de la direction d’Emmaüs au profit d’un rôle simplement spirituel, tentative d’envoi en poste au Sahara, suivi par un psychiatre, cantonnement en Normandie ; multiples transferts, aussi, de son dossier — de l’évêque de Versailles au secrétariat de l’épiscopat, puis à l’évêque de Grenoble, puis de nouveau au secrétariat de l’épiscopat. Et ce, jusqu’à ce que l’abbé paraisse en voie de guérison : « la hiérarchie a préféré l’évolution lente à une crise violente » et « il n’y a pas, semble-t-il, à s’en repentir » car « les choses, peu à peu, rentrent dans l’ordre »5. Mais le temps long n’est pas propice au suivi : au fil des améliorations et des changements de directions, l’Église a fini par perdre la main — d’autant que l’abbé Pierre n’avait plus de fonctions politiques ; qu’il était moins médiatisé ; qu’il continuait à servir (dans les deux sens du terme) l’Église ; que ses rechutes étaient moins suivies, et qu’il les cachait ; qu’Emmaüs n’était pas un mouvement d’Église.
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Il faut cependant aussi, pour comprendre, mesurer le regard de l’époque sur ce que l’on appelait alors, de façon euphémisée, des « affaires de mœurs ». C’est ici que l’affaire dite des « ballets roses », qui a ébranlé la IVe République finissante et à laquelle l’abbé Pierre aurait pu, selon certains, être lié, apparaît profondément heuristique : des attouchements sur mineures étaient considérés par la justice comme de « peu de gravité » ; on stigmatisait presque autant les jeunes victimes et leurs parents que les coupables ; on trouvait quantité de circonstances atténuantes aux personnalités mises en cause ; le viol était, jusqu’à la fin des années 1970, très peu puni.
Grâce à de nouvelles sources, il est aussi désormais possible d’envisager l’abbé Pierre sous un autre angle, celui du cas clinique. Les recherches montrent la succession et l’ampleur de ses traumatismes de jeunesse ; son caractère perturbé ; les multiples traitements qu’il a subis, reflets de l’histoire de la psychiatrie — dans ses errements, les (longtemps faibles) moyens thérapeutiques à disposition, ses essais (chimiques, mécaniques, psychothérapeutiques), ses lieux (de la France à la Suisse, et de l’hôpital au cabinet). L’abbé Pierre fut un malade profond mais inclassable, entrant tout à la fois dans la catégorie des psychoses, des névroses et des perversions.
Enfin, un dernier chapitre interroge les mécanismes de « silenciation » de ce qui aurait pu à tout moment devenir un scandale, au regard du nombre de personnes au courant dans une pluralité de sphères — victimes, responsables au sein d’Emmaüs, évêques, Vatican… Mais partout a prévalu la culture du silence : silences des archives, des témoins, de l’abbé, de ses bio-hagiographes, de l’Église, d’Emmaüs, du pouvoir. En outre, ce qui commence aujourd’hui à devenir évidence — l’interdit d’attouchements sur enfants, les traumatismes des victimes, la primauté du consentement — découle d’évolutions récentes, lentes et progressives à partir des années 1970. Lire avec nos lunettes d’aujourd’hui le traitement d’hier est donc un anachronisme qui interdit de comprendre — mais qui permet enfin de s’indigner.
- 1
Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), 2021, Les violences sexuelles dans l’Église catholique. France 1950-2020, Rapport, p.229.
- 2
CHS, UMR8058, CNRS / Université Panthéon-Sorbonne.
- 3
LARHRA, UMR5190, CNRS / ENS de Lyon / Université Grenoble Alpes / Université Lumière Lyon 2 / Université Lyon 3 Jean Moulin.
- 4
Grente G. 2025, Souvenirs. Journal inédit (1921-1959), Frédéric Le Moigne (éd.), PUR, p.756.
- 5
Centre national des archives de l'Église de France (CNAEF), 7 CE 5440, Lettre de Mgr Gouet à Mgr Verdet, 21/08/1964.
Référence
Brodiez-Dolino A., Dumons B. 2026, « J’ai un très grand secret à vous dire... ». L’abbé Pierre, au creux des archives, Cerf.