L’innovation et la valorisation dans les Maisons des Sciences de l’Homme : l’exemple du LabCom Destins à la MSHS de Poitiers
Sylvie Sap est chargée de valorisation et responsable du Pôle Recherche et Innovation au sein de la Maison des Sciences de l'Homme et de la Société de Poitiers (MSHS, USR3565, CNRS / Université de Poitiers / Université de Limoges). Professeur des universités en sciences de l’éducation, Christophe Niewiadomski dirige, depuis le 1er janvier 2020, la Maison Européenne des Sciences de l'Homme et de la Société (MESHS, USR3185, CNRS / Université de Lille).
Le Réseau national des Maisons des Sciences de l’Homme (RnMSH) coordonne, depuis plusieurs années, un groupe de compétences fédérant des ingénieur(e)s et des chercheurs et chercheuses de MSH en charge de la valorisation de la recherche ou de la médiation scientifique. Lieu de partage de bonnes pratiques, le fil conducteur de cette année 2021-2022 est celui de la recherche partenariale et participative. La valorisation des résultats des recherches en sciences humaines et sociales n’a pas forcément une logique « marchande » mais, en revanche, elle doit être basée sur des critères d’utilité sociale.
Le présent article met en valeur, à titre d’exemple, un dispositif actif dans le domaine des recherches partenariales et participatives : le LabCom DESTINS de la MSHS Poitiers.
Créé en 2013, le programme « LabCom » est un outil de financement proposé par l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) en vue de consolider les relations entre un organisme de recherche et une petite ou moyenne entreprise dans un but de valorisation et d’innovation. En 2019, un accord de consortium entre le CNRS, la Scop Ellyx, la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société (MSHS) de Poitiers et la signature d’une convention entre la MSHS et l’ANR, aboutissent à la naissance du Laboratoire Commun (LabCom DESTINS - Dynamique des Entreprises, de la Société et des Territoires vers l’INnovation Sociale, pour une durée de trois ans. C’est tout particulièrement dans le domaine des sciences humaines et sociales que ce LabCom va développer des recherches, valoriser et innover.
Le LabCom DESTINS est le fruit d’une collaboration entre des chercheurs et chercheuses de la MSHS de plusieurs disciplines (droit, économie, géographie et sciences de gestion) et les consultants-chercheurs de la Scop Ellyx. Cette collaboration, débutée en 2017 à l’initiative de l’université de Poitiers et de la région Nouvelle-Aquitaine, portait sur la réalisation d’une étude par la Scop de consultance en innovation sociale Ellyx, intitulée « création d’une structure légère de transfert des connaissances en sciences humaines et sociales ».
Les chercheurs, chercheuses et consultants-chercheurs impliqués dans DESTINS collaborent sur quatre axes de recherche :
- L’analyse des trajectoires d’émergence et de consolidation des innovations sociales de rupture.
- La caractérisation des acteurs de l’écosystème et des cadres d’intervention et de financement.
- Le partage de valeurs, environnement juridique et régulations.
- La mesure d’impact des innovations sociales de ruptures à travers l’analyse de l’écosystème.
Ces quatre axes de recherche s’actualisent dans quatre grands domaines d’actions, que sont la transition écologique, l’inclusion sociale et la dépendance, les apprentissages en coopération et les nouveaux usages en partage (habitat, mobilités…).
Des « innovations sociales de rupture »
Le terme « innovation sociale » (IS) est de plus en plus utilisé pour désigner des initiatives et des démarches supposées pertinentes pour répondre à certains des grands défis contemporains : inégalités sociales, crise environnementale, accès à la santé ou à la culture, etc. Depuis une dizaine d’années et dans un contexte d’institutionnalisation des dispositifs de soutien à l’IS, différents travaux ont contribué à préciser et critiquer cette notion1 .
L’interconnexion et la complexité des défis identifiés nécessitent de penser des approches globales et ayant un pouvoir de transformation sociétal important, ce qui a conduit les équipes du LabCom DESTINS à se référer à l’« innovation sociale de rupture » (ISR). L’ISR doit être comprise comme une dynamique combinant des innovations de natures différentes : transformation des politiques publiques, des modèles économiques, des représentations culturelles, élaboration de nouveaux services et de nouveaux produits, etc. Sa pertinence tient précisément à cette agrégation d’innovations qui, ensemble, portent et appuient des processus de changements sociaux et sociétaux. Ces évolutions ne pouvant relever d’un seul acteur, ni même d’un seul type d’acteurs, l’ISR implique nécessairement un cadre de coopération d’acteurs hétérogènes (pouvoirs publics, entreprises, acteurs de l’Économie Sociale et Solidaire, société civile, etc.) appelés à constituer une « communauté de destins et de desseins », plus ou moins formalisée, mais suffisamment intégrée pour que la démarche soit partagée par tous.
Source : Ellyx, inspiré de Buaron Roberto
Si l’ISR propose un changement de paradigme dans la manière de concevoir le problème sociétal auquel elle s’attaque et dans la façon d’imaginer les solutions, sa contribution à l’intérêt général se veut manifeste et tangible, et résolument plus décisive que les solutions déjà existantes. Ainsi définie, l’ISR s’inscrit certes dans un processus plus large de transformation des pratiques sociales, mais la rupture qu’elle opère avec l’existant doit être repérable et objectivable.
Parce qu’elle relève d’une combinaison de changements et d’innovations réalisés par une coopération de différents acteurs, l’ISR suscite cependant un ensemble de questions complexes auxquelles le LabCom DESTINS tente d’apporter des réponses : existe-t-il un contexte institutionnel et/ou un écosystème favorable pour le développement de l’ISR ? Comment s’opère le partage de la valeur de l’ISR entre les acteurs ? L’ISR contribue-t-elle véritablement à transformer positivement la société en matière de transition écologique ou de dépassement des clivages socio-spatiaux par exemple ?
Le LabCom vu de l’intérieur
Le LabCom lui-même peut être considéré comme une innovation sociale. En effet, il favorise l’expérimentation d’une nouvelle forme de transfert de connaissances en SHS et présuppose la coopération entre différents acteurs hétérogènes de par leurs disciplines, leurs visions de la recherche et leurs approches des problèmes à traiter. Dès lors, que peut-on retirer de la mise en place de cette expérimentation ?
Quatre points d’attention peuvent être relevés :
- Un rapport à la temporalité hétérogène : parce que le chercheur est soumis à des contraintes liées à son environnement, le temps nécessaire à la recherche et au développement d’innovations sociales est parfois plus long que ne l‘envisagent ses partenaires.
- Des objectifs souvent dissemblables : la coopération et la mise en place d’une démarche commune et partagée est un préalable à l’innovation sociale. Or, il est parfois difficile pour chaque partenaire de la coopération d’expliciter ses enjeux, de convaincre et d’impliquer l’autre partenaire dans un projet commun.
- Une conception différenciée de la restitution des recherches : alors que les chercheurs et chercheuses s’attachent aux théories, à la précision des notions et des concepts, les consultants-chercheurs se focalisent plutôt sur la fluidité du discours et des constructions élaborées pour une large diffusion.
- Des enjeux de protection des données : quand l’université et l’Agence Nationale de la Recherche (en cohérence avec l’action du gouvernement et des institutions européennes) s’efforcent de respecter les règles permettant la protection et la sécurisation des données de la recherche, les entreprises du secteur privé, par souci de « réalisme gestionnaire », ont tendance à n’opérer qu’une veille sur les contraintes juridiques à venir, sans s’investir sur des enjeux qu’elles perçoivent comme ne les concernant pas.
Représentations, attentes et perspectives
Quelle est la conception que les chercheurs et chercheuses ont de l'innovation sociale ? Dans le cadre d’une enquête menée au sein du LabCom à la MSHS de Poitiers2 , en s'appuyant sur la contribution des chercheurs et ingénieurs signalés par l'InSHS, deux grandes représentations de la notion d’innovation sociale ont été recueillies : pour certains, l’innovation sociale tiendrait du conseil, de la préconisation à destination des acteurs extérieurs à la recherche, ces derniers allant puiser dans les publications scientifiques d’éventuelles solutions à des problématiques sociétales non résolues. L’objectif est alors de construire un propos socialement utile et scientifiquement fondé à propos d’une catégorie de population ou d’un territoire par exemple. Pour d’autres, l’innovation sociale permettrait avant tout de développer de nouvelles méthodes, de nouveaux outils, de nouveaux référentiels. En travaillant avec des collectivités territoriales, des centres socioculturels et des entreprises, les laboratoires de recherche mettent au service de l’écosystème territorial les connaissances et les expertises des chercheurs et chercheuses qui, unanimement, considèrent que leurs recherches participent à la transformation sociétale. Certains chercheurs se définissent même comme des « accompagnateurs de l’innovation sociale ». À l’évidence, le développement de la vulgarisation scientifique en SHS et de la valorisation des produits de la recherche participent aujourd’hui de cette ouverture de la recherche vers l’innovation sociale.
Outre l’expérience singulière du LabCom, certains appels à projets ou appels à manifestions d’intérêt, relèvent aujourd’hui de dispositifs de financement d’actions « imposant » la constitution en consortium de différents acteurs pour collaborer sur une problématique sociétale. Bien souvent, ces dispositifs mettent en avant de façon contraignante la mesure d’impacts dans l’évaluation des projets. Il est probable que l’un des enjeux majeurs de l’innovation et de la valorisation pour l’avenir sera de parvenir à articuler cette contrainte avec le mode dominant d’évaluation académique, lequel porte avant tout sur la qualité des travaux scientifiques réalisés plus que sur leur possible utilité sociale.
- 1Richez-Battesti N., Petrella F., Vallade D. 2012, L’innovation sociale, une notion aux usages pluriels : quels enjeux et défis pour l’analyse ? », Innovations n° 38. Douchet L. 2019, Être une entreprise et servir la société. Analyse du processus d’institutionnalisation de l’innovation sociale en France au début du xxie siècle, Thèse université de Bordeaux. Juan M., Laville J-L., Subirats J. (eds.) 2020, Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Erès.
- 2Duchein U. 2021, Innovation sociale : paroles de chercheurs, Rapport de stage au sein du LabCom DESTINS.