Les activités ordinaires de valorisation au CNRS : une modalité contemporaine de la recherche au contact du monde socio-économique

Innovation La Lettre

#VALORISATION

La mission de « valorisation », introduite dans le droit dès les années 1960 et inscrite comme nouvelle mission de la recherche publique et du CNRS en 1982, suscite une multiplication des instances et des activités qui portent ainsi cette dénomination dans les établissements. 

Pour autant, le terme de « valorisation » est polysémique. On entendra souvent dans les couloirs des laboratoires « je valorise ma recherche » pour parler de publications dans des revues académiques, alors que la prérogative des services dits « de valorisation » porte sur un périmètre plus restreint que ces usages ordinaires du terme. La valorisation désigne un ensemble d’activités qui ne sont pas nouvelles : l’histoire des sciences a bien montré que les savants ont plus souvent été des inventeurs que des chercheurs jusqu’au xixe siècle. En outre, le CNRS, dès sa création, a pour mission de « faciliter les recherches et travaux scientifiques intéressant la défense nationale et l’économie nationale »1. Néanmoins, l’instauration de la mission de « valorisation » dans les établissements de recherche marque une nouvelle manière d’administrer les rapports entre la science et la société, davantage centrée sur la régulation juridique des relations avec l’industrie et avec l’idée de porter attention aux besoins des marchés. La « valorisation » au CNRS croise ainsi trois acceptions du langage courant. La première, provenant de la finance, désigne la création d’une valeur supplémentaire par rapport à son évaluation antérieure ; la deuxième, courante dans les espaces marchands de reliquats de biens ou de biens patrimoniaux dont la valeur s’est dégradée avec le temps, renvoie vers l’octroi d’une valeur à des connaissances laissées inertes ; la troisième, dans une version davantage symbolique qu’économique, signifie la mise en valeur de la recherche présentée comme intégrée et utile à la société. Ces trois acceptions ont le mérite de souligner un point essentiel : valoriser demande du travail. À cet égard, il rend mieux compte de ce qu’implique la valorisation des recherches que la notion de « transfert » qui véhicule l’idée de transport sans modification substantielle d’une connaissance scientifique du laboratoire au marché. Le terme de « valorisation » transmet également la connotation principalement économique de cette activité, bien qu’elle ne s’y réduise pas, du fait des dispositifs institutionnels de soutien qui se concentrent en particulier sur la création de valeur économique par rapport à d’autres types de valeurs (sociales, environnementales…). La définition suivante vient clarifier cette polysémie : la valorisation serait l’activité qui consiste à faire entrer dans un processus de création de valeur un résultat ou une compétence, considérée comme recelant un potentiel qui n’a pas été déployé par des voies académiques, à travers un ensemble de dispositifs institutionnels réglés visant des produits standardisés.

Couverture d'une brochure de 1983 de la DVAR, archives du CNRS, carton 2.6

Si l’on s’attache à la valorisation au CNRS, on observe que différentes pratiques la constituent, à travers trois niveaux : la confection des politiques publiques, les dispositifs institutionnels d’accompagnement à la valorisation et les activités en laboratoire. L’investigation de ces différentes arènes permet de voir la fabrique concrète de la valorisation, à travers différents points de vue et domaines d’activité. Les deux premiers niveaux ont fait l’objet d’une enquête par méthodes mixtes entre 2019 et 2022 : pas moins de quarante entretiens, vingt sessions d’observation de réunions, formations et événements des services du CNRS consacrés à la valorisation ont été réalisés, et un corpus documentaire composé de brochures, présentations, rapports, comptes-rendus de réunions et pages internet, dont une partie était conservée en archives, a été analysé. Le troisième niveau a, quant à lui, donné lieu à cinq analyses de cas de projets de valorisation à partir de trente entretiens rétrospectifs avec leurs membres, d’observations directes de réunions d’équipe et d’événements publics, et d’analyse de documents qu’ils produisent (publications, rapports, contenu en ligne). Treize entretiens supplémentaires avec des personnels de recherche engagés dans des activités de valorisation ont également été exploités. Pour contraster les activités en laboratoire, deux familles de disciplines ont été plus particulièrement suivies : les sciences de l’ingénierie et des systèmes (SIS) et les sciences humaines et sociales (SHS), dont les « cultures épistémiques »2 sont considérées aux antipodes. Les SIS ont en effet des façons de faire de la recherche qui sont davantage alignées avec les formes de valorisation canoniques, en soulevant des questions fondamentales autour d’applications technologiques. Les SHS présentent, de leur côté, une forte hétérogénéité interne, et plusieurs disciplines nourrissent, par exemple, de fortes traditions de partenariat avec des entreprises (telles que les sciences de gestion) ou de transfert technologiques (telle que la linguistique).

Au CNRS, le transfert des résultats de recherche vers le monde socio-économique est distribué entre une myriade d’acteurs — des chercheurs et chercheuses, des doctorantes, des techniciennes, des personnels administratifs, des ingénieures R&D, etc. — qui contribuent de manière différenciée à le faire advenir. L’apport de cette recherche tient ainsi à ce qu’elle suive les activités ordinaires auxquelles elle donne lieu, c’est-à-dire ne pas seulement retenir ses plus éclatantes réussites, mais observer l’ensemble de la chaîne de valorisation, rendant compte ainsi de la combinaison de différents dispositifs (auparavant souvent étudiés séparément dans la littérature) comme de l’incertitude et des échecs qui marquent les étapes des trajectoires d’innovation. Les dimensions matérielles de la valorisation, le contenu des connaissances scientifiques, les contrats de travail des différents collaborateurs des projets, ne sont pas à négliger dans cette visée. Enfin, la valorisation étant une activité dont la légitimité est controversée parmi la communauté académique, il est essentiel de reconstituer les différentes logiques qui guident les pratiques des acteurs, et de prendre au sérieux leurs critiques et justifications.

Déploiement d’un dispositif de mesure mobile pour récolter des données microclimatiques
pour évaluer l’efficacité d’actions de collectivités © Victoria Brun


 Cinq facettes de la valorisation au CNRS ont été analysées au cours de cette recherche : 

  • une incitation à travers les activités de communication,
  • une certification institutionnelle dans la sélection de projets à des dispositifs de financement,
  • une évolution d’un résultat au fur et à mesure des trajectoires des projets de valorisation,
  • une rétribution professionnelle dans les carrières des personnels de recherche,
  • un engagement déontologique et politique en tant qu’agents publics.

L’enquête sociologique a permis d’observer trois conditions au prisme desquelles les processus de valorisation sont considérés dans le travail quotidien. La première est de créer de la valeur économique sous forme directe, préférentiellement avec propriété intellectuelle. Au sens de l’institution, cette condition est nécessaire et suffisante. En effet, un projet de valorisation qui ne crée aucune valeur économique directe est difficile à intégrer aux dispositifs de financement existants. C’est ce qui amènent les professionnelles de la valorisation à élaborer de nouveaux outils d’évaluation pour prendre en compte les spécificités des innovations de SHS. La deuxième condition est de produire des connaissances scientifiques. Elle est nécessaire, mais non suffisante. Les services de valorisation du CNRS ne soutiendront pas un projet qui ne repose pas sur des recherches nouvelles, parce qu’ils considéreront qu’il ne représenterait pas l’excellence de l’organisme. Pour autant, ils n’estiment pas que tout résultat de recherche académiquement original constitue de facto un bon candidat à la valorisation. La troisième condition, également nécessaire et non suffisante, est de coexister avec des activités académiques. Sans un tel attelage, il s’agit aux yeux des services de valorisation d’un projet d’entrepreneuriat qui se déploie en dehors du laboratoire ou d’un retranchement vers des contrats de prestation. On voit bien comment les dimensions académiques du travail de recherche restent centrales dans les processus de valorisation, et que les remises en cause de ce cadrage essentiellement économique (Société coopérative et participative – SCOP, innovation d’usage, innovation sociale, logiciel libre) procèdent plutôt par élargissement du modèle que par proposition de contre-modèles.

Remise des médailles de l'innovation, 16 novembre 2021 © Victoria Brun

S’il s’agit d’une nouvelle mission de la recherche publique, alors on peut se demander ce que la valorisation fait à l’activité scientifique au CNRS. Cette recherche montre qu’elle est conçue et pratiquée comme une nouvelle modalité de l’activité scientifique. Contrairement à la vulgarisation qui advient après la recherche, ou la formation qui a lieu en parallèle de la recherche, la valorisation lui est concomitante. D’un côté, les politiques institutionnelles n’ont pas pour ambition d’ajouter un nouveau type d’activités aux tâches des personnels de recherche, mais d’insuffler le souci d’identifier des applications et de réaliser des partenariats au cours de leur recherche. De l’autre, les personnels de recherche organisent et financent une partie de leurs recherches par des dispositifs de valorisation, menant de front valorisation économique et communication académique de leurs résultats. Cette adjonction n’est pas sans susciter des transformations. La valorisation accompagne les reconfigurations dans les sources de financements des laboratoires vers davantage de fonds sur projets et elle favorise des objets d’étude, des questions et des méthodologies plus proches d’enjeux sociaux, technologiques et industriels actuels. Elle interroge également les personnels de recherche sur la manière d’investir leur statut d’agent public dans le cadre de partenariats avec des acteurs privés ou de commercialisation de résultats de recherche.

Faire de la valorisation un objet de sciences sociales permet d’éclairer cinq processus qui traversent aujourd’hui la recherche publique et ont retenu l’attention de la littérature internationale. Le premier est la transformation des missions des organismes de l’enseignement supérieur et de la recherche vers une importance croissante de la mission de recherche. Le deuxième processus est l’émergence d’un nouveau régime de production de connaissances3 depuis les années 1970 dans lequel la recherche académique travaille de plus en plus avec des acteurs industriels et des acteurs politiques à des fins de régulation et de participation. Le troisième processus concerne les reconfigurations des rapports entre État et économie, le premier se donnant pour mission de soutenir la seconde tout en se gardant de définir ses priorités. Le quatrième processus renvoie à la redéfinition des activités économiques comme productrices de vertu et non plus simplement génératrices de richesses, contribuant alors aux grands défis sociétaux contemporains. Le cinquième, enfin, est la recomposition de l’autonomie de la profession académique, incitée à diversifier ses activités au-delà de la recherche et de l’enseignement et à ouvrir ses publics au-delà de la communauté des pairs.

 

Victoria Brun, docteure en sociologie, chercheuse postdoctorante
Victoria Brun a réalisé au Centre de sociologie de l’innovation4, entre 2019 et 2024, une thèse de sociologie sur la valorisation au CNRS : « Refaire de la recherche. La valorisation de la recherche publique au CNRS ». Elle est aujourd’hui post-doctorante au Laboratoire Interdisciplinaire Sciences, Innovations, Sociétés (LISIS, UMR 9003, CNRS / Inrae / Université Gustave Eiffel).

Contact

Victoria Brun
Laboratoire Interdisciplinaire Sciences, Innovations, Sociétés (LISIS)

Notes

 

  1. Décret organisant le CNRS, Journal officiel de la République française, 24 octobre 1939, n°259.
  2. À ce sujet, voir : Knorr-Cetina K. 1999, Epistemic cultures: how the sciences make knowledge, Harvard University Press.
  3. À ce sujet, voir : Pestre D. 2003, Regimes of Knowledge Production in Society: Towards a More Political and Social Reading. Minerva 41 : 245–261.
  4. Le Centre de Sociologie de l’Innovation est, depuis 2015, l’un des cinq laboratoires rattachés à l’Institut Interdisciplinaire de l’Innovation (I3,
    UMR9217, CNRS / Mines Paris - PSL / Télécom Paris / École polytechnique).