Les ateliers d’anthropologie en milieu scolaire : quels apports ?
#ANTHROPOLOGIE EN PARTAGE
Marie-Pierre Julien est maîtresse de conférences en sociologie et anthropologie à l’université de Lorraine, membre du Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales (2L2S, Université de Nancy), présidente de l’Association Française d’Ethnologie et d’Anthropologie (AFEA) et présidente d’Ethnoart.
En France, les ateliers d’anthropologie en milieu scolaire existent depuis plus de vingt-cinq ans. Dans un environnement déjà saturé de connaissances, que peut apporter de plus aux enfants notre discipline ? Ces ateliers sont-ils une simple initiation ou participent-ils à la redéfinition constante de la discipline ? Un inventaire rapide nous permettra ici de montrer la diversité des initiatives et les objectifs communs, puis d’en dégager les effets pour les élèves, les enseignants et enseignantes et la communauté anthropologique.
Une diversité d’expériences
Les ateliers d’ethnologie formalisés ont émergé en région parisienne, à la fin des années 1990. Ainsi, l’académie de Créteil passait un accord avec le Musée des Arts et Traditions Populaires de Paris : des élèves (du primaire au lycée) recevaient un ou une ethnologue
Depuis 2000, l’association Ethnologues en herbe favorise l'éducation des élèves d’élémentaire et de collège à la diversité culturelle et à la lutte contre les stéréotypes par la mise en place d’ateliers d’enquête ethnographique centrés sur le quartier, afin d’objectiver les relations socioculturelles dont il est le cadre. Des ressources pédagogiques sont également proposées aux enseignants et enseignantes. Enfin, dernière expérience recensée en Île-de-France, l’association Ethnoart
En dehors de la région parisienne, plusieurs initiatives ont également vu le jour au début du xxie siècle. En Bretagne, Divers-Cités organise depuis 2011, dans les établissements d’enseignement secondaire, des ateliers d’ethnographie permettant une collecte méthodique de données sur le terrain. À Marseille, plusieurs initiatives se complètent. Depuis 2009, Ethnoméditerranée, composée d’anthropologues, plasticiens / plasticiennes et médiateurs / médiatrices culturels, met en place des ateliers à destination des scolaires et des formations à destination des enseignants, en s’appuyant sur les ressources de musées partenaires comme le Mucem, le musée Arlaten, le musée d’Allauch, etc. Depuis 2018, Le Tamis propose des ateliers d’enquêtes anthropologiques avec les scolaires, à la croisée des sciences humaines et sociales, des arts et techniques et de l’éducation populaire. À Toulouse, depuis 2020, AtoupAs s’est inspiré de Passerelles pour mettre en place des enquêtes en collège et en écoles élémentaires sur la thématique de la ville, des relations entre humains et animaux en ville ou des utopies urbaines. Les élèves présentent leurs résultats à l’université de Toulouse le Mirail. Cette rapide présentation, non-exhaustive, donne une idée de la diversité des initiatives dont nous proposons d’analyser maintenant les différentes logiques.
Quels effets pour les élèves, les enseignants et la communauté scientifique ?
Tous ces ateliers proposent aux élèves et aux enseignants et enseignantes de comprendre que « l’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par culture » selon la célèbre formule
La démarche anthropologique scientifique d'analyse du social requiert schématiquement plusieurs étapes : la construction en sujet de recherche d’une question ou d’une affirmation sur l’organisation sociale, obligeant les participants et participantes à interroger les stéréotypes et à se décentrer ; la définition d’une méthodologie d’enquête ; la récolte des données de terrain ; le classement et la sélection de celles-ci afin de produire une analyse ; la restitution aux pairs (d’autres élèves de l’établissement ou d’établissement où l’atelier a été mené) ou à l’université devant des anthropologues ou des étudiants et étudiantes. Selon le temps que l’enseignant / l’enseignante ou l’équipe enseignante consacre à l’expérience, toutes les étapes ne sont pas toujours réalisées. Le travail scientifique est donc décliné en fonction des classes pour permettre non pas un enseignement de l'anthropologie, mais son expérimentation, à travers la mise en place d'une coopération entre des acteurs sociaux
Par ailleurs, toutes les structures centrent ce travail expérimental sur le dialogue avec les enseignants et enseignantes. Ces ateliers renforcent et complètent des savoirs scolaires en permettant aux élèves de les mobiliser dans une expérience qui sort de l’apprentissage scolaire classique : non seulement prendre du recul avec sa pensée, débattre, coopérer, formuler des hypothèses, observer et interroger l’espace public, réfléchir sur des données recueillies, formuler des résultats, les transmettre, etc., mais surtout transformer le rapport à l’espace scolaire en s’y déplaçant autrement ou en en sortant pour explorer le proche et revenir l’analyser. Le savoir qui se construit alors est issu des interactions entre les acteurs : élèves, anthropologues, enseignants, enquêtés, artistes, etc. Les ateliers, par le travail de description, de sélection, de comparaison, vont donner un nouveau statut à ces interactions, empruntes d'émotions, qui deviennent des connaissances
Pour conclure, nous soulignerons combien ces ateliers en milieu scolaire ne sont pas des pratiques marginales de la discipline, mais participent activement à sa pérennité et sa cohérence. Bien sûr, ils permettent de la faire connaître en dehors des cercles de l’enseignement supérieur et de la recherche et particulièrement auprès de jeunes gens qui, initiés, pourront la pratiquer sur les bancs de l’université. Mais surtout, ces ateliers montrent combien cette discipline a opéré, avec la décolonisation, sa troisième rupture épistémologique en ne se définissant plus comme un savoir sur les autres, mais permettant de construire un savoir avec les autres
école la Mare à Paris (2021-2022) © Prune Savatofski