L’alimentation, entre injonctions et appropriations
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Sociologue et chargé de recherche CNRS à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux Sciences sociales, Politique, Santé (IRIS, UMR8156, CNRS / EHESS / Inserm / Université Sorbonne Paris Nord), Tristan Fournier conduit des recherches sur les enjeux sociaux, politiques et moraux des changements alimentaires. À partir d’enquêtes ethnographiques, il questionne le statut des connaissances nutritionnelles et biomédicales, analyse les technologies et mouvements sociaux émergents, et cherche à saisir le sens que les individus donnent à leurs pratiques corporelles et alimentaires. Il s’intéresse actuellement aux promesses alimentaires qui visent à (re)connecter les individus à leur environnement.
Imaginez que votre téléphone devienne votre meilleur guide alimentaire : par simple scan d’un produit que vous êtes sur le point d’acheter ou par simple photographie d’un plat que vous envisagez de manger, une application pourrait alors vous signaler le nombre de calories et le type de nutriments que vous vous apprêtez à ingurgiter, tout en vous proposant un exercice physique compensatoire pour garder la ligne ou, mieux, perdre un peu de poids. À coup sûr, cette technologie embarquée, tout droit sortie d’un roman d’anticipation, serait clivante : fantasmatique pour les uns, qui y verraient la promesse d’une alimentation enfin simplifiée, rationnelle et efficace ; parfaitement dystopique pour les autres, car synonyme de soumission à la technique et de nutritionnalisation

Être mince et en bonne santé, et surtout le rester
Ces applications, dont l’efficacité reste controversée, constituent la face émergée de l’iceberg d’injonctions normatives qui circulent sous la forme de discours, de recommandations et de promesses, contribuant à ériger un monde compétitif basé sur la seule responsabilité individuelle. Chacun est ainsi invité à se prendre en main, l’alimentation étant présentée comme un levier d’action prioritaire pour optimiser sa santé et façonner son corps. Ce dernier, objet de toutes les projections, devient en quelque sorte une carte de visite : c’est bien le corps qui traduit concrètement le degré de perméabilité des individus aux injonctions normatives, qui atteste du rejet, de l’indifférence ou de l’adhésion aux normes d’esthétique ainsi qu’aux recommandations nutritionnelles. Il est l’incarnation des promesses.
La sociologie a montré que les manières dont les individus perçoivent et s’emparent de ces injonctions sont socialement déterminées. En termes de genre, il est à noter une nette différence des modes de socialisation des rapports au corps, à la santé et à l’alimentation entre hommes et femmes
La réception des injonctions normatives ayant trait à l’alimentation, au corps et à la santé est également fonction de la position sociale des individus. Dans une double caricature célèbre, Cabu mettait en scène ce phénomène et son caractère dynamique : un premier dessin sous-titré « hier » montrait un homme censé représenter un patron — chapeau haut de forme, queue de pie, cigare et… embonpoint ostentatoire ! — et regardant défiler un groupe d’ouvriers rachitiques qui réclamaient « du pain » ; par son corps gros, le patron attestait de sa capacité économique à manger plus que nécessaire. Dans le second dessin, intitulé « aujourd’hui », un groupe d’employés obèses déambulait en réclamant « nos 3 % » devant un patron svelte occupé à faire du sport ; son corps mince et dynamique incarnait concrètement la réflexivité et la capacité d’auto-contrôle à l’ère de la surabondance alimentaire. Si les normes d’esthétique corporelle ont visiblement évolué, le point commun reste le mécanisme de distinction sociale. Les individus issus des classes populaires continuent de valoriser une alimentation roborative et expriment une forme de distance, voire une critique, à l’égard des recommandations nutritionnelles et des injonctions à la minceur. À l’autre extrémité, les membres des classes supérieures se montrent attentifs aux normes prescriptives en termes de contrôle du poids et ont désormais intégré les recommandations nutritionnelles, au point d’avoir développé un goût pour les aliments « bons pour la santé » : appétences et impératifs diététiques/esthétiques deviennent concordants
L’acte alimentaire comme technique d’optimisation de soi
Pour comprendre comment ces injonctions normatives infusent, c’est-à-dire pour saisir plus concrètement encore ce que les individus en font au quotidien et ce qu’elles finissent par produire chez eux, Tristan Fournier et Sébastien Dalgalarrondo – tous deux chargés de recherche CNRS à l’Iris – ont proposé le concept d’optimisation de soi
L’acte alimentaire, de par son occurrence quotidienne, peut être assimilé à un processus : tel le lit d’une rivière, il serpente au gré des aspérités du terrain. Les injonctions morales évoquées plus haut, tout comme les événements biographiques et les contextes d’interaction dans lesquels se déroulent les prises alimentaires, constituent ces aspérités. Elles questionnent les individus et suscitent leur réflexivité, c’est-à-dire la prise de distance et le regard (auto)critique. Par la cuisine et la consommation, cette réflexivité peut être mise en actes, quotidiennement. De surcroît, elle peut susciter des essais-erreurs et même conduire à des expérimentations de soi (régimes « sans », cures de jeûne, etc.) et ainsi produire des savoirs expérientiels cumulatifs. Tous ces bricolages, aussi discrets qu’instructifs, portent un potentiel transformatif qui va de la recherche d’une relation apaisée à soi à des formes de politisation de l’alimentation. En cela, et dans une perspective foucaldienne, l’acte alimentaire peut être appréhendé comme une technique d’optimisation de soi, c’est-à-dire comme un ensemble de procédures qui attestent d’un travail de soi sur soi et qui permettent de rechercher et parfois d’atteindre un compromis satisfaisant entre des normes et des possibles, entre des injonctions morales et des préférences individuelles.