Les organisations, matrices des inégalités
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Professeure des universités à Sciences Po, sociologue et politiste, Émilie Biland analyse la contribution des organisations et des groupes professionnels aux dynamiques inégalitaires qui recomposent les sociétés contemporaines. Directeur de recherche CNRS, Didier Demazière développe une sociologie du travail, de l’emploi et des groupes professionnels, centrée sur les marchés du travail. Tous deux sont membres du Centre de sociologie des organisations (CSO).
Organisations et inégalités sont souvent abordées par des perspectives distinctes, voire cloisonnées, de la sociologie. Pourtant, les inégalités sont prégnantes et multiples dans les lieux qui s’organisent autour du travail. Ceux-ci sont en effet des espaces hiérarchisés où les positions et statuts sont inégalement valorisés. Leurs membres y sont souvent traités différemment selon leur genre, leur ancienneté, leur diplôme, leur origine nationale, leur apparence physique, etc.
Toutes ces différenciations n’ont pas un statut et une signification équivalents. Par exemple, les écarts salariaux peuvent actuellement être largement admis et soutenus par des principes de justice (comme le mérite) quand ils s’ordonnent selon le diplôme ou l’expérience, et susciter des oppositions quand ils dépendent du bon vouloir des « chefs ». Certains écarts salariaux sont même prohibés par la loi, qui les considère comme discriminatoires. La notion d’inégalité combine précisément une différence de traitement (ici salarial) et un jugement, une qualification quant à sa justification et son origine. Les inégalités font donc l’objet de débats et de combats, étant perçues comme injustes par les uns tandis qu’elles sont acceptées voire justifiées par d’autres.
Nous identifions ici deux facettes de la production organisationnelle des inégalités : la première concerne celles qui diffusent au sein des organisations et qui en structurent le fonctionnement interne ; la seconde est centrée sur celles qui travaillent les actions tournées vers les usagers/usagères ou clientes et qui, ce faisant, participent aux dynamiques inégalitaires qui irriguent la société toute entière.
Dans les organisations : inégalités et rapports salariaux
La division du travail génère non seulement des spécialisations professionnelles explicites en métiers et fonctions, mais elle débouche aussi sur des traitements inégaux des travailleuses et des travailleurs occupant ces positions. De manière générale, la dynamique des inégalités dans le travail articule deux types de catégorisation
Dès lors, toute organisation peut être caractérisée par un « régime d’inégalité »
Du côté du public : organisations et rapports sociaux
La contribution des organisations aux inégalités passe aussi par la manière dont elles servent leurs publics. Selon la place qu’ils occupent dans la société, leurs expériences des banques, mairies ou supermarchés où ils sollicitent des biens, services ou droits, ont toutes chances de varier. En retour, selon les ressources effectivement obtenues (ou pas) et selon le travail des professionnelles à leur endroit, ces expériences contribuent à configurer leur place dans la société.
D’abord, certaines organisations ne visent qu’une partie de la population : le fait même d’y avoir recours est un indicateur de position sociale. Tel est le cas des guichets des caisses d’allocations familiales, avant tout fréquentés par des mères de milieux populaires. Cette segmentation des publics a des effets concrets sur la structure sociale : les prestations sociales assignent les assujettis à la figure dévalorisée de l’assisté voire du fraudeur
À l’inverse, beaucoup d’organisations s’adressent à l’ensemble de la population, dans le secteur marchand (commerce, banque, tourisme, etc.) et dans les services publics définis comme universels (hôpital, école, etc.). Les inégalités se déploient de manière différente dans ces deux secteurs. Dans le premier, la segmentation de la clientèle (souvent sur une base économique) est recherchée au nom de la réponse à la « demande » et des risques encourus par les entreprises. Mais on y observe aussi des mécanismes discriminatoires dans l’accès aux services et dans la tarification appliquée
Les pistes explicatives de ces inégalités sont multiples. L’inflexion néolibérale de l’action publique encourage la diversification des biens et des services proposés, au nom du « choix » laissé aux individus et de la variété de leurs « besoins », tout en conférant une place croissante au secteur privé et aux mécanismes de sélection par le capital économique
Enfin, les rapports qu’entretiennent les organisations entre elles sont aussi significatifs dans la production de la structure sociale. Au sein d’un même champ organisationnel, de fortes hétérogénéités affectent les organisations, selon leur taille, leur statut (public / privé), leur localisation (pays, régions) : ce sont autant de facteurs d’inégalités pour les travailleuses et travailleurs de même métier ou fonction. Des dispositifs supra-organisationnels situés à l’échelle d’une branche ou d’un secteur (convention collective par exemple) ou d’un territoire (réglementation nationale sur le salaire minimum, grilles indiciaires de la fonction publique) contribuent à cadrer ces inégalités, à les accentuer, à les contenir, voire à les interdire. En sens inverse, s’affirment des dispositifs de mise en concurrence des organisations