Les bébés peuvent-ils sauver le monde ?
Dans un contexte actuel de rhétorique de crises multiples (démographique, climatique, géopolitique) et face à l’émergence de l’idéologie du transhumanisme, la reproduction de l’espèce humaine paraît bouleversée, voire menacée. Face à ce constat, Natacha Collomb, chargée de recherche CNRS à l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie sociale1 et Clémence Jullien, chargée de recherche CNRS au Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative2, montrent comment l’injonction à faire des bébés « supérieurs » qui deviendront des adultes performants constitue un enjeu central. Alors que les débats publics se centrent sur le nombre de bébés à produire (politiques de natalité), leurs analyses incitent à considérer la question plus souterraine, mais articulée, des types de bébés que les sociétés contemporaines veulent voir venir au monde.
(© Dessin réalisé par Maxime Jeune pour l'école thématique CNRS épistébébé)
De quels problèmes la « dénatalité » est-elle le nom ?
Début 2024, lors d’une conférence de presse, le Président Macron annonçait un « grand plan » de « réarmement démographique » pour relancer la natalité en France. Dans le prolongement de cette allocution, au printemps 2026, le ministère de la Santé a proposé l’envoi d’une lettre aux jeunes de 29 ans afin de les sensibiliser au problème de l’infertilité et d’éviter le « si j’avais su ». Le nombre d’émissions et d’articles de presse consacrés à ce sujet est vertigineux3.
Une recension montre que le choix des termes et des méthodes employés par le gouvernement français a été abondamment commenté et critiqué. Le bien-fondé et la nature même des politiques de natalité ont également été largement débattus, la gravité de la situation et l’efficacité des solutions envisagées étant souvent pensées à l’aune d’autres pays confrontés, eux aussi, au « fléau » de la dénatalité. À titre d’exemples, diverses mesures sont discutées : l’adoption de politiques de repeuplement par régulations de migrants en Espagne, la mise en place d’avantages fiscaux en Hongrie, un rééquilibrage des rôles parentaux en Allemagne4, le lancement (par la mairie) d’une application de rencontres à Tokyo, ou encore la subvention de la congélation des ovocytes en Corée du Sud.
Tandis que journalistes et démographes viennent rappeler que le « problème » de la dénatalité ne se restreint pas à la France, plusieurs historiens et historiennes soulignent qu’il n’est, en outre, pas inédit. Pour Christophe Capuano, les politiques de natalité « ne sont plus portées par le même modèle de société » que jadis ; cependant, comme il le montre bien, le lien entre la taille de la population et la puissance nationale de la France apparaît déjà dès la IIIe République.
En somme, si le phénomène de la dénatalité en France n’est ni unique, ni nouveau, il n’est sans doute pas abusif de conclure que le sujet, souvent traité de manière alarmiste, s’est largement imposé dans le débat public français contemporain avec des clivages qui recoupent partiellement les orientations politiques. Les idéologies natalistes apparaissent ainsi articulées non seulement à une vision traditionnaliste de la famille et du rôle des femmes, mais aussi à la rhétorique de la préférence nationale et du « grand remplacement ». De l’autre côté de l’échiquier politique, outre des mesures incitatives justifiées au nom de la justice sociale et de l’égalité de droit à toutes les formes de familles, le rôle de l’immigration économique dans le maintien d’un équilibre démographique et le risque de réduire les femmes à leurs fonctions reproductives5 sont rappelés.
L’un des principaux points de controverse tient au fait que les causes, multiples et complexes, du phénomène de la dénatalité actuelle en France sont souvent simplifiées, voire occultées par les politiques gouvernementales.
L’infertilité, par exemple, apparaît au cœur de ces mesures. Or, comme le rappelle la socio-démographe Armelle Andro6, d’une part, elle est mal définie, mal connue et difficile à mesurer, d’autre part, son rôle dans la baisse du taux de natalité serait marginal.
Par ailleurs, la dénatalité déplorée ne révèle-elle pas aussi d’un choix éclairé, qu’il s’agisse du non-désir d’enfant assumé, voire revendiqué, ou de la résolution (réfléchie) de ne pas avoir un ou plusieurs enfants pour des raisons personnelle, économique, politique, environnementale ou encore de genre jugées défavorables ? En effet, certaines personnes renoncent à la parentalité ou en retardent l’entrée, notamment en raison des incertitudes qui entourent le marché du travail, du coût de la vie, du contexte géopolitique actuel, du changement climatique ou encore des inégalités de genre.
Face à l’expression actuelle de « guerre hybride », la raison même du repeuplement est, elle aussi, interrogée : dans quelle mesure la préservation des effectifs militaires rejoint-elle les préoccupations affichées de déséquilibre démographique (le vieillissement de la population et ses impacts sur le système de protection sociale) ? Comment comprendre cette incitation au repeuplement dans un contexte de catastrophes dites « naturelles » mais d’origine humaine ? Quel sens donner à ces politiques néolibérales qui tendent à rendre les individus responsables de leur (in)fertilité alors que cette dernière est largement affectée par (la dégradation de) l’environnement ?
De la maîtrise de la quantité au contrôle de la qualité : de quels bébés est-il question ?
En dépit de leur grande richesse, ces débats, focalisés sur la quantité, ne mentionnent que marginalement une question difficile : celle de la qualité des individus qu’on cherche à faire naître7. C’est vers cette question que pointent les travaux des anthropologues Clémence Jullien et Natacha Collomb, la première s’intéressant au Garbh Sanskar (littéralement « éducation des fœtus »)8 en Inde, la seconde aux psychologies des bébés en France.
Le fait que tous les bébés ne sont pas également désirés est bien rappelé, et vigoureusement, par Anne-Cécile Mailfert9 qui n’hésite pas à dénoncer un « natalisme à deux vitesses », les Françaises racisées des territoires d’Outre-Mer faisant pour leur part l’objet de politiques de contrôle d’une « fécondité ‘incontrôlée’ ». Des recherches en cours en sciences sociales de la santé éclairent d’ailleurs ce caractère sélectif des politiques natalistes françaises, malgré leurs prétentions universalistes : ainsi, à Mayotte, il n’existe pas de service public de l’assistance médicale à la procréation (AMP)10 .
Par ailleurs, au-delà du cas français et de sa dimension racialiste, la presse internationale attire l’attention sur le spectaculaire eugénisme positif privé qui se déploie aux États-Unis, où des start-up investissent le « marché de la fertilité et du diagnostic embryonnaire », promettant à leurs riches clients des « bébés parfaits » aussi bien physiquement qu’intellectuellement.
Loin d’être une spécificité états-unienne, cette volonté d’optimisation périnatale se retrouve en Inde où elle apparaît de manière paroxystique avec le Garbh Sanskar. Dans un registre non technicisé, ces pratiques prénatales visent à garantir la naissance d’enfants dit « supérieurs » sur les plans tant physique, qu’intellectuel, moral, spirituel et social. Leurs principes fondamentaux se situent dans le prolongement de préconisations de textes ayurvédiques anciens (Sushruta ou Charaka) ainsi que dans les Santati Shastra, un genre apparu au début du xxe siècle11. Depuis une vingtaine d’années, l’émergence de procédés dits de « programmation des fœtus » pour façonner des individus de qualité supérieure est manifeste : récente apparition de formations Garbh Sanskar au sein de cursus universitaires, mais surtout multitude d’« experts », de livrets, posts, vidéos, applications et ateliers de sensibilisation destinés, en grande partie, à la classe moyenne urbaine hindoue. L’adhésion à ce mouvement est liée à un contexte contemporain marqué par des discours alarmistes déplorant la dégénérescence de la nouvelle génération, et donc la nécessité d’y remédier. Elle tient aussi à une stratégie de légitimation qui repose sur le recours à un paradigme scientifique mobilisant des arguments de l’épigénétique et de la physique quantique.
© Lucia Gentile
Au vu de la multiplicité des profils des experts (médecins allopathes, ayurvédiques ou homéopathes, coachs spirituels, professeur de yoga, bénévoles non professionnels dédiés à la cause), de leur degré inégal de connaissances et de l’hétérogénéité des courants épistémiques mobilisés, les conseils prodigués sont divers. Ces derniers reposent toutefois sur le principe fondamental suivant : le développement du bébé et a fortiori de l’individu dépendrait principalement de la période pré-conceptionnelle et gestationnelle. Les couples sont encouragés à planifier la conception en purifiant leur corps plusieurs mois en amont, via un régime alimentaire adéquat, une abstinence sexuelle et des comportements pieux, de manière à attirer une âme « supérieure ». S’ensuit une disciplinarisation des futures mères, à qui incombe la responsabilité de créer les conditions d’un développement fœtal jugé optimal : elles sont sommées de nourrir des pensées pures et positives, de suivre une routine stricte, d’accorder du temps à la spiritualité, de s’engager dans des activités créatives et intellectuelles stimulantes pour le fœtus. Selon les qualités que les parents souhaiteraient voir développer chez leur futur enfant, les mères affinent et développent des pratiques de « customisation » plus ciblées, comme lire la biographie de sportifs pour renforcer sa persévérance ou écouter quotidiennement des chants religieux de Krishna pour façonner sa personnalité à son image. Comme développé avec Lucia Gentile autour de la notion proposée de « potentiel ontologique »12, la période prénatale apparaît être un moment crucial pour obtenir la meilleure progéniture possible et ainsi contribuer à une amélioration de la société indienne.
En France, l’émergence, réelle, d’une recherche d’optimisation des bébés n’est qu’indirectement articulée à la question démographique. Elle emprunte deux véhicules qui marchent de concert : une politique publique spécifique aux « 1 000 premiers jours » et les savoirs scientifiques qui l’éclairent et la légitiment. Définis officiellement comme débutant au quatrième mois de grossesse et courant jusqu’aux deux ans de l’enfant, les « 1 000 premiers jours » concernent en réalité également la période dite « antéconceptionnelle ». Ils sont présentés comme une « fenêtre d’opportunité » aussi bien pour la préparation et l’accompagnement à une parentalité qui démarre que pour le soutien au développement d’un bébé et d’un jeune enfant dont « le cerveau et le corps se développent à une vitesse extraordinaire ». Frappée au sceau de la prévention hyper précoce, cette politique vise explicitement l’adulte accompli et épanoui que le bébé doit devenir. En bonne santé physique et mentale, prévenu de tout risque de déviance, performant scolairement et dans le monde du travail, cet individu en fabrication, loin de coûter à la société, pourra contribuer à l’enrichir, ainsi que le soutient la fréquemment citée théorie de l’investissement social dans la petite enfance de James Heckman, récompensée par un prix Nobel d’économie.
L’expertise scientifique constitue, dès son démarrage en 2019, la marque de fabrique de cette politique avec la nomination d’une « Commission des 1 000 premiers jours » où la psychologie du développement et les neurosciences occupent une place de choix. Non seulement descriptives, mais aussi prescriptives, largement diffusées et médiatisées13, ces disciplines s’appuient sur des dispositifs épistémiques mobilisant une observation augmentée (enregistrements vidéo), l’expérimentation et l’imagerie. Ceux-ci permettent de révéler les extraordinaires capacités sensorielles, cognitives, relationnelles et émotionnelles des bébés et même des fœtus. Présentés comme une potentialité universelle, ces « super pouvoirs » dépendent, pour s’exprimer pleinement, d’un environnement (rendu) favorable, non délétère.
Si les préconisations en matière de besoins développementaux se réfèrent à l’environnement dans un sens large (physique et humain) et avec une multiplicité de dimensions (des perturbateurs endocriniens à la santé mentale des parents en passant par une offre culturelle dédiée et des méthodes éducatives non violentes14), les leviers d’action restent largement individuels. Pour produire des bébés ayant les meilleures chances de réaliser leur potentiel, les (futurs) parents doivent veiller à leur propre santé globale, physique et psychique dont dépend la qualité des gamètes, des embryons et des fœtus (sensibilité au stress, à l’alimentation…), mettre en pratique les connaissances mises à disposition et dûment acquises concernant des besoins de sécurité affective et d’interactions adaptées, accepter, dans des contextes de difficultés socio-économiques et/ou psychique un accompagnement spécifique à la parentalité. Le classique « gouvernement » des parents ne constitue cependant qu’une face de l’optimisation des bébés : si les embryons sont protégés par des lois de bioéthiques léonines d’une sélection reposant sur leur supposée qualité15, des recherches récentes creusent, par exemple, la piste du dépistage d’éventuels troubles neuro-développementaux dès la vie intra-utérine. Ainsi, une prise en charge à la naissance, à une période caractérisée par son incroyable plasticité cérébrale, pourra éviter l’installation de ces troubles16.
© Nicolas BAKER / INCC / CNRS Images
Pour conclure, l’actualité, de même que les recherches en cours des deux anthropologues, rappellent qu’il existe une corrélation entre une attention épistémique et normative portée aux fœtus et aux bébés et les préoccupations autour de l’avenir incertain et compromis des nations. Cependant, alors que se dessine une idéologie transhumaniste et que plane la menace d’un éventuel dépassement de l’intelligence et de la force de travail des humains par les IA, l’existence de programmes plus ou moins explicites d’optimisation des (futurs) bébés pose un défi anthropologique non moins essentiel que la crise démographique qui défraie la chronique.
- 3
La présidente de la Fondation des femmes, Anne-Cécile Mailfert note, dans La panique démographique (Les petits matins, 2026), qu’en 2025, taper le terme « dénatalité » dans un moteur de recherche le fait apparaître dans « plus de 1 500 documents, articles ou tribunes ». Les autrices de l’article ont, quant à elles, consulté une soixantaine d’articles de presse parus entre 2024 et 2026, essentiellement dans les quotidiens Le Monde, Libération, Le Parisien, Le Pélerin ou encore dans Courrier international, portant sur la « dénatalité » et les politiques natalistes.
- 4
Salles A. 2024, Politique familiale en Allemagne : des mesures volontaristes aux effets démographiques et sociaux réels, mais limités, Informations sociales, 2024/1 n° 211 : 88-97.
- 5
Mailfert A-C. 2026, La panique démographique. Une réponse féministe, Les petits matins.
- 6
Andro A. 2026, En finir avec le natalisme, AOC.
- 7
Mentionnons à cet égard l’existence du séminaire de recherche EHESS « Anthropologie de la dénatalité », animé par Noémie Merleau-Ponty et Yolinliztli Pérez-Hernandez, qui propose une exploration large de ce concept (https://enseignements.ehess.fr/2025-2026/intervenants/9279).
- 8
Cette recherche, co-réalisée avec Lucia Gentile et fondée sur des terrains ethnographiques à Delhi, a été soutenue dans le cadre de l’appel à projets MSH Paris Nord (2024-2026). Elle s’inscrit dans le prolongement de travaux de thèse antérieurs, qui avaient notamment exploré la quête du bébé idéal au Gujarat (Lucia Gentile) et au Rajasthan (Clémence Jullien).
- 9
op.cit.
- 10
Rullier-Maugüé C. 2026, La campagne ‘1, 2, 3 bass’ : interroger le rôle de l’État dans la régulation des corps reproductifs à Mayotte’, Médecine et Maladies Infectieuses Formation, 5 (1).
- 11
Savary L. 2014, Vernacular Eugenics? Santati-Śāstra in Popular Hindi Advisory Literature (1900–1940), South Asia: Journal of South Asian Studies, 37 (3) : 381-397.
- 12
Article soumis en avril 2026 à la revue Terrain.
- 13
Voir par exemple les émissions radiophoniques récentes « Le génie des bébés » (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-le-genie-des-bebes) et Les super pouvoirs des bébés » (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-le-genie-des-bebes).
- 14
Ainsi que le détaille le « Rapport des 1 000 premiers jours » : https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport-1000-premiers-jours.pdf
- 15
Sur le diagnostic préimplantatoire limité à des quelques maladies génétiques héréditaires particulièrement graves, voir : Giraud A-S. 2023, Sous le régime de l'exception, Revue française des affaires sociales, 2 : 281-299.
- 16
Farges F. 2026, Activité fœtale : apports d’une recherche sur les mouvements généraux in utero, Sages-Femmes.
Aller plus loin
Collomb N. 2025, Vers une anthropologie des bébés, CNRS Le Journal. https://lejournal.cnrs.fr/nos-blogs/lanthropologie-en-partage/vers-une-anthropologie-des-bebes-2
Jullien C., Gentile L. 2023. En quête du bébé idéal. Rouages du travail procréatif féminin en Inde du Nord, Revue interdisciplinaire sur l’Asie du Sud, 1(1-1) : 53–71. https://edition.uqam.ca/rias/article/view/2033/414