Les prémices d'une prospective en sciences humaines et sociales pour le CNRS

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Historien et démographe, directeur d'études émérite de l'EHESS et rédacteur en chef des Annales de démographie historique durant de nombreuses années, Patrice Bourdelais est spécialiste de l'histoire des populations (épidémies, santé publique, vieillissement, populations de l'industrie). Il a été directeur de l'Institut des sciences humaines et sociales du CNRS (aujourd'hui CNRS Sciences humaines & sociales) de 2010 à 2017. En définissant les priorités scientifiques de l'Institut, il a jeté les prémices d'une prospective en SHS.

Au cours des années 2011-2012, un rapport de la Cour des comptes sur les activités de l’Institut des sciences humaines et sociales (maintenant CNRS Sciences humaines & sociales)  a mis en cause non la correction de sa gestion budgétaire mais sa politique de recherche ainsi que son périmètre1 . Il suggérait d’abandonner purement et simplement certaines disciplines bien représentées dans les universités et de concentrer ses moyens sur les disciplines rares, en particulier les humanités classiques. Cette proposition avait l’avantage de la simplicité ! Un premier échange au sein de l’équipe de direction de l’institut avait très rapidement fait apparaître que l’approche par les disciplines supposait d’entrer dans le détail des compétences présentées par les chercheurs et chercheuses rattachés à chacune des sections du Comité national. Cette exigence d’analyse précise a conduit à s’interroger sur le degré de similitude entre les profils de spécialisation des enseignantes-chercheurs et chercheuses (E-C) et ceux du CNRS. La contribution de l’institut aux équipes concernait aussi la mise à disposition de personnels ingénieures de haut niveau ainsi que la régularité et la qualité de la formation permanente de l’ensemble des personnels. En outre, le CNRS déploie et finance de nombreux outils de structuration, à l’échelle nationale et internationale, en collaboration avec les grands établissements et les universités. La priorité scientifique du CNRS exprimée en faveur du renforcement des recherches inter et pluri-disciplinaires a aussi permis de développer de nombreux programmes transversaux entre chercheurs et chercheuses d’unités mixtes de recherche (UMR) installées dans des universités réparties sur l’ensemble du territoire. Il avait paru utile qu’un tel inventaire des plus-values fût précisé dans le contexte de développement d’une politique de recherche partagée avec les grands sites et de notre participation active aux candidatures aux différentes facettes des Programmes d’investissement d’avenir. Nous revenons ici sur les principaux résultats de l'enquête que nous avions alors engagée, en particulier la spécificité des domaines de recherche des chercheurs et chercheuses car elle est moins accessible et connue que les infrastructures de recherche « étoile » (IR*), infrastructures de recherche (IR) et outils mis à la disposition de la communauté des SHS par le CNRS2 .

Spécificité des chercheurs et chercheuses recrutés au CNRS

Au-delà du rapport quantitatif en SHS entre les E-C et les chercheurs/chercheuses CNRS (environ 22 000  E-C d’un côté, 1 800 chercheurs et chercheuses de l’autre), les situations observées par grands secteurs disciplinaires étaient assez contrastées. Quatre situations prévalaient :

  • certaines disciplines existeraient moins voire peu sans le CNRS, par exemple l’archéologie et l’anthropologie ;
  • des thématiques ou sous-disciplines seraient assez peu représentées sans le CNRS, par exemple les mathématisation et modélisation en économie ou en géographie, la linguistique formelle, les sciences cognitives, les études aréales ;
  • les dimensions pluri ou interdisciplinaires comme le dialogue entre linguistique et neurosciences, entre droit et écologie, ou arts et sciences seraient elles aussi raréfiées ;
  • les thématiques émergentes ou très spécialisées par exemple histoire, philosophie et sociologie des sciences, démographie, langues rares seraient en difficulté sans l’apport du CNRS.

Dans les principales unités d’archéologie, les chercheurs et chercheuses du CNRS représentaient entre un tiers et la moitié des effectifs totaux des chercheurs/chercheuses et E-C. En outre, de très nombreuses branches de l’archéologie s’étaient développées depuis les années 1980 en mobilisant des compétences nouvelles venues de disciplines en dehors du domaine des SHS : archéométrie, archéo-botanique, paléo-génétique, paléo-parasitologie, archéométrie (extraction d’ADN ancien, décryptage du génome des populations humaines, animales, végétales). Les activités scientifiques conduites dans les différentes directions scientifiques du CNRS avaient facilité les échanges, les déplacements et les percées méthodologiques de l’archéologie.

En anthropologie, la part des chercheurs et chercheuses du CNRS dans les UMR se situait le plus souvent autour de 50 %. La contribution des chercheurs et chercheuses était tout particulièrement forte en ethnologie dont les travaux constituent la base même de la recherche en anthropologie. Les apports concernaient l’analyse des situations concrètes et les questionnements liés aux transformations que connaissent les sociétés, dans leur diversité et leur complexité (par exemple dans le domaine de la parentalité, de l’adaptation aux nouvelles techniques thérapeutiques ou biomédicales, aux nouvelles technologies). De ce fait, les chercheurs et chercheuses du CNRS contribuaient fortement à la diffusion et à la visibilité de la discipline à l’échelle internationale.

Dans le domaine des mondes anciens et médiévaux, de l’histoire moderne et contemporaine, les études aréales étaient portées par le CNRS et quelques grands établissements, parmi lesquels l’EHESS, l’Inalco, l’Institut d’études politiques de Paris. Il en est de même pour les global studies, l’histoire atlantique, l’histoire connectée, l’histoire quantitative. Le CNRS a été très engagé dans le développement de l’ère du numérique dans les sciences de l’érudition, les sciences du patrimoine et des cultures visuelles (Labex RESMED, Hastec, Equipex Biblissima), à nouveau au croisement de disciplines qui relèvent de secteurs scientifiques différents. Dans les sciences du patrimoine, les compétences croisées et complémentaires ont permis des développements précoces dans le domaine de la restitution 3D.

Si l’on considère la recherche en géographie, les plus-values les plus fortes se situaient dans les domaines liés non seulement à la formalisation et à la modélisation (systèmes multiscalaires, simulations multi-agents) mais aussi au renouvellement de l’analyse spatiale par la modélisation ou la géomatique. La dimension pluridisciplinaire y était particulièrement forte avec CNRS Écologie & Environnement et CNRS Terre & univers dans le domaine de l’écologie de l’environnement ou des hydro-systèmes.

En linguistique, les thématiques de cognition et neurolinguistique, d’aires culturelles extra-européennes et la constitution de corpus et plateformes, le traitement automatique des langues constituaient les apports majeurs du CNRS.

Dans le domaine des lettres et arts, l’apport sur les classics, les études classiques, était très important ainsi que sur les humanités numériques ou la culture de la création et des sciences (avec l’Ircam, par exemple).

En droit, les chercheurs et chercheuses du CNRS apportaient des dimensions différentes de celles de la recherche universitaire surtout orientée vers le commentaire des arrêts à la destination des praticiens du droit. Les chercheurs et chercheuses du CNRS étudiaient les usages du droit, des acteurs qui contribuaient à son évolution, ou encore la façon dont les logiques juridiques modifient la vie économique. Une large place était faite au droit comparé.

En sociologie, une partie des chercheurs et chercheuses présentait un profil dont le recrutement aurait été très difficile à l’université, par exemple en sociologie quantitative et méthodes d’observation longitudinales à partir de données individuelles anonymisées. La sociologie des sciences existait aussi surtout grâce au CNRS.

En économie, les chercheurs et chercheuses du CNRS étaient très investis sur le front de la théorie économique et de l’économétrie théorique ; les échanges avec les mathématiciens et les informaticiens y étaient particulièrement nombreux. Le CNRS comblait ainsi une lacune du monde universitaire souvent orienté vers les applications et la valorisation.

Une autre plus-value du CNRS est constituée par les personnels ingénieures et techniciennes qui, comparés à ceux des universités, se caractérisaient par une très forte proportion d‘ingénieures d’études et de recherche, à haute technicité et indispensables au développement des recherches nouvelles (informaticiens, statisticiens, cartographes, spécialistes d’humanités numériques…). Le maintien et la progression du niveau technique de ces personnels étaient organisés par des actions de formation permanente très appréciées et uniques dans les SHS françaises.

Les grands outils de recherche organisés par le CNRS

Le CNRS a eu un rôle majeur, parfois unique, dans le développement des grands corpus de données numériques et textuelles mis en ligne et accessibles aux chercheurs et chercheuses, indispensables afin de développer des recherches de type novateur : il suffit de citer Progedo (l’accès à la statistique publique), Adonis et Corpus devenus Huma-Num.

Le CNRS était et reste un partenaire important de la vie des Maisons des sciences de l’Homme, dont on connaît le rôle dans l’accès aux IR* par exemple, et la mise en cohérence avec les stratégies nationales de recherche partagées avec les universités et les acteurs importants du domaine comme l’Ined.

CNRS Sciences humaines & sociales assurait aussi la création, avec ses partenaires universitaires, de réseaux nécessaires au développement de nouvelles recherches (groupements de recherche, groupements d’intérêt scientifique), à l’échelle nationale ou internationale. Il s’agissait parfois de lieux de recherche mixtes à l’étranger : unités mixtes internationales (UMI)3 et unités mixtes des instituts français de recherche à l'étranger (UMIFRE), en cotutelle avec des universités des pays hébergeurs pour les premières, avec le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères pour les secondes.

Enfin, le domaine de l’information scientifique et technique constituait l’un des domaines stratégiques du CNRS. CNRS Sciences humaines & sociales a participé à la mise en œuvre de l’archive ouverte Hal, à celle de l’édition électronique ouverte, par le biais de CAIRN et de CLEO devenue OpenEdition. Autant d’initiatives qui ont profondément modifié les pratiques de travail et de lecture de tous les chercheurs/chercheuses et E-C.

Il conviendrait encore d’ajouter la diffusion de bonnes pratiques dans le domaine de la publication des revues scientifiques, un programme d’aide à la traduction en langues étrangères, et l’outil Ribac qui permet aux chercheurs et chercheuses de construire, au fil de l’eau, leur rapport d’activité annuel en mémorisant tous leurs types d’activités (publications, conférences, participations à colloques, valorisation…).

Nous avons privilégié ici la mise en évidence de la spécificité du profil des chercheurs et chercheuses recrutés par le CNRS par rapport à leurs collègues E-C, quelle que fût la discipline considérée. Cela traduisait avant tout des logiques de recrutement très différentes. Tous les collègues qui ont participé à des commissions de recrutement dans les universités savent que l’objectif principal, surtout dans les universités de taille petite ou moyenne, était de répondre à l’afflux des étudiants en trouvant d’excellents généralistes des grands domaines à enseigner dans chaque discipline. Les candidats qui proposaient des profils plus spécialisés, sur des domaines pointus (sociologie des sciences par exemple) ou des thématiques émergentes (la pratique des humanités numériques) avaient, dès lors, moins de chances de retenir l’attention des commissions. Les collègues qui siégeaient en section du CNRS et les jurys d’admission aux concours connaissaient ces pratiques et ont tenté d’en compenser les effets en recrutant de façon différente des universités, sur des domaines plus spécifiques, des approches pluri-disciplinaires, des thématiques émergentes, que confortaient les postes dits coloriés. La plus-value des recrutements du CNRS était là ; son apport et son effet d’entraînement ont été décisifs dans de très nombreux pans de la recherche. La complémentarité entre les chercheurs/chercheuses et les E-C était sans aucun doute plus forte que celle qui était perçue avant l’enquête. La plus-value du CNRS dans le domaine des grands équipements et des outils spécifiques est davantage connue d’autant que les développements innovants des recherches en SHS ne peuvent aujourd’hui en faire l’économie au risque d’un déclassement international. Finalement, ces plus-values étaient beaucoup plus fortes et diversifiées que ce à quoi nous nous attendions.

  • 1Mars 2012.
  • 2Les résultats avaient été présentés au Conseil scientifique de l’Institut en juillet 2013.
  • 3Les UMI sont devenues des International Research Laboratories (IRL).

Contact

Patrice Bourdelais
Directeur d'études émérite de l'EHESS