Les enfants ont-ils une place dans notre démocratie ?

Un pas de côté Science politique

Dans un contexte politique où les enfants sont exclus de certains wagons de trains, et où ils se voient interdire les réseaux sociaux, il semble important de prendre du recul et de s’interroger sur la place qu’ils occupent dans notre espace politique. Hélène Balazard, chercheuse en science politique au laboratoire Environnement, ville, société1, travaille sur les processus de politisation et l’éducation à la citoyenneté. Elle est également membre de l’association « Les enfants s’organisent » (LEO) qui a pour but de promouvoir et de renforcer l’implication citoyenne des enfants. Pour CNRS Sciences humaines & sociales, elle revient sur la place des enfants dans notre société, dans le cadre du Pas de côté, nouveau format d’actualité lancé par l’institut.

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    EVS, UMR5600, CNRS / Université Lumière Lyon 2 / Université Lyon 3 Jean Moulin / Université Jean Monnet Saint-Étienne / Mines Saint-Étienne / INSA / ENS de Lyon / ENTPE / ENSA Lyon.

Les enfants sont-ils actifs dans notre société et dans notre démocratie ?

On a longtemps considéré les enfants (du latin infans — celui qui ne parle pas) comme de futurs citoyens plutôt que comme des citoyens à part entière, et c’est encore le cas pour de nombreuses personnes. Pourtant, les enfants peuvent prendre part à la vie sociale et démocratique. Ils le font souvent en participant à la vie scolaire, à des conseils d’enfants, à des projets culturels et participatifs… Pour autant, ils sont encore très entravés et dominés par des adultes, même dans le cadre de ces différentes formes de participation. 

Les travaux de nombreux chercheurs, dont Roger Hart, ont contribué à démontrer que les enfants peuvent prendre part aux décisions qui concernent leur environnement lorsque des dispositifs adaptés sont mis en place2. Les institutions internationales reconnaissent aujourd’hui cette capacité d’action. L’article 12 de la Convention internationale des droits de l’enfant affirme le droit de l’enfant à exprimer librement son opinion sur les questions qui le concernent et à voir cette opinion prise en considération. Les recherches récentes sur la participation citoyenne des enfants soulignent que leur implication favorise non seulement leur développement personnel, mais aussi le renforcement des pratiques démocratiques dans la société. Une revue de la littérature publiée en 2024 conclut ainsi que la participation des enfants et des adolescents constitue un élément essentiel du maintien d’une culture démocratique active et critique3. Cependant, les enfants demeurent largement exclus des mécanismes formels du pouvoir politique. Ils ne votent pas, ne peuvent généralement pas se présenter aux élections et restent sous-représentés dans les processus décisionnels. Leur participation est donc souvent indirecte ou consultative. 

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Une Manifestation / occupation d’une cour d’école de Lyon pour demander à la mairie la construction d’un préau, lors de la première année de la démarche Les Enfants s’Organisent (© Hélène Balazard – juin 2022)

Les enfants peuvent-ils être sensibles à la politique ? Peuvent-ils développer leurs propres avis/préférences ? Comment les sensibiliser à la vie politique ?

La bande dessinée à succès Les enfants de la résistance et le podcast associé Résister ! qui retrace le destin d’enfants entrés en résistance pendant la Seconde Guerre mondiale est une bonne preuve que oui.

Les recherches en socialisation politique montrent que les enfants développent très tôt des représentations du monde politique, et qu'ils sont capables de construire des orientations politiques cohérentes bien avant l’adolescence. Cependant, les enfants issus de minorités ethniques et de quartiers défavorisés sur le plan socio-économique présentent des orientations politiques relativement moins étoffées4. La famille peut jouer un rôle majeur dans la transmission des valeurs, des attitudes et des préférences politiques, d’autant plus lorsqu’elle est très politisée et que les parents transmettent des messages cohérents au fil du temps5. Au-delà de cette influence, les jeunes construisent progressivement leurs opinions à partir de multiples expositions, à l’école, via les médias, les réseaux sociaux, avec les groupes de pairs, etc.

Les travaux sur l’éducation à la citoyenneté montrent que la compréhension de la démocratie s’acquiert principalement par l’expérience et que les établissements scolaires constituent des espaces privilégiés où les enfants peuvent apprendre non seulement des connaissances civiques, mais aussi des compétences démocratiques telles que l’argumentation, l’écoute, la délibération et l’organisation collective6. La chercheuse Laura Lundy suggère  que la participation des enfants repose sur quatre conditions : disposer d’un espace pour s’exprimer, pouvoir faire entendre sa voix, être écouté et voir ses opinions avoir une influence réelle sur les décisions7. Ses recherches ont d’ailleurs influencé les politiques publiques irlandaises où a été mise en place en 2015 une Stratégie nationale de la participation des enfants et des jeunes aux prises de décision (National Strategy on Children and Young People’s Participation in decision making). La France est très en retard sur ce sujet et, plus largement, sur le développement de l’éducation à la citoyenneté par l’expérience et la pratique. Cela renvoie à la prédominance de ce que les chercheurs et chercheuses en sciences de l’éducation appellent « la forme scolaire », une manière très descendante, passive et normée de penser l’éducation.

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Prises de notes des idées lors d’une campagne d’écoute menée par des enfants dans une école, première étape de la démarche Les Enfants s’Organisent (© Hélène Balazard – 2023)

Pourrait-on envisager une société dans laquelle les enfants auraient davantage de pouvoir ou de responsabilité ? Comment leur donner une place active ? Existe-t-il des exemples ?

Les spécialistes des droits de l’enfant considèrent qu’une augmentation de la participation des enfants est non seulement possible, mais souhaitable. Cette perspective se rapproche des enjeux de participation des adultes eux-mêmes, qui ne sont pas tous égaux face aux décisions qui les concernent.

Pour donner une place plus active aux enfants, plusieurs mécanismes peuvent être développés : les conseils municipaux d’enfants, les parlements de jeunes, les consultations publiques adaptées à leur âge ou encore leur participation à la conception des politiques scolaires, urbaines ou environnementales. Certaines propositions vont encore plus loin. Des juristes et politistes ont défendu l’idée d’abaisser l’âge du droit de vote ou de créer des formes spécifiques de représentation politique des enfants. 

Avec l’association Les Enfants s’organisent, en nous appuyant sur le youth organizing au sein de Citizens UK au Royaume-Uni, nous proposons une méthodologie pour une participation active des enfants. L’idée est qu’ils aillent jusqu’à convaincre les décideurs de mettre en place des solutions qu’ils ont imaginées pour répondre aux problèmes qu’ils rencontrent. Nous travaillons avec plusieurs villes (Lyon où nous avons commencé, Villeurbanne, Grenoble, Feyzin, etc.) où nous intervenons sur les temps périscolaires ou auprès de conseils municipaux d’enfants. En premier lieu, un groupe d’une dizaine d’enfants volontaires mène une « campagne d’écoute » auprès d’au moins une centaine d’enfants et adultes de l’établissement ou du quartier. Le groupe rassemble ensuite les différentes idées proposées et retourne vers l’ensemble des personnes interrogées pour leur demander de prioriser le sujet à traiter. La phase suivante est celle de l’enquête, comprendre le problème, imaginer des solutions et identifier les responsables à convaincre. Les enfants sont ensuite formés à mener une négociation. Et quoi qu’il arrive, nous proposons toujours de finir par une célébration, notamment pour rendre compte à l’ensemble des participants du résultat de la « campagne d’écoute ». Les enfants obtiennent souvent des engagements, mais même quand ils font face à un refus, si celui-ci est bien compris, ils acquièrent des nouvelles compétences et sont souvent fiers du chemin parcouru. 

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     Hart R. A. 1992, Children's Participation: From Tokenism to Citizenship, UNICEF Innocenti Research Centre.

  • 3

     Álamo-Bolaños A., Mulero-Henríquez I., Morata Sampaio L. 2024, Childhood, Education, and Citizen Participation: A Systematic Review, Social Sciences 13, no. 8: 399.

  • 4

     Van Deth J. W., Abendschön S., Vollmar M. 2011, Children and Politics: An Empirical Reassessment of Early Political Socialization, Political Psychology 32, n°1 : 147–73.

  • 5

    Jennings M. K., Stoker L., Bowers J. 2009, Politics across Generations: Family Transmission Reexamined, The Journal of Politics 71, n°3: 782–99.

  • 6

    Álamo-Bolaños et al. Ibid.

  • 7

    Lundy L. 2007, Voice is not enough: Conceptualising Article 12 of the United Nations Convention on the Rights of the Child. British Educational Research Journal, 33(6): 927‑942.

Aller plus loin

Rapport sur la démarche Les Enfants s'Organisent, en ligne sur Hal SHS : Balazard H., Compingt S., Cortesero R. 2024, À l’École de la démocratie, Chaire UNESCO Politiques urbaines et Citoyenneté. ⟨halshs-05010503⟩

Contact

Hélène Balazard
Chercheuse en sciences politiques à l’ENTPE au sein du laboratoire Environnement, ville, société (EVS)