L’histoire de l’internet russe, une escalade vers la guerre

La Lettre Histoire

#OUTILS DE LA RECHERCHE

« Restrictions des droits numériques suite à la loi martiale en Russie » en octobre 2022 d’un côté, Conférence et hackathon « Internet sans frontières » en novembre 2022 à Paris de l’autre : ces deux informations sont tirées de la Timeline Resistic développée par l’équipe du projet ANR « Les résistants du net : critique et évasion face à la coercition numérique en Russie » (2018-2022).

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Capture d’écran du site timeline.resistic.fr (23 décembre 2022)

Cette frise chronologique rassemble, conserve et répertorie les principaux faits et événements qui, depuis 2010, témoignent non seulement des dynamiques autoritaires qui bouleversent l’internet russe mais aussi des mobilisations, engagements et savoir-faire des usagers d'internet — militants de l'internet libre, militants sociaux ou politiques et personnes ordinaires — pour se défaire du contrôle et de la surveillance en ligne.

Depuis l’agression de la Russie contre l’Ukraine en février 2022, ces deux dynamiques contraires, l’une autoritaire et l’autre émancipatrice, se sont brutalement intensifiées. Entre février et mai 2022, la densité des faits recensés sur la Timeline montre l’ampleur des dispositifs de censure et d’interdiction qui accompagnent le conflit militaire. La législation répressive s’alourdit brusquement, pesant tant sur les contenus publiés que sur les infrastructures et le contrôle des données numériques. Une vague de blocages et de sanctions touche les principaux médias russes indépendants et, dans toutes les régions,  des militants tombent sous le coup des lois sur les « fausses informations militaires » ou sur le « discrédit de l’armée », leur interdisant d’employer le mot « guerre ». La télévision en ligne Dozhd’, la radio Ekho de Moscou ou le journal Novaya Gazeta sont bloqués en Russie. Les principaux réseaux sociaux internationaux (Facebook, Instagram, Twitter) deviennent eux aussi inaccessibles sur le territoire russe.

Cette brutale dégradation de la situation politique intérieure provoque un exil contraint des militants des droits numériques, des journalistes indépendants et des militants ou personnes engagées dans des mobilisations, accusés pour les uns d’être des « agents de l’étranger », soumis à des perquisitions et menaces de poursuites criminelles, et pour les autres menacés de peines de prison en cas de récidives d’amendes. Chaque semaine, le registre des « agents de l’étranger » s’allonge, incluant des activistes engagés, à l’exemple de Mikhail Klimarev (directeur de la Société de défense de l’internet) ou Natalia Baranova (membre de Teplitsa – la Serre des technologies sociales). Installés dans divers pays de l’espace postsoviétique ou dans l’Union européenne, ces acteurs insoumis y reconstituent des réseaux d’entraide et de mobilisations contre la politique de l’État russe. Des médias comme NovayaGazeta.Europa, la télévision Dozhd’ ou les journalistes d’investigation de Proekt, The Insider ou Istories reprennent leurs publications depuis l’étranger. Au printemps 2022, les principales associations pour un internet libre (EQualitie, la Société de défense de l’internet libre, Roskomsvoboda, Teplitsa…) lancent « Internet sans frontières », une série de conférences contre la censure qui se déroule à Tbilissi, Erevan, Vilnius, Varsovie, Berlin. En novembre 2022, la conférence est accueillie à Paris avec le soutien du projet Resistic. Lors du hackathon qui l’accompagne, une équipe de développeurs réfléchit à l’élaboration d’outils de visualisation de la Timeline (sous forme notamment d’une cartothèque pour les réseaux sociaux).

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Illustration de la conférence Internet sans frontière, Paris, novembre 2022

La Timeline Resistic offre un panorama des nombreux événements qui ont marqué les développements récents de l’internet russe. Toutes les dynamiques s’inscrivent dans des processus numériques longs. L’histoire de l’internet russe (2010-2022) documente les dispositifs de contrôles et de régulations imposés progressivement par les principaux acteurs (État, entreprises, organisations sociales) de l’internet russe, au fil de dispositifs répressifs multiples et divers. Elle recense, en regard, les initiatives qui s’opposent à ces contrôles, des plus modestes (un post sur un réseau social) aux plus publiques (les manifestations contre le blocage de Telegram en 2018). Elle s’intéresse aussi à l’évolution des infrastructures et des technologies qui structurent les possibles, tant en matière de répression que de contournement. Cette histoire s’inscrit dans un contexte national et international en évolution, dont la connaissance est indispensable pour comprendre les tensions politiques qui se jouent dans l’espace numérique russe. Grâce à un dispositif de tri en ligne, la Timeline Resistic offre des possibilités de sélection des informations en fonction de ces différentes catégories analytiques.

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Manifestation pour un internet libre, Moscou, 13 mai 2018

La frise chronologique s’appuie sur les enquêtes menées par les chercheurs et chercheuses impliqués dans le projet Resistic. Sans prétendre à l’exhaustivité, elle assume le caractère situé et choisi des informations sélectionnées en fonction de leur pertinence pour les chantiers scientifiques ouverts par les membres du projet. Dans la masse des informations relatives au monde numérique russe, les chercheurs et chercheuses ont sélectionné les faits et moments qui leur semblaient les plus pertinents au regard de leurs angles d’analyse. Pour en rendre compte, une rubrique « Enquêtes » offre des panoramas thématiques liés aux recherches menées dans le cadre du projet ANR. Elle présente dix parcours thématiques, consacrés par exemple aux « Cadres juridiques et pratiques judiciaires du contrôle d’internet », aux « Médias, journalisme et investigations en ligne », à la « Sécurité en ligne et protection des données » ou encore aux « Conflits environnementaux et usages numériques ». Depuis février 2022, une enquête « Guerre en Ukraine » a été ouverte pour recenser les impacts du conflit sur l’espace numérique russe et ukrainien.

La frise chronologique s’appuie sur des articles et ouvrages scientifiques, dont la rubrique « Bibliographie » rend compte. Cette dernière permet de dresser un état des lieux de la littérature académique disponible sur les questions de contrôles et libertés numériques en Russie et, plus généralement, dans le monde contemporain. Les principales publications réalisées dans le cadre du projet Resistic y sont recensées, elles-mêmes nourries par les informations publiées sur la Timeline. Il convient ainsi de mentionner le numéro collectif paru dans la revue en ligne First Monday (n°5, mai 2021) sur les contrôles et contournements portés par les infrastructures ou le numéro spécial de la revue Terminal (n°134-135, décembre 2022) consacré aux militants de l’internet face à la souverainisation numérique.

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Illustration du numéro spécial de la revue First Monday, mai 2021

Destinée à un public de spécialistes et étudiants d’internet et de la Russie, la Timeline propose des contenus en français. Face au grand intérêt qu’elle suscite de la part des acteurs russes, une traduction partielle vers le russe est en cours (traduction de la page d’accueil et des titres des principaux événements). Les militants russes y voient une ressource pour comprendre les dynamiques qui, depuis plus de dix ans, conduisent à l’altération autoritaire des promesses du numérique. Un jeu en ligne est même en préparation, qui se base sur la Timeline Resistic pour traduire, sous forme ludique, les enjeux des combats pour un internet libre.

L’ambition de la frise chronologique n’est pas de porter un discours développementaliste ou téléologique, démontrant une intention oppressive portée par un État russe rationnel et cohérent. Dans une perspective inspirée par la sociologie des sciences et des techniques, elle contribue à mettre en lumière la multitude des actions qui, dans leur contradiction et leur hétérogénéité, voire dans leur banalité, permettent l’émergence d’emprises coercitives portées par de multiples acteurs et distribuées entre diverses infrastructures. Documentant des faits qui se jouent à de multiples échelles, des plus institutionnelles (lois, discours, dispositifs administratifs) aux plus ordinaires (usages, outils et contournements), elle met en lumière les dynamiques autoritaires souvent conjoncturelles, qui s’appuient sur des configurations concrètes pour porter la contrainte. À titre d’exemple, le rôle des fournisseurs d’accès internet, des plateformes d’agrégation des actualités ou des producteurs de boîtiers de contrôle est crucial dans l’exercice de l’oppression numérique. En regard, le recours aux VPN, au piratage ou au chiffrement offre des ressources pour les insoumis du net. Ces dynamiques sont à la fois spécifiques à la Russie mais aussi révélatrices de tendances globales, observées dans d’autres contextes oppressifs comme la Chine, l’Iran ou la Syrie.

Timeline Resistic

Contact

Françoise Daucé
Directrice d'études à l'EHESS, directrice du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (Cercec)