L’IA générative, un outil pour apprendre à mieux apprendre

La Lettre Autres

#INTERDISCIPLINARITÉS

Il est désormais une réalité que non seulement les étudiants, mais aussi les plus jeunes, utilisent de plus en plus des outils dIntelligence artificielle générative (IA Gen) dans leurs tâches quotidiennes dapprentissage, notamment des chatbots (ou agents conversationnels) basés sur des grands modèles de langage. Parmi les plus connus, on citera par exemple Mistral AI, ChatGPT (OpenAI), Google Gemini, Claude (Anthropic).  Actuellement, les recherches sur lIA pour lapprentissage ne cessent de croître, car les perspectives offertes et les nouveaux modes dinteractions entre apprenants et systèmes automatiques ouvrent de nouvelles questions de recherche.

L'intérêt des systèmes adaptatifs ou « tuteurs intelligents » a déjà été questionné par le passé.  Cependant, l’avènement des chatbots basés sur l’IA Gen ouvre de nouvelles perspectives en proposant deux axes d’amélioration inédits en comparaison aux systèmes plus classiques d’IA symbolique. Dans cet article, le terme de chatbot fait référence à des chatbots basés sur l’IA Gen.

Dune part, ces systèmes offrent une forte adaptabilité contextuelle. Ils sont en mesure de sadapter à une grande diversité de situations d’apprentissage (variabilité des contenus, des tâches et des contextes). Un apprenant pourra par exemple interroger une IA Gen pour à peu près nimporte quelle matière ou exercice réalisé dans le cadre scolaire, alors que les systèmes plus classiques d’IA symbolique sont davantage circonscrits à un domaine, voire à une tâche précise.

Dautre part, l’IA Gen permet un enrichissement des modes d’interaction apprenant-IA. Les apprenants peuvent désormais interagir en langage naturel (c’est-à-dire de manière similaire aux interactions avec une personne). LIA Gen peut également soutenir lapprentissage non seulement en répondant aux questions de lapprenant, mais aussi en lui faisant des retours sur ses productions tout en tenant compte de son avancée dans une tâche dapprentissage. Elle peut aussi proposer des modifications des contenus et des tâches pour répondre aux besoins de lapprenant ainsi que des recommandations afin de permettre une adaptation à son niveau.

Les opportunités qu’offrent lIA Gen sont nombreuses mais la recherche sur les interactions apprennant-IA, et les effets de ces interactions sur les apprentissages est bien sûr essentielle pour pouvoir concevoir des systèmes pertinents pour lapprentissage et comprendre comment accompagner les apprenants avec ces nouveaux systèmes.

 

Objectifs du projet AIRe

Initié en octobre 2025 avec la thèse de Clara Siracuse, le projet AIRe - Adaptative AI-Based Tools for Regulation of Learning and Cognitive Load, qui devrait s’achever en 2028, se centre sur la question de lIA Gen pour laide à lautonomie de lapprenant. De nombreuses situations dapprentissage exigent de lautonomie. Autrement dit, lapprenant doit être capable d’évaluer la pertinence de sa façon dapprendre, de sa progression et de ses difficultés. À partir de cette évaluation, lapprenant va pouvoir ajuster ou modifier radicalement sa façon dapprendre et gérer son effort (charge cognitive) pour atteindre ses objectifs dapprentissage. On parle alors d’apprentissage auto-régulé.

Le projet AIRe vise à comprendre comment les IA Gen chatbots peuvent accompagner lapprenant en analysant ses comportements, ses performances et son effort mental, afin d’accompagner son autorégulation. Pour atteindre ces objectifs, il se focalise sur deux axes :

  1. Étudier les effets dun chatbot adaptatif visant à réguler, au moyen de feedbacks  retours d’information) personnalisés, la charge cognitive pendant une tâche d’apprentissage.

  2. Analyser les interrelations entre charge cognitive et apprentissage autorégulé, deux dimensions clés de l’autonomie de l’apprenant, dans les apprentissages soutenus par des chatbots.

 

Le paradoxe de l’apprentissage auto-régulé et de la charge cognitive

Un apprenant auto-régulé est amené à planifier, superviser (c’est-à-dire contrôler et évaluer son apprentissage) et réguler son apprentissage (c’est-à-dire modifier ses stratégies et activités d’apprentissage en fonction de l’autoévaluation). La question de la régulation de la charge cognitive est essentielle pour accompagner efficacement la progression de chaque apprenant dans son apprentissage. En effet, une charge cognitive trop importante détournera lapprenant des processus cognitifs utiles pour lapprentissage (par exemple, comprendre, mémoriser, raisonner) et risque de réduire sa motivation et son engagement. On peut distinguer trois formes de charge cognitive dans les apprentissages :

  1. la charge intrinsèque, liée à la complexité de la tâche et à lexpertise de lapprenant ;

  2. la charge extrinsèque, ou inutile, liée à des traitements imposés par la ressource pédagogique et qui détournent du traitement essentiel ; 

  3. la charge pertinente, liée aux traitements profonds des contenus à apprendre pour une intégration en mémoire des connaissances.

Des études récentes montrent le lien étroit entre la charge cognitive et lautorégulation tout au long du processus dapprentissage. Les apprenants présentant une charge cognitive relativement élevée durant leur apprentissage évaluent et régulent difficilement leur apprentissage, comparativement à ceux ayant une charge cognitive modérée. En effet, une charge cognitive trop importante réduit les ressources cognitives disponibles pour lautorégulation, et ainsi la qualité de l’évaluation de ses propres performances à une tâche. La tâche doit donc être dun niveau de complexité modéré afin de permettre une autorégulation efficace et un investissement efficace (charge pertinente) dans le traitement de la tâche. À linverse, l'utilisation efficace de stratégies d'apprentissage autorégulé peut réduire la charge cognitive en optimisant la manière dont l'information est traitée et stockée en mémoire. Très peu d’études ont examiné les relations entre les types de charge cognitive et lapprentissage autorégulé, et encore moins dans un contexte de collaboration entre l’étudiant et l’IA Gen. Le projet AIRe entend ainsi combler ce manque.

Un dispositif dIA Gen a aujourdhui le potentiel de réguler la charge cognitive dans l'apprentissage autorégulé en fournissant un soutien personnalisé et des mécanismes de feedback. En labsence de feedback et de recommandations adaptées externes pour lapprenant, il peut lui être difficile de sautoréguler, en particulier pour les apprenants ayant un faible niveau de connaissances initiales dans le domaine étudié, de faibles motivations et de faibles compétences métacognitives, autrement dit des compétences dautonomie. Les applications basées sur de lIA Gen peuvent analyser les productions ou interrogations des apprenants et fournir des feedbacks et des recommandations personnalisées qui aident les étudiants à identifier les points à améliorer et à ajuster leurs stratégies d'apprentissage en conséquence.

 

Rencontre entre psychologie et informatique

Pour atteindre les objectifs pédagogiques et scientifiques du projet, une méthodologie mixte est proposée, combinant lutilisation de données quantitatives et qualitatives recueillies à partir dexpériences contrôlées en laboratoire et dobservations en contextes réels dapprentissage dans lenseignement supérieur.

Les études sont conduites par Clara Siracuse sous la direction de Franck Amadieu, professeur à l’université Toulouse Jean Jaurès et membre du laboratoire Cognition, Langues, Langage, Ergonomie (CLLE, UMR5263, CNRS / Université Bordeaux Montaigne / Université Toulouse Jean Jaurès) et Mar Pérez-Sanagustín, maîtresse de conférences et membre de l’Institut de recherche en informatique de Toulouse (IRIT, UMR5505, CNRS / Université de Toulouse / Toulouse INP). Le CLLE apporte une expertise dans l’étude de la charge cognitive et l'autorégulation tandis que lIRIT apporte une expertise complémentaire en environnement informatisé pour lapprentissage humain (EIAH), sur l'autorégulation et l'analyse des traces d'apprentissage qui permettront d'enrichir les techniques d'analyse et, par conséquent, l'interprétation des résultats. C’est dans ce contexte que l'IRIT fournit SIMBA1, un agent conversationnel conçu pour fonctionner comme un tuteur socratique2 qui guide l'apprenant vers la découverte de la connaissance et le raisonnement critique en posant des questions ciblées plutôt qu'en fournissant des réponses directes. Une fois finalisé, cet outil servira de support aux activités d'apprentissage tout en étant le terrain d'étude privilégié pour analyser la manière dont les apprenants régulent leur apprentissage avec ce type d’outil (Figure 1).

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Figure 1 (a) Vue du tableau de bord de SIMBA par le professeur et (b) vue du chatbot par l’apprenant

Pour lobjectif 1 du projet, il est proposé dadapter et de personnaliser les prompts pour guider la tâche entre l’apprenant et SIMBA tout en capturant les traces des interactions. L'idée est de proposer des prompts qui prennent en compte les réponses des apprenants et les scores de charge cognitive qui sont rapportés régulièrement au cours de la tâche (de forme auto-reporté), tout en promouvant les interactions les plus efficaces, par exemple en modifiant lexigence cognitive de la tâche pour lapprenant afin de ladapter à ses besoins.

Pour lobjectif 2, il est proposé danalyser les interactions apprenant-IA afin de faire émerger les stratégies de régulation et de gestion de la charge cognitive les plus efficaces. Pour cela, une analyse de traces dapprentissage (Learning Analytics - LA) sera conduite. Les Learning Analytics sont un domaine de recherche axé sur la mesure, la collecte, lanalyse et le rapport de données sur les apprenants et leurs contextes afin doptimiser les processus dapprentissage. Ces méthodes sont particulièrement précieuses pour comprendre les processus dapprentissage complexes, car elles associent des techniques analytiques intensives en données à des connaissances qui contribuent aux théories de lapprentissage, telles que la régulation de lapprentissage et la charge cognitive.

 

Clara Siracuse, Mar Pérez-Sanagustín, Franck Amadieu

 

Contact

Fanck Amadieu
CLLE

Notes

 

  1. Ferrettini G., Nascimento A. C., Pérez-Sanagustin M., Hilliger I. 2025, SIMBA: A Tool for Designing Generative AI Agents for Reflective Learning and Critical Thinking, European Conference on Technology Enhanced Learning (pp. 313-318), Springer Nature Switzerland.
  2. Tuteur capable de générer des questions à destination de l’apprenant sur le matériel à apprendre. Le but de ces questions est de contraindre l’apprenant à réfléchir sur le contenu, à approfondir ses connaissances, sans lui donner accès à la réponse directement.