Le PEPR ICCARE sollicité pour éclairer les réflexions du Sommet Lumière
#PROGRAMMES NATIONAUX
Le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), par l’intermédiaire du ministère chargé de la Recherche, a sollicité plusieurs chercheurs et chercheuses afin d’apporter « L’éclairage de la Recherche sur le Sommet Lumière ». Cette mobilisation a associé des scientifiques de l’université Sorbonne Nouvelle, de l’initiative d'interdisciplinarité d'excellence Industries culturelles et création artistique (inIdEx ICCA), de l’ENS Louis-Lumière, de l’École polytechnique, de La Fémis et du PEPR ICCARE.

Coprésidé par la France et la Corée du Sud à Saint-Paul-de-Vence, le Sommet Lumière a réuni le 7 septembre dernier pour la première fois États, créateurs, entreprises et organisations culturelles autour de l’avenir du cinéma et des images animées. Il a surtout ouvert une question plus vaste : que vont apprendre les machines de nos cultures et que pourrons-nous encore apprendre les uns des autres dans les environnements qu’elles contribuent désormais à organiser ?
Parmi les réflexions portées spécifiquement par les chercheurs et chercheuses du PEPR ICCARE figure la notion d’« apprenabilité culturelle ». L’IA ne concerne pas seulement la production automatisée de contenus ni les enjeux essentiels liés aux corpus d’entraînement, au consentement des créateurs, au droit d’auteur et à leur rémunération. Les systèmes d’IA décrivent, classent, résument, traduisent et recommandent les œuvres. Ils interviennent dans leurs conditions de visibilité, de circulation et d’interprétation : ils deviennent des infrastructures de médiation.
Ce déplacement prolonge ce que les plateformes avaient déjà rendu sensible. Avec Netflix, par exemple, il ne suffit pas qu’une œuvre soit disponible : il faut comprendre comment elle est proposée, catégorisée et reliée à d’autres récits. La recommandation ne décide pas de tout, mais elle configure les chemins de l’attention, vers l’inconnu comme vers le familier.
La diversité culturelle ne se réduit donc ni au nombre d’œuvres produites ni à leur présence formelle dans une offre. Elle s’inscrit dans des conversations, des pratiques, des institutions et des lieux — familles, groupes de pairs, école, bibliothèques, associations, cinémas, festivals, médias ou critique. Ce sont ces médiations qui permettent aux œuvres d’être interprétées, contestées, appropriées et vécues.
L’intelligence artificielle rend ainsi plus urgente la question de l’« apprenabilité culturelle » : dans quelles conditions nos cultures deviennent-elles lisibles et apprenables par les machines ? Les grands modèles apprennent à partir de traces culturelles inégalement disponibles. Une langue très présente dans les données, une esthétique abondamment documentée ou un patrimoine massivement numérisé ne se trouvent pas dans la même situation qu’une langue rare, des archives mal indexées ou une culture visuelle minoritaire.
Le danger n’est donc pas nécessairement celui d’une censure explicite, mais celui d’une homogénéisation par défaut. Ce qui est peu documenté, difficile à classer ou insuffisamment représenté dans les corpus risque d’être moins facilement trouvé, traduit, recommandé ou repris. Les systèmes n’effacent pas toujours : ils peuvent simplement ne pas apprendre à reconnaître.
La question est aussi géopolitique. Maîtriser infrastructures, données, modèles et canaux de diffusion, c’est peser sur la circulation mondiale des récits. La puissance culturelle tient aussi à la capacité de faire exister ses langues, ses imaginaires et ses modes d’expression dans les dispositifs qui organisent la visibilité.
La coprésidence franco-coréenne du Sommet Lumière donne à cette question une résonance particulière. La France et la Corée du Sud ont toutes deux montré que des œuvres fortement ancrées dans une culture peuvent circuler très largement. La Hallyu (« vague coréenne »), qui désigne le rayonnement mondial de la culture sud-coréenne, de la K-pop aux séries — en passant par le cinéma et la mode —, est bien plus qu’un succès commercial : elle repose sur un écosystème associant formations, producteurs, financements, politiques publiques, lieux de création et publics. Une culture ne devient pas mondiale parce qu’un algorithme l’a choisie, mais parce que des œuvres, des personnes et des institutions rendent possible son appropriation.
Cette observation invite à élargir les catégories traditionnelles des politiques culturelles. Celles-ci ont longtemps cherché à garantir aux œuvres la possibilité d’être créées, produites et diffusées. À ces droits s’ajoute désormais une autre interrogation : dans quelles conditions une culture peut-elle être apprise ?
C’est ce que les chercheurs et chercheuses du PEPR Iccare proposent de saisir à travers la notion d’« apprenabilité culturelle ». Celle-ci possède deux dimensions indissociables. La première concerne les machines : comment éviter que certaines langues, certains patrimoines, certaines esthétiques et certains imaginaires soient absents, marginalisés ou réduits dans les systèmes qui décriront, traduiront et recommanderont notre environnement culturel ? Il ne s’agit évidemment pas de revendiquer pour les entreprises d’IA un droit à absorber les œuvres : consentement, rémunération, droit d’auteur et transparence demeurent des exigences essentielles.
La seconde dimension concerne les personnes. Une culture doit pouvoir être rencontrée, comprise, interprétée, discutée, aimée ou refusée. Une offre peut être abondante et néanmoins pauvre si elle reconduit toujours les mêmes récits et les mêmes circuits de visibilité. La liberté culturelle ne réside donc pas uniquement dans l’abondance des choix disponibles : elle suppose aussi la possibilité d’apprendre à désirer ce que l’on ne connaît pas encore. Autrement dit, la diversité dépend autant de ce qui nous est proposé que de notre capacité à nous rendre disponibles à des œuvres, des langues et des formes qui ne nous sont pas immédiatement familières.
C’est ici que l’éducation et les institutions culturelles deviennent essentielles. Si les algorithmes organisent une part croissante de la rencontre avec les œuvres, l’enjeu éducatif ne peut se limiter à apprendre à utiliser les outils ou à en déjouer les biais. Il s’agit aussi de préserver et de développer la capacité à explorer, comparer, contextualiser et interpréter. L’école ne peut porter seule la transmission culturelle, mais elle demeure l’un des rares lieux communs où la rencontre avec des œuvres, des langues et des imaginaires éloignés de l’environnement immédiat de chacun peut devenir accessible à tous.
L’éducation à l’image prend dès lors une signification élargie. Elle consiste à décoder les représentations, à identifier manipulations et désinformation, et à comprendre ce que font plateformes et systèmes d’IA. Mais elle est aussi une éducation par l’image : apprendre, grâce aux œuvres, à connaître d’autres formes de vie et d’autres manières de voir le monde. Dans des environnements où la personnalisation anticipe nos préférences, l’éducation culturelle peut préserver une place pour la surprise, la confrontation et la découverte, et former des citoyens capables d’exercer leur jugement.
L’apprenabilité culturelle invite ainsi à articuler diversité culturelle, souveraineté numérique, médiation et éducation. La diversité des œuvres ne suffit pas si les infrastructures qui les rendent visibles et les institutions qui les transmettent se dérobent. Le défi ouvert par l’IA est celui d’une véritable écologie de l’attention : des systèmes capables de ne pas réduire le monde à ce qui est déjà le plus visible, des institutions permettant l’expérience de la différence, une éducation donnant les moyens de l’interpréter, et des œuvres susceptibles de déplacer nos habitudes plutôt que de simplement les confirmer.
Le Sommet Lumière ne saurait à lui seul répondre à ces enjeux, mais il permet de les inscrire dans un espace de coopération internationale autour des images animées. Pour le PEPR ICCARE, il ouvre ainsi un chantier qui dépasse largement le cinéma : penser les conditions dans lesquelles les cultures pourront continuer à circuler, à être reconnues et à se transmettre dans des environnements médiatiques transformés par l’IA. Après le droit de créer, de produire et de diffuser, il devient nécessaire de penser un droit à être appris. Car une culture n’a pas besoin d’être interdite pour s’effacer : il suffit, progressivement, qu’elle cesse d’être trouvée, comprise, discutée — et apprise.
David Coeurjolly, directeur de recherche au CNRS, co-directeur du PEPR ICCARE, Sandra Laugier, professeure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, PEPR ICCARE, Patrick Le Callet, professeur à Nantes Université, PEPR ICCARE, Luc Robène, professeur à l’université de Bordeaux, PEPR ICCARE, et Solveig Serre directrice de recherche au CNRS, co-directrice du PEPR ICCARE