Le SFL, parlons-en !
#VIE DES LABOS
Créé en 2011 sous la double tutelle du CNRS et de l’université Paris 8, le laboratoire Structures formelles du langage (SFL, UMR7023, CNRS / Université Paris 8) s’organise autour de cinq thématiques : acquisition et psycholinguistique ; dynamique Interactionnelle et multimodalité ; phonologie, interfaces et modélisation ; sourds et langues des signes ; syntaxe et sémantique. Aujourd’hui sous la direction de Mohamed Lahrouchi, directeur de recherche CNRS, le laboratoire cherche à faire mieux connaître les enjeux de linguistique qui sont les siens.
Faire comprendre le langage !
Dès sa création, le laboratoire Structures formelles du langage a intégré dans son champ d'activités la question des personnes sourdes et de leurs langues. Les recherches menées en ce domaine au sein de l’unité en font une des plus dynamiques à l’échelle mondiale.
Le projet Be aware of the grammar of sign languages - BAG-Sign (Erasmus+), dirigé en France par Marie-Anne Sallandre, professeure à l’université Paris 8, vise à promouvoir la conscience métalinguistique1 des enfants sourds par une grammaire pédagogique en ligne. Porté par cinq pays — l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, la Suisse et la France —, le projet a débouché sur la création d’un site internet gratuit en cinq langues des signes et trois langues écrites.
« Très peu de supports pédagogiques existaient pour l’apprentissage des langues des signes », commente la linguiste. « À titre d’exemple, le dernier ouvrage publié en France date de 2013, et il s’agit du seul existant dans les cinq langues des signes concernées par le projet. L’objectif de BAG-Sign est de développer une grammaire pédagogique permettant d'améliorer la qualité de l'enseignement des langues des signes dans les écoles et de favoriser la professionnalisation des enseignants ».
Conçu de manière à être compréhensible et clair pour les apprenants, le site web se focalise sur des domaines grammaticaux particuliers répartis en huit unités :
Exprimer le temps
Exprimer l’aspect
Nier quelque chose
Poser des questions
Exprimer une action
Faire référence à des choses/personnes
Exprimer le singulier, le pluriel, la pluralité
Démarrer une conversation et la maintenir
Chaque unité donne lieu à la réalisation d’explications en vidéos ainsi qu’à des schémas explicatifs, visant à aider les élèves sourds, malentendants et entendants à acquérir des connaissances sur les structures grammaticales des langues des signes.
La version publique du site internet du projet est prévue pour novembre 2025.
Qu’est-ce que « bien parler sa langue » ?
Les études formelles sur l’acquisition de la langue des signes française étant peu nombreuses, c’est à ce sujet que s’attache le projet ANR Sign Language’s syntax & acquisition (SILSA), porté par Charlotte Hauser, maîtresse de conférences à l’université Paris 8. La spécialiste en acquisition du langage s’intéresse aux enfants sourds et aux personnes aphasiques. « Chez les uns comme chez les autres, le principal enjeu est de savoir ce que veut dire ‘bien parler sa langue’ », explique-t-elle. « Il faut ensuite évaluer la (dés)acquisition par rapport à une norme établie auprès d’adultes locuteurs de la langue et d’une population neurotypique appariée en âge et profil linguistique ».
Cependant, la communauté des signeurs2 est difficile à étudier car très hétérogène. En effet, tous les sourds n’utilisent pas la langue des signes françaises (LSF), les signeurs natifs représentent seulement 5 % de la communauté, l’âge d’acquisition de la langue des signes varie énormément. Par ailleurs, de nombreux signeurs ne sont pas sourds mais entendants (parents d’enfants sourds, professionnels de terrain, etc.).
Difficile alors d’établir une norme de référence permettant de déterminer ce que c’est que de signer « normalement ». Mais Charlotte Hauser a pu s’appuyer sur les résultats obtenus dans le cadre du projet européen Sign-Hub3. Avec l’aide de Justine Mertz, post-doctorante au sein du laboratoire, elle a collecté des données sur l’acquisition de la LSF chez les jeunes enfants répondant à ces questionnements : quelles sont les étapes de l’acquisition de la LSF ? À quel âge sont-elles atteintes ? Quid du français ? Existe-t-il des divergences en fonction de l’âge de la première exposition, du type d’école fréquentée, de la fréquence d’utilisation de la LSF ?
Comment diagnostiquer une aphasie signée ? Comment traiter les patients atteints d’anomie ? Quelle adaptabilité des thérapies pensées pour les langues vocales ? Pour répondre à ces dernières questions, Charlotte Hauser a entrepris une démarche similaire en collaboration avec l’orthophoniste Anna Pietrzak qui a développé et testé l'adaptation signée d'une thérapie de l'anomie à destination des personnes signantes aphasiques.
Le projet, qui s’achèvera en 2027, a déjà de belles retombées à son actif. « C’est l’un des rares projets portant sur l’acquisition de la LSF sous l’angle de la syntaxe formelle », rappelle la scientifique, « l’un des très rares projets cherchant à remédier aux troubles associés à l’aphasie signée (anomie) à travers toutes les LS, et le premier projet à l’issue duquel les professionnels de santé pourront se servir des batteries développées pour diagnostiquer des aphasies signées en LSF ».
La compréhension pour l’inclusion
Dans une dynamique de valorisation des langues premières, et dans le cadre du projet « Valoriser les langues d’héritage des élèves de l’école primaire au service de l’inclusion », le laboratoire mène une recherche-action dans une école élémentaire REP de Seine-Saint-Denis, avec trois objectifs : mettre en avant le patrimoine linguistique et culturel de ces élèves plurilingues au service des apprentissages ; élaborer des postures professionnelles et des ressources translinguistiques et transculturelles à destination des enseignants ; mettre en place une pédagogie holistique tenant compte de l’enfant dans sa globalité. Ce travail, porté depuis 2021 par Ewa Lenart, maîtresse de conférence à l’université Paris 8, Timea Kadas-Pickel, maîtresse de conférence à l’université Paris 8, et Lila Ammari, directrice d’école primaire, fait l’objet du documentaire « Dis-moi comment tu parles », disponible sur Canal U.
Lors des sessions de recherches, plusieurs activités sont proposées aux élèves, comme des biographies langagières, des lectures d’albums plurilingues (Subway Sparrow, Le Petit Prince, Sophie et ses langues…), des Kamishibaï4 plurilingues.
Les résultats de ces travaux ont fait l’objet de publications5, de colloques, ou encore de l’atelier « Raconte-moi tes langues » organisé dans le cadre de la Fête de la science en octobre 2024.
Toutefois, cela ne s’arrête pas là. L’équipe a des ambitions pour le futur et souhaite mettre en place des activités similaires adaptées à des niveaux de classes différents, notamment en maternelle ou au collège. De plus, un guide pédagogique pour introduire les approches plurilingues et pluriculturelles à l’école primaire est en préparation6.
« Le regard sur le plurilinguisme a changé », conclut Ewa Lenart. « C’est très positif et on aimerait profiter de cet élan non seulement pour élargir le projet à d’autres établissements, mais aussi pour encourager des collaborations européennes avec la Pologne, la République tchèque ou encore la Lituanie, coordonner un projet européen visant à sauvegarder la diversité linguistique en Europe, et — pourquoi pas — créer un réseau scientifique dans le cadre de l’ANR MRSEI ».
La recherche au service de l’enseignement
Sur un autre volet, le projet « Langues et grammaires du monde dans l’espace francophone » (LGMEF), lancé depuis plus de dix ans, propose d’archiver et de rendre accessibles à un large public, en français, des informations sur les langues qui nous entourent, autres que le français standard.
En 2014, période à partir de laquelle les migrations se sont intensifiées, le nombre d’allophones7 et de langues présentes dans le monde francophone s’est lui aussi développé. Aujourd’hui, dans une classe, il peut y avoir jusqu’à dix-neuf langues parlées. Les professeurs de français langue seconde (FLS), démunis face à ce bouleversement, ont alors manifesté l’intérêt d’avoir à disposition des outils leur permettant de s’informer sur les langues premières de leurs élèves, afin d’en tenir compte dans l’enseignement du FLS. C’est à partir de ce besoin d’une documentation concise que le projet est né.
Toutes deux professeures de linguistique à l’université Paris 8, Elena Soare et Anne Zribi-Hertz ont alors lancé un vaste projet de documentation de ces langues premières, où celles-ci sont analysées d’un point de vue grammatical. Cette bible inédite et nécessaire comprend aujourd’hui 107 fiches linguistiques toutes construites selon la même structure : des informations générales sur la langue (histoire, géographie, nombre de locuteurs, système d'écriture), des informations spécifiques sur les propriétés sonores (phonologie) et grammaticales (morphosyntaxe). Par ailleurs, l'archive propose pour de nombreuses langues un échantillon lexical d’un peu plus de cent mots, quelques interactions « de base » (formules dialoguées et jours de la semaine) et, pour finir, l’histoire de l’âne de Nasreddine (texte et son). La rubrique Musiques met en outre à disposition une collection de chansons dont les paroles glosées et traduites permettent à chacun de chanter dans toutes les langues. On y trouve enfin une bibliographie, des vidéos et des jeux.
« Les retours de plus en plus nombreux et enthousiastes des enseignants, public cible de ce travail, nous ont convaincu d’aller plus loin encore », expliquent les linguistes. Ainsi, du projet LGMEF a émergé, courant 2025, le projet PhonoFLES porté par Sarra El Ayari, ingénieure de recherche en production, traitement et analyse de données linguistiques, spécialisée en ingénierie pour l'acquisition des langues, et Timea Kadas-Pickel. Ce projet a pour objectif le développement de ressources en ligne afin d’accompagner l'apprentissage de la phonologie du français pour un public allophone. « Il s'agit d'un projet de type recherche-action dans lequel nous travaillons en étroite collaboration avec les professionnels de terrain », continuent les coordinatrices.
Le projet LGMEF a également essaimé dans d’autres disciplines : ainsi, le projet Numération, porté par Sylviane Schwer, professeure en informatique à l’université Sorbonne Paris Nord et membre du Laboratoire d'informatique de Paris-Nord (LIPN, UMR7030, CNRS / Université Sorbonne Paris Nord), vise à proposer des fiches sur le système de numération des langues diverses en comparaison avec le français.
Quid des langues secondes ?
Coordonné par Marzena Watorek, directrice adjointe du laboratoire, le réseau thématique (RT) d’acquisition des langues secondes (ReAL2), initié en 2016, réunit des chercheurs et chercheuses qui travaillent sur le sujet de l’acquisition des langues secondes, du plurilinguisme ou du contact des langues.
L’objectif du réseau est de mettre en avant la diversité des approches théoriques et méthodologiques de la recherche en AL2, de favoriser les collaborations nationales et internationales, et de contribuer à la formation de doctorantes et jeunes chercheurs et chercheuses. « Nous souhaitons développer une interface acquisition/didactique qui permettra, par exemple, de contribuer aux recherches sur l’éducation et d’aider ainsi à l’intégration linguistique et sociétale des nouveaux arrivants », commente la professeure en sciences du langage. « À terme, nous aimerions disposer d’une base de données réunissant des corpus de données acquisitionnelles, orales et écrites, issus des projets passés et en cours ».
Regroupant dix-huit universités et vingt-quatre laboratoires, et organisé autour de six groupes thématiques de travail8, le réseau encourage les échanges entre chercheurs et chercheuses en AL2 à travers une série d’événements récurrents, telle qu’une journée d’étude annuelle. Se déroulant systématiquement à l’automne, cette journée est organisée depuis 2017. Cette année, elle aura lieu les 16 et 17 octobre à l’université de Nantes, et portera sur le « dialogue acquisition-didactique des langues en milieux guidés9 ».
Le RT organise également des colloques internationaux biannuels depuis 2018, comme celui organisé du 7 au 9 juillet dernier sur la thématique « Acquisition, traitement et utilisation d’une L3/Ln : perspectives psycholinguistiques, linguistiques et didactiques ».
Notons enfin plusieurs écoles d’été, des réunions, des workshops, des publications, ou encore des ateliers « outillages » permettant d’aborder et de comprendre des outils (en décembre 2024, un atelier sur « outillage statistique de l’acquisition » a été mené).
Étudier la langue, mais avec quels outils ?
Coordonnée par l’ingénieure de recherche Franziska Geringswald, la plateforme d’expérimentation Eyelink permet de mesurer les mouvements oculaires afin d’étudier les mécanismes cognitifs impliqués dans la lecture, le traitement du langage oral et l’intégration multimodale.
Cet outil est au cœur de plusieurs projets au sein du SFL.
Le premier, porté par Barbara Köpke, professeure en sciences du langage à l’université Toulouse - Jean Jaurès et actuellement en délégation CNRS au sein du SFL, s’intéresse à la manière dont les langues interagissent dans le cerveau de personnes bilingues. Dans le projet SyBiDo, le dispositif Eyelink est utilisé pour aborder cette question grâce à la méthode de pupillométrie. Dans cette étude, des bilingues allemand-français vivant à Paris écoutent des phrases en allemand avec des structures syntaxiques qui sont déviantes dans cette langue mais acceptables en français. L’analyse des variations de la taille de la pupille lors de l’écoute de phrases permet ici de détecter la compétition entre les langues selon la dominance relative de chacune chez le participant. L’utilisation de cette approche chez une même personne avant et peu après un retour en Allemagne permettra de mieux comprendre comment l’interaction entre les langues varie selon la langue à laquelle le bilingue a été le plus souvent exposé dernièrement.
Les résultats de ce projet compléteront ceux du projet BILDEV (une collaboration entre l’université Toulouse - Jean Jaurès, l’université de York en Angleterre et l’université de Braunschweig en Allemagne financée par l’appel ORA7) menée également par Barbara Köpke, et pour lequel une partie des données est collectée au SFL en utilisant le dispositif Eyelink. Dans cette étude, les participants bilingues regardent plusieurs images sur l'écran tout en écoutant des phrases. L’analyse se concentre sur l’orientation du regard en écoutant un mot précis et permet de comprendre les stratégies de traitement utilisées lors de l’écoute d’une phrase. Plus précisément, on essaie de comprendre ici dans quelle mesure des bilingues avec différents profils s’appuient sur certains indices grammaticaux, notamment le genre grammatical, pour anticiper quelle sera la suite de la phrase. Ce projet permet de mieux comprendre les préférences dans les stratégies de traitement des langues chez le bilingue en fonction de facteurs comme l’âge d’acquisition, le niveau et de la fréquence d’utilisation ou la langue de l’environnement.
Le dispositif Eyelink est également utile à Sarah Michel, doctorante à l’université Paris 8, qui s’intéresse à l’usage de l’écriture inclusive, et plus précisément du point médian auquel il est souvent reproché d’alourdir la lecture, notamment chez les personnes présentant des troubles du langage tels que la dyslexie. L’oculomètre Eyelink lui permet de tester par oculométrie la vitesse de lecture des formes inclusives, chez des adultes dyslexiques et des adultes dits « normo-lecteurs » qui n’ont pas de trouble de la lecture. Durant une dizaine de minutes, le participant est invité à lire des phrases comportant des noms à l’inclusif tels que « les étudiant·e·s ». L’enregistrement des mouvements oculaires est ensuite analysé.
Une prochaine étape dans l’exploitation du dispositif Eyelink sera de s’intéresser à la pupillométrie. Cette technique permettrait, selon la taille de la pupille, d’évaluer l’intérêt du lecteur et des difficultés rencontrées face au texte projeté.
Avec ses multiples projets, le SFL est un laboratoire florissant. L’enthousiasme et la volonté des chercheurs et chercheuses de faire connaître, faire comprendre et mettre en valeur l’existant concernant les langues laisse penser que les années à venir s’annoncent riches pour le SFL et la linguistique !
Zoë Cheron, CNRS Sciences humaines & sociales
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Contact
Notes
- « La capacité à concentrer son attention sur le langage en tant qu'objet en soi ou à penser abstraitement au langage et, par conséquent, à jouer avec le langage ou à le manipuler » : Jessner U. 2006, Linguistic Awareness in Multilinguals: English as a Third Language, Edinburgh University Press, p 42.
- Locuteurs d’une langue des signes.
- Pour savoir si un enfant est en retard sur l’acquisition de sa langue, un certain nombre d’informations est nécessaire, comme par exemple des comparaisons avec des références, tel que le niveau des adultes ou d’autres enfants du même âge. Établir une norme était l’objectif du projet Sign-Hub.
- Le mot Kamishibaï signifie « théâtre de papier » en japonais. C'est une technique de contage basée sur des planches illustrées que le conteur fait défiler dans un théâtre ambulant en bois.
- Voir par exemple : Lenart E., Borowska B. 2025, Renforcer la confiance en soi des élèves plurilingues à l’école primaire : une clé de la réussite scolaire ?
- Lenart E., Kadas-Pickel T., Ammari L., Guide pédagogique pour introduire des approches plurilingues et pluriculturelles à l’école primaire, Hachette Éducation, à paraître.
- Personne dont la langue maternelle est une langue étrangère, dans la communauté où elle se trouve.
- Acquisition d’une L3 et plurilinguisme ; Corpus et outils ; Interface acquisition et didactique ; Interface oral/écrit et bilittératie ; Migrations et langues d’héritage ; Phonétique et phonologie de L2.
- Les milieux guidés désignent les lieux d’apprentissage cadrés, par opposition au milieu naturel.