Le patrimoine en partage : les musées comme terrain de collaboration pour le CFEE
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Paléontologue, directeur de recherche CNRS, Jean-Renaud Boisserie est spécialiste de l'évolution des grands mammifères africains. Géographe, Marie Bridonneau travaille sur les dynamiques urbaines en Éthiopie et en Érythrée et la fabrique patrimoniale. Archéologue et ethnologue, Anne-Lise Goujon travaille sur les sociétés médiévales pré-monothéistes de la Corne de l’Afrique, à partir de l’étude des pratiques mégalithiques et des traditions céramiques. Tous trois sont membres du Centre français des études éthiopiennes (CFEE, UAR3137, CNRS / MEAE), dirigé par Constance Perrin-Joly, spécialiste de la sociologie du travail.
L’Éthiopie est riche de sites emblématiques tels que Lalibela, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978 pour son ensemble d’églises creusées dans la roche, ou la basse vallée de l’Omo, un site exceptionnel pour saisir l’évolution du vivant. Depuis plus de trois décennies, le Centre français des études éthiopiennes y joue un rôle clé en soutenant les recherches de terrain et appuie une politique patrimoniale ambitieuse, nourrie par la recherche et fondée sur la collaboration avec les institutions muséales. Cette collaboration, d’abord structurée autour d’un partenariat privilégié avec le Musée national d’Éthiopie (MNE), s’est progressivement étendue à d’autres musées de la capitale, à des institutions régionales et à plusieurs projets internationaux. Les formes de coopération muséales peuvent être diverses : conception et rénovation d’expositions permanentes, production de catalogues, formations de guides et de personnels muséaux, commissariat d’expositions temporaires, appui à la muséographie et au retour d’objets patrimoniaux. À l’image des activités de recherche du centre, ces projets permettent de promouvoir des approches interdisciplinaires non seulement en sciences humaines et sociales (archéologie, histoire de l’art, anthropologie), mais aussi au-delà en sciences de l’évolution (paléontologie) et de la Terre (géologie). Ils offrent aussi l’opportunité de conjuguer recherche, médiation et diplomatie scientifique tout comme d’interroger les représentations du patrimoine, objet d’enjeux identitaires et politiques intenses.
L’engagement auprès du Musée national d’Éthiopie
La galerie de paléontologie du MNE, inaugurée en 2000 puis rénovée en 2014 et en 2025 à l’occasion du cinquantième anniversaire de la découverte de Lucy, est le fruit d’un travail interdisciplinaire d’une équipe d’experts éthiopiens et français, conduite par Jean-Renaud Boisserie1. Fossiles originaux, dont dernièrement la mise en scène d’une réplique de Lucy debout, reconstitutions artistiques et dispositifs de médiation, ont été conçus pour un public éthiopien jeune, souvent scolaire qui vient massivement visiter le musée. La scénographie a également été pensée pour aiguiser la curiosité du public, qu’il s’agisse de visiteurs internationaux ou nationaux, avec des textes riches en anglais et en amharique, lingua franca du pays. Ils invitent chacun et chacune à s’interroger sur notre commune humanité, inscrivant l’Éthiopie dans l’histoire des sciences de l’évolution et promouvant un récit à la fois local et universel du passé profond. Ils visent également à sensibiliser le public à la non-permanence des environnements et des espèces, stimulant la réflexion sur la crise environnementale actuelle.
La conception de la galerie d’archéologie historique (2020-2022) a marqué une seconde étape de cette collaboration. Le projet a donné lieu à la publication d’un catalogue, dont le travail de rédaction a été coordonné par le CFEE, notamment grâce à l’implication d’Anne-Lise Goujon, secrétaire scientifique et cheffe de ce projet, des chercheurs et chercheuses associés au CFEE, financé dans le cadre d’un FEF (Fond Équipe France) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il a réuni pour l’occasion un comité scientifique éthiopien2, et rend compte de la diversité des collections présentée dans cette galerie. L’ouvrage, publié en anglais, amharique et bientôt également disponible en ligne, avec en prime une version française, permet au visiteur de se repérer dans le temps et dans l’espace grâce à un contenu enrichi par rapport à l’exposition elle-même. Il offre également la possibilité de s’y replonger une fois la visite terminée, grâce à la qualité des photographies. Il a aussi été pensé pour être une base pour les guides du musée, qui pourront y trouver des ressources complémentaires pour étoffer leurs commentaires.
Ce projet répond à un changement de paradigme dans la fabrique muséale en Éthiopie. Les institutions éthiopiennes en charge de la culture et du patrimoine cherchent aujourd’hui à enrichir le discours muséal. Jusque-là, les artéfacts de l’Antiquité chrétienne provenant du nord du pays étaient surreprésentés, au détriment des autres groupes et périodes. En intégrant par exemple les patrimoines médiévaux musulmans ou le mégalithisme à stèles, cette section du musée vient souligner la diversité des dynamiques politiques et culturelles dans la Corne de l’Afrique.
Ces collaborations ont été possibles grâce au travail étroit et de longue date que mènent le CFEE et l’EHA (Ethiopian Heritage Authority), instance fédérale qui chapeaute le MNE. Elles sont alimentées par les missions archéologiques et paléontologiques dirigées par des équipes franco-éthiopiennes, dont les collections sont abritées par l’EHA.
Au-delà d’Addis-Abeba : coopérations en Éthiopie et perspectives régionales
Dans un pays aujourd’hui en proie à des conflits violents, la capitale peut apparaitre comme une enclave urbaine isolée, plus ouverte sur le monde que sur son propre territoire. Dans ce contexte, le CFEE s’engage pour poursuivre et promouvoir des coopérations dans les régions et au-delà dans la Corne de l’Afrique, puisque le CFEE a un mandat régional.
Ces coopérations régionales ne sont pas nouvelles. Le musée Konso, inauguré en 2009 et crée avec le soutien de l’Ambassade de France à Addis-Abeba, a permis la valorisation des statues funéraires wakas, en bois sculpté, emblématiques de la culture Konso, dans cette région des peuples du Sud. La muséographie s’est appuyée sur le travail ethnologique de Nicole Poissonnier, comme sur les savoirs locaux notamment grâce à l’implication de Dinote Kusia. À cette époque, la coopération sur les sujets patrimoniaux entre l’Ambassade de France et le CFEE en est à ses débuts, la participation du centre se fait essentiellement par l’implication de jeunes chercheurs et chercheuses. En 2017 en revanche, le CFEE prend une part centrale dans la muséographie du château du Ras Ghimb à Gondar. Un peu à l’écart de l’enceinte qui regroupe l’ensemble des châteaux royaux, cet édifice à l’histoire riche était en partie abandonné. Fruit d’un jumelage entre Gondar et Vincennes, ce projet de collaboration a mobilisé urbanistes, sociologues, historiens et médiateurs culturels, sous la direction d’Anaïs Wion3 pour la conception de l’exposition permanente.
Ces coopérations ont peu à peu pris de l’ampleur. À Lalibela, en lien avec le projet Sustainable Lalibela, dirigé par Kidanemariam Ayalew, Marie-Laure Derat4 et Marie Bridonneau, une exposition permanente produite par les équipes d’Archéovision mêlant technologies immersives (notamment grâce à l’utilisation de reconstitutions 3D), vidéos et médiation ethno-archéologique a été installée au Centre culturel de la ville, après avoir été présentée dans la galerie d’Entoto Park, à Addis-Abeba. Un musée communautaire donnant à voir les savoir-faire architecturaux et techniques locaux y a été créé, où des objets ont été restaurés avec le soutien de spécialistes locaux et internationaux. Ce projet est exemplaire de l’ancrage territorial des recherches, les sites de Lalibela et des alentours accueillant depuis de nombreuses années des missions historiques et archéologiques, tout comme des recherches de terrain en sciences sociales, et de leur traduction en outils de développement culturel et économique local.
Les partenariats du CFEE s’élargissent aujourd’hui à la Corne de l’Afrique comme à des collaborations en Afrique de l’Est. À Djibouti, un centre de conservation a été mis en place dans le cadre du projet archéologique « Premières sociétés de production dans la Corne de l’Afrique » (PSPCA), sous la direction de Jessie Cauliez5. Au Somaliland, un accord avec le musée national d’Hargeisa prévoit des formations, des fouilles communes et un accompagnement pour l’exposition permanente, dans le cadre du projet de recherche « InterMedÉ : Interactions en Éthiopie médiévale », mené par Amélie Chekroun6. Ces nouvelles coopérations illustrent la volonté du CFEE de soutenir les capacités patrimoniales locales et de co-construire les musées de demain. L’art contemporain et les pratiques visuelles sont également investis. L’exposition African Workplaces, portée par Chloé Josse-Durand7 et Constance Perrin-Joly, croise photographie et sciences sociales. Présentée à Addis-Abeba, Nairobi, Bujumbura, Dar Es Salam et, en parallèle, dans différentes villes françaises, elle témoigne de l’ouverture du CFEE à des formes de médiation renouvelées et à de nouveaux publics, notamment en Europe et en Afrique de l’Est.
Le patrimoine et les coopérations muséales, un terrain également pour les sciences sociales contemporaines
Au-delà d’un apparent consensus autour des bienfaits de la valorisation culturelle, les projets muséaux ne sont jamais dénués d’enjeux et de conflictualité. En Éthiopie, le patrimoine recouvre des enjeux politiques forts, tant il est mobilisé par les pouvoirs publics et par les acteurs de la coopération internationale à des fins d’affirmation identitaire, de légitimation ou d’influence. Le projet de rénovation du Palais national à Addis-Abeba, auquel le CFEE a participé à titre consultatif, illustre les tensions entre exigence scientifique et objectifs politiques. Bien que plusieurs chercheurs associés aient été impliqués, leurs recommandations ont été ignorées au moment des arbitrages finaux. Le Palais a été mobilisé comme un outil politique par le Premier ministre Abyi Ahmed. Il peut être considéré non seulement comme l’un des jalons du récit national qu’il tente d’imposer, mais aussi comme un symbole de la (re)-centralisation du pouvoir qu’il opère, alors qu’un conflit extraordinairement violent s’est déployé au Tigray (2020-2022), et que les régions Amhara et Oromo sont toujours en proie à des affrontements armés. En privilégiant une organisation des espaces à des fins d’usage protocolaire plutôt que pour proposer une visite d’un lieu historique de l’Empire, en intervenant sur la muséographie comme en valorisant une esthétique du vide, le pouvoir imprime sa marque symbolique, au détriment de choix fondés sur l’histoire du lieu pourtant bien documentée par le comité scientifique.
Mais justement parce qu’ils sont traversés par des enjeux contemporains, ces projets gagnent à intégrer l’analyse des sciences sociales, que ce soit dans une perspective réflexive en aval, ou bien en amont ou au cours du projet afin de questionner les représentations et les usages sociaux du patrimoine. La mise en œuvre du musée Konso a été l’objet d’une analyse critique qui a notamment donné lieu à un article dans les Annales d’Éthiopie et nourri un travail de thèse. Raphaël Roig8 souligne que le musée participe à une mise en récit officielle d’une culture konso idéalisée, devenue ressource stratégique à la fois pour l’État et pour certains acteurs locaux. Chloé Josse-Durand9 analyse justement ces acteurs locaux comme des « courtiers du développement »10 qui mobilisent leur capital social, culturel et politique pour capter les ressources du projet muséal, renforcer leur position dans l’arène locale, et parfois défier l’autorité de l’État. Ces analyses permettent de mettre en évidence ce qui se joue autour d’un patrimoine, ce dernier étant un révélateur à la fois des dynamiques d’acteurs, de leur rapport à l’État mais aussi de l’articulation des échelles entre la région, l’État fédéral, les acteurs étrangers / internationaux.
Conscients de ces enjeux, d’autres projets intègrent dès leur conception un travail interdisciplinaire mobilisant les sciences sociales contemporaines. Dans le cadre des projets Sustainable Lalibela et Sustainable Heritage in Ethiopia, les méthodes des sciences sociales ont été intégrées pour penser, mettre en œuvre et ajuster les interventions sur les sites patrimoniaux en fonction des contextes et de leurs évolutions. Ces deux projets sont mis en œuvre dans des environnements locaux et régionaux marqués par des conflits armés violents, des sociétés locales affaiblies et bien souvent en proie au désespoir. En acquérant une connaissance fine des dynamiques qui caractérisent et affectent ces groupes sociaux, les porteurs de projet limitent les risques de décalage et de tension entre les activités du projet et la manière dont elles peuvent être perçues, appropriées, modifiées, instrumentalisées. L’analyse des pratiques sociales et des relations de pouvoir permet en outre de composer avec les enjeux politiques inhérents aux projets patrimoniaux. Et bien sûr, le suivi de ces projets au quotidien — dans une perspective ethnographique — constitue un matériau rare et riche pour analyser le patrimoine comme objet social et politique, comme les politiques de développement, ou les relations entre guerre, territoire et patrimoine.
Ces collaborations muséales incarnent une coopération scientifique active, elles permettent d’inscrire les recherches françaises dans des réseaux internationaux, tout en favorisant le développement de compétences locales. Elles rappellent aussi, par les tensions qu’elles génèrent, combien le patrimoine est un miroir des sociétés, de leurs fractures comme de leurs aspirations. À travers ces partenariats, le CFEE soutient une approche interdisciplinaire, participative mais aussi critique du patrimoine, dans un contexte où l’Histoire est vivante, disputée, et donc éminemment politique.
Contact
Notes
Guindeuil T., Boisserie J-R. 2016, Lucy, Mother Ethiopia. Exposer la paléontologie en Éthiopie (1960-2014), dans Amsellem R., Chambaud S., Poulot D. (dir.), « Les musées scientifiques et techniques innovent : nouvelles expériences, nouvelles médiations », Cahiers d’histoire du Cnam, 5 (1) : 121-150.
Incluant des spécialistes reconnus tels que Ahmed Hassan, Yonas Beyene, Behailu Habtev Worku Derara, Abebaw Ayelew, Alemseged Beldados Andualem Girmay, Bereket Zewde, Berhane Asfaw, Bruck Jifar, Demerew Dagne, ou Ephrem Amare.
Directrice de recherche à l’Institut des mondes africains (IMAf, UMR8171, CNRS / AMU / EHESS / IRD / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
Directrice de recherche CNRS au laboratoire Orient et Méditerranée (UMR8167, CNRS / Sorbonne Université / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / EPHE / Collège de France).
Chargée de recherche CNRS au laboratoire Travaux et Recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés (TRACES, UMR5608, CNRS / Ministère de la Culture / Université Toulouse Jean Jaurès).
Chargée de recherche CNRS à l’Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM, UMR7310, CNRS / AMU).
Chercheuse au sein de l’IFRA Nairobi, composante de l’unité Afrique au Sud du Sahara (UAR3336, CNRS / MEAE).
Roig R. 2010, Chronique du musée Konso : une brève analyse des enjeux de la coopération et de la politique culturelle en Région konso, Annales d'Éthiopie, 25 :283-300. https://doi.org/10.3406/ethio.2010.1421
Josse-Durand C. 2016, Bâtir les mémoires locales, « pluraliser » le récit national : le musée communautaire au prisme des usages politiques de la mémoire et du patrimoine au Kenya et en Éthiopie, thèse de doctorat en science politique soutenue à l’université de Bordeaux.
Bierschenk T., Chauveau J.-P., Olivier de Sardan J.-P. 2010, Courtiers en développement. Les villages africains en quête de projet, Karthala.