L’interdisciplinarité au cœur des MSH
Professeur d’histoire grecque à l’université d’Aix-Marseille et membre du Centre Camille Jullian - Histoire et archéologie de la Méditerranée, de la Protohistoire à la fin de l'Antiquité (CCJ, UMR7299, CNRS / AMU), Sophie Bouffier travaille notamment sur les thématiques de la gestion de l’eau : histoire des techniques, histoire culturelle et sociale, histoire des mythes. Elle est la directrice de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme (MMSH, USR3125, CNRS / AMU). Spécialiste de l'histoire du communisme rural, Jean Vigreux est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Bourgogne et membre du Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche « Sociétés, Sensibilités, Soin » (LIR3S, UMR7366, CNRS / Université Bourgogne Franche-Comté). Il est directeur de la Maison des Sciences de l'Homme de Dijon (MSH Dijon, UAR3516, CNRS / Université Bourgogne Franche-Comté) depuis 2017. Tous les deux sont membres du Bureau du RnMSH.
« Approche de problèmes scientifiques à partir des points de vue de spécialistes de disciplines différentes ». Cette définition, retenue pour l’interdisciplinarité et proposée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), donne à voir l’une des missions des Maisons des Sciences de l’Homme, qui non seulement ont eu, depuis leur origine, le souci de faire émerger des recherches pluridisciplinaires avec l’ensemble des sciences humaines et sociales, mais qui, depuis quelques années, en accord avec la nouvelle charte du réseau national des MSH (RnMSH) adoptée en 2019 avec ses tutelles (CNRS, CPU, Alliance Athena), ont pour mission d’encourager ces modalités de recherche. Ainsi, « pensées comme des lieux d’un partenariat fort entre le CNRS, les universités et les acteurs territoriaux, les MSH ont participé au développement de la logique de projets, à l’émergence de nouveaux outils pour la recherche et encouragé la pluridisciplinarité et l’interdisciplinarité au bénéfice de démarches de recherche novatrices » (préambule de la Charte).
Chaque MSH est donc « le lieu » de l’interdisciplinarité : à la fois un espace de rencontre propice entre les équipes qu’elle fédère, les chercheurs, les chercheuses et les doctorants, mais aussi un levier de construction pour des projets collaboratifs. L’évolution de la recherche montre également, au cours de ces dernières années, le grand intérêt des approches pluridisciplinaires et interdisciplinaires, voire transdisciplinaires, pour la progression de la connaissance.
Les défis des sociétés contemporaines invitent à développer des projets de recherche associant les SHS, les sciences de la vie et de la santé ainsi que les sciences physiques, sciences du numérique et de l’ingénieur. Si les effets induits de la pandémie de Covid19 ont eu un rôle d’accélérateur, le processus est plus large et se décline sur plusieurs registres : il s’agit d’une recherche académique, parfois d’une recherche action ou qui aide au processus décisionnel, mais qui peut aussi devenir participative.
L’interdisciplinarité se pratique alors de différentes manières, avec un souci central qui est celui de veiller à l’équilibre entre les domaines et les disciplines, afin d’éviter de reléguer certaines d’entre elles au rang de sciences auxiliaires, voire de forces supplétives. Les directives, en particulier de l’union européenne qui a défini « sept défis prioritaires » (santé, changement démographique et bien-être ; bio-économie : sécurité alimentaire, agriculture et sylviculture durables, recherche marine et maritime et recherche sur les voies de navigation intérieure ; énergie sûre, propre et efficace ; transports intelligents, verts et intégrés ; action climatique, environnement, efficacité des ressources et matières premières ; l’Europe dans un monde en évolution : sociétés inclusives, innovantes et réflexives), ont participé également aux initiatives des MSH. Les chercheurs et chercheuses, comme leurs tutelles et la société civile, ont compris que l’on ne pouvait avancer sur certains enjeux du futur que par le biais d’une réflexion croisée et polyphonique. Ce qui implique une remise en question des concepts et méthodologies de chacun pour adopter sinon un langage commun, du moins une réflexion où chacun interroge les pratiques de l’autre et les fait progresser par le regard nécessairement distancié qu’il porte sur ses résultats.
Ainsi en est-il quant au développement des dispositifs locaux non seulement en matière d’environnement, de développement durable, d’énergie, de santé, de mobilité et de transports, d’éducation, de culture, mais également d’économie sociale et solidaire…
Dans cette optique, le traitement d’un enjeu de société invite à trouver des problématiques communes ou complémentaires : les questions d’environnement peuvent être différemment abordées par les sciences de l’environnement, par les sciences humaines et sociales, ou dans une dynamique commune au sein de projets qui trouvent leur concrétisation avec les différents appels à projets ou programmes de recherches. Aucune approche n’est soluble dans l’autre, mais toutes se combinent pour atteindre l’interdisciplinarité. Pour reprendre le sujet du moment, les crises environnementales et sanitaires, le RnMSH a soutenu plusieurs projets destinés à mettre en regard des points de vue issus d’environnements différents. Ainsi, le projet Citoyennetés politique, sociale, sanitaire et numérique au prisme de l’épidémie de Covid-19 associant juristes, politistes, professionnels de santé publique, sociologues et historiens issus des MSH de Dijon, Nancy, Besançon avait pour objectif d’interroger la politique menée depuis le début de la crise, conduisant à la mise en œuvre de procédures et de droits d’exception qui ont paru menacer la démocratie et les libertés publiques à bon nombre de citoyens. Cette réflexion avait le mérite de montrer que la crise sanitaire ne faisait qu’éclairer et amplifier une crise démocratique préexistante, et qu’il fallait repenser le débat public et la cohésion sociale.
Par ailleurs, tout en continuant à impulser et soutenir fortement les collaborations disciplinaires intra-SHS, les MSH ont vocation à incuber l’interdisciplinarité en s’appuyant sur les ressources et équipes des sites universitaires, du CNRS et des IR*.
Chaque MSH soutient les échanges et transversalités nécessaires et favorise l’accès aux infrastructures de recherche. Dans cette dynamique plurielle, il y a un domaine qui participe aussi du processus en cours, ce sont les plateformes technologiques de MSH. Mises au service de la recherche, au carrefour de l’interdisciplinarité, elles sont tournées vers l’accompagnement et le montage des projets de recherches, la diffusion des connaissances dans un cadre général de science ouverte. Cela implique à la fois des procédures pour favoriser les démarches participatives dans les réponses aux attentes sociales ou pour mettre en œuvre des modalités de valorisation et de dissémination des résultats vers un public plus large que celui des seuls chercheurs.
Ainsi, pour mener à bien leur mission en lien avec les IR* (Huma-Num et Progedo), les MSH, parties prenantes du RnMSH et de son réseau de plateformes (Spatio, Scripto, Audio-visio, Cogito et Data), ont vocation à développer non seulement les bonnes pratiques, mais aussi à penser scientifiquement les liens entre ingénierie et recherche. C’est dans ces échanges méthodologiques qu’elles peuvent œuvrer avec le plus d’efficacité au soutien et au développement de l’interdisciplinarité.