L’Afrique et le taux de change des francs CFA
En Zone franc, la parité fixe des francs CFA fait de nouveau débat alors que l’éco, une monnaie de substitution, est annoncée. On s’interroge sur les mésalignements possibles du taux de change dans chacune des deux unions monétaires qui composent cet espace institutionnel de coopération. En utilisant deux critères d’analyse que sont le taux de change PPA (parité de pouvoir d’achat) et le taux de change d’équilibre comportemental (BEER), Patrick Plane et Camille da Piedade
La Zone franc est constituée de deux unions : l’UEMOA
Le régime de change fixe ou ajustable est l’option la plus courante en Afrique. En 2018, 59,2 % des États l’adoptaient contre 16,7 % qui lui préféraient le flottement. Dans un cadre institutionnel de politique monétaire et budgétaire coordonnée — comme c’est le cas en Zone franc — et de solidarité financière de la France envers ses partenaires africains, un rapport de change fixe a des avantages. C’est un facteur de stabilité des prix et de réduction des incertitudes qui conditionnent les échanges internationaux et les investissements productifs.
Ces avantages sont moins évidents lorsque interviennent des changements durables, défavorables dans l’environnement de production. Or, depuis 2008, le ralentissement de la croissance mondiale et la forte instabilité du prix des matières premières modifient les grands équilibres économiques des pays de la Zone. La structure du commerce international de la Zone franc s’est par ailleurs considérablement déformée. La part du commerce avec l’Europe, et notamment avec la France, s’est réduite au bénéfice d’importations en provenance de pays émergents, dont la Chine.
Dans ce contexte de mutations, on s’interroge : la parité de 1994 est-elle toujours en adéquation avec les grands équilibres économiques de chacune des deux unions et de chacun de leurs membres ? Cette question importante détermine la capacité d’un pays à générer des emplois par la transformation structurelle et les échanges de biens et services avec le reste du monde.
Pour répondre à cette interrogation, deux critères d’analyse sont utilisés. Dans l’établissement du diagnostic, ils se complètent davantage qu’ils ne se concurrencent. Le premier associe le taux de change adéquat à une situation qui combine une bonne mobilisation des ressources internes — que l’on mesure par le taux d’emploi et l’utilisation des équipements productifs — et un déficit extérieur dont le financement pourra être réalisé sans donner lieu ultérieurement à un problème de surendettement. Le second critère est celui de la parité des pouvoirs d’achat (PPA). Le taux de change approprié est celui qui égalise le pouvoir d’achat des monnaies après prise en compte des écarts internationaux de productivité. La production de biens internationalement échangeables est en effet moins coûteuse dans les pays à forte productivité. Cette situation légitime un prix des biens non échangeables structurellement plus élevé. L’exemple emblématique est celui de la coupe de cheveux, sensiblement plus chère à New-York qu’à Dakar, pour un niveau d’utilité et de productivité comparable, sans que la compétitivité de l’économie des États-Unis en soit affectée.
L’utilisation conjointe de ces deux critères au cas des pays de la Zone franc ne livre pas de conclusions identiques. Le premier est plus favorable à l’UEMOA et vice versa pour la CEMAC. Ces différences n’empêchent pas l’esquisse d’un diagnostic. Sur chacune des deux zones, la fin de période d’analyse (2014-2016) ne fait pas apparaître des mésalignements de change pouvant appeler une modification de la parité. La situation est donc très différente de celle qui avait amené, en 1994, à la dévaluation de 50 % des francs CFA des deux unions. Ce constat demeure cependant compatible avec une certaine hétérogénéité au sein même de ces unions. Le Centrafrique se singularise notamment par une surévaluation notable de son franc. Cette situation est le résultat de vulnérabilités politiques devenues structurelles, d’insécurités liées aux activités de bandes armées ayant conduit à un délitement du pouvoir central, à une désorganisation de la production et à une perte de fluidité dans la circulation des biens. La solution à de tels problèmes n’est malheureusement pas réductibles à un ajustement de taux de change nominal.
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Référence :
Plane P., da Piedade C. 2022, Les francs CFA sont-ils à leur niveau d’équilibre ?, Revue Française d’économie, volume 36, n°4 (à paraître)