L’OmniGlobe : une interface de visualisation et d'exploration de nos mondes géonumériques

La Lettre Sciences des territoires

#OUTILS DE LA RECHERCHE

Un nouvel équipement vient d’intégrer le GeoDock, espace de médiation scientifique du CNRS installé sur le campus bordelais. Cet OmniGlobe, couplé à d’autres dispositifs de médiation, permet aux chercheurs et chercheuses de valoriser leurs recherches mais aussi d’explorer autrement des bases de données planétaires. Avec le projet Spherographia, les géographes de l’UMR Passages (UMR5319, CNRS / ENSAP Bordeaux / Université de Bordeaux / Université Bordeaux Montaigne) mobilisent ces interfaces numériques à la fois comme des supports de recherche et de médiation.

GeoDock : un espace d’exploration des données de la recherche 

Inauguré en décembre 2023, le GeoDock est un espace de médiation scientifique et d'exposition de la recherche, ouvert à tous les publics, sur le campus de l'université Bordeaux Montaigne, à Pessac. Associé à des espaces de consultation d’un fonds documentaire spécialisé en géographie, riche d’une photothèque et d’une cartothèque, le GeoDock est équipé d’une digital room, espace de médiation qui se compose de trois supports numériques complémentaires.

Une table tactile permet de travailler autour d’un support interactif, facilitant l’exploration collective et collaborative de contenus et de données. Des films réalisés à partir des travaux de recherche projetés sur un mur d’images LED proposent de nouvelles formes d’écriture et de réflexion scientifique. Enfin, l’OmniGlobe, support sphérique de visualisation, permet d’appréhender de manière dynamique des phénomènes globaux tels que le changement climatique ou l’évolution des milieux, à partir de jeux de données scientifiques et pédagogiques issus de sources, telles que le service Science On a Sphere® de l’agence américaine NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) ou le programme satellite européen Copernicus. 

Outil de médiation, l’OmniGlobe est aussi une interface de recherche exploratoire que s’approprient les équipes du laboratoire Passages, en y intégrant leurs données, notamment dans le cadre du projet ANR Spherographia.

Révéler la fracture géonumérique du Monde

En prenant pour point de départ les globes virtuels, comme objets d’art, de savoir et de pouvoir, Spherographiaexplore les mondes géonumériques (la géonumérisation est la spatialisation de la mise en données du monde). Les récentes transformations technologiques conduisent à une profusion de data qui donnent l’impression de couvrir ces globes virtuels jusqu’à saturation. Pourtant, la datasphère est loin d’être homogène. La géonumérisation du Monde reste très inégale. Des vides informationnels demeurent comme autant de nouvelles fractures numériques que travaillent les géographes, historiens et géomaticiens du projet1.

Associant exploration de données, entretiens avec les concepteurs des globes et enquêtes sur des marges territoriales, qui sont souvent, aussi, des marges cartographiques, ils s’interrogent sur l’origine de ces déserts de données : absence réelle d’information, oubli, incommensurabilité ou invisibilisation voulue, subie ou inconsciente ? Analyser les modalités d’omission inhérentes à la fabrique de ces globes virtuels permet alors d’entrevoir leur puissance d’objectivation qui en fait à la fois un instrument de connaissance et d’ignorance du monde. 

En mobilisant la digital room du GeoDock, les chercheurs et chercheuses de Spherographiaexplorent et mettent en lumière les lacunes inhérentes à ces globes qui agissent sur nos imaginaires territoriaux. 

Biodiversité : un monde très inégalement observé

Omniprésents dans les documentaires2, les rapports scientifiques3, les événements internationaux4 ou les musées5, les globes sur la biodiversité donnent l’illusion d’une connaissance exhaustive de la faune et de la flore. Or l’analyse des efforts de collecte des observations naturalistes révèle de fortes inégalités spatiales. Si l’accumulation des 3 milliards d’observations recensées dans la base de données mondiales de référence (GBIF) peut laisser croire à un déluge de données, leur distribution géographique et temporelle révèle d’importantes différences entre des secteurs qu’on pourrait juger surpâturés et des marges qui ne semblent visitées qu’exceptionnellement.

Plonger dans le détail de ces observations naturalistes montre que les efforts de collecte ne ciblent pas toujours les hotspots de biodiversité. Si un consensus scientifique semble se dégager sur une concentration de la biodiversité mondiale au sein des forêts tropicales, elles restent relativement peu explorées : 10 % des données du GBIF se situent dans la ceinture intertropicale pour plus des trois quarts au nord du tropique du Cancer. Diviser le monde en un maillage de cellules de 10 kilomètres sur 10 kilomètres montre que 83 % d'entre elles ne disposent d'aucune information, surtout dans les océans. A contrario, les cellules de nombreuses zones urbaines d'Europe de l'Ouest et d'Amérique du Nord rassemblent plusieurs millions d’occurrences !

La répartition spatiale des données naturalistes semble ainsi contingente de l'occupation et de l'accessibilité des espaces : 28 % des observations recueillies sont à moins d'un kilomètre du réseau routier principal, surface ne couvrant que 6 % des terres du globe. Ce fort tropisme vers les voies de communication ou vers les aires protégées est aussi observable à l'échelle des différents terrains du projet Spherographia : le Québec, la Guyane ou Madagascar. Zoomer encore sur la fabrique des données naturalistes, par exemple sur la réserve naturelle nationale des Nouragues (Guyane), souligne le caractère ultra-localisé des données du GBIF. La réserve qui couvre 0,1 % du territoire guyanais, rassemble 40 385 observations naturalistes (2,5 % du total guyanais). Si l’on s'intéresse à la localisation précise de ces observations, il s’avère que 97 % se concentrent sur trois sites de cette station scientifique (le camp de l'Inselberg, le camp Altaï et le saut Pararé), soit 10 % de la superficie de la réserve.

Ce jeu de déconstruction multiscalaire des données naturalistes, que les dispositifs du GeoDock permettent d'opérer et de mettre en scène, révèle le caractère très ponctuel des connaissances sur la biodiversité, malgré la prédominance de visuels globaux donnant l'illusion d'un déluge de données. Décaler le regard, des zones de concentration en données vers les blancs des cartes, permet de mettre en lumière une inégale géonumérisation du monde qui doit d'être interrogée par la pratique du terrain, la consultation des acteurs locaux de la biodiversité afin d'incarner les données naturalistes qui représentent bien plus que des traces numériques. 

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Les outils du GeoDock en dialogue autour de la biodiversité : Omniglobe et mur d’images LED projetant et déconstruisant les données globales du GBIF (haut), table tactile opérant un zoom progressif sur l’un des territoires d’étude, la Guyane (bas) © Fabrice Dubertret

Autochtonie : un contre-globe de territoires invisibilisés est-il possible ?

Si Spherographia œuvre à une déconstruction des visuels et des données drapant les globes virtuels afin d'en révéler les fractures numériques, le projet propose aussi d'établir un ensemble de représentations alternatives du monde, sous la forme de contre-globes autour de thématiques peu ou pas abordées par les nombreux globes existants6. En se saisissant notamment de la question des peuples et territoires autochtones, le projet vise à rendre explicite une présence autrement méconnue.

Selon l’Organisation des Nations unies, les peuples autochtones constituent aujourd’hui 6,2 % de la population mondiale : plus de 476 millions de personnes réparties dans 90 pays différents et appartenant à plus de 5 000 cultures distinctes (dont les Aborigènes d'Australie, les peuples précolombiens des Amériques, de nombreuses ethnies d'éleveurs transhumants en Afrique, ou des peuples tirant leur subsistance des forêts d'Asie). Les processus coloniaux ont longtemps recouvert les peuples autochtones d’un voile d’invisibilité, niant jusqu’à leur existence même ou clamant leur disparition. Mais à partir de mobilisations fortes dans les années 1970, des liens se sont tissés entre peuples autochtones éloignés géographiquement qui ont transnationalisé leurs luttes pour organiser la décolonisation de leurs territoires et faire reconnaître leur droit à une existence différente et à disposer d’eux-mêmes, aujourd'hui inscrits dans le droit international7.

En parallèle, des représentants des peuples autochtones se sont progressivement réappropriés les outils cartographiques des pouvoirs coloniaux pour identifier et montrer les espaces qu’ils revendiquent. Alors que les cartes officielles ont souvent occulté leur présence, les contre-cartographies autochtones éclairent peu à peu ces marges du monde. Malgré le dynamisme de ces initiatives, la publication de ces cartes est entravée dans de nombreux pays, en raison de la fréquente opposition des États aux revendications cartographiées.

À partir de ses travaux de thèse prolongés dans le cadre du projet Spherographia, le géographe et géomaticien Fabrice Dubertret (UMR Passages) propose de combler provisoirement ces vides cartographiques par une modélisation visant à dresser un panorama global des espaces les plus probablement détenus aujourd’hui par des peuples autochtones. Ce modèle met en contraste les délimitations des territoires autochtones rassemblées sur la plateforme LandMark8 avec un ensemble de données socio-environnementales (diversité linguistique, anthropisation des espaces, etc.), permettant ainsi d’extrapoler les connaissances actuelles sur la présence autochtone à l’ensemble du globe, y compris là où les données sont lacunaires. Bien qu’indicatifs, les résultats, satisfaisants tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif, ont ensuite été mis en carte et incarnés par le géoréférencement d'une centaine de noms de peuples des cinq continents. Ces données inédites, déployées sur l'OmniGlobe du GeoDock9, servent ainsi de support tant de médiation que de discussion scientifique autour d'un sujet hautement politique, mais géographiquement incertain. Surtout, ce contre-globe numérique, qui se présente en miroir des représentations de l’anthropocène, invite à regarder différemment la planète. 

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Exploration du contre-globe sur la localisation indicative des territoires autochtones du monde © Fabrice Dubertret

Les dispositifs de la digital room du GeoDock (OmniGlobe, écran géant et table tactile) permettent une représentation multiscalaire de problématiques complexes et constituent des outils de recherche, d'exploration et de médiation scientifique, désormais éprouvés.

Caroline Abela, CNRS ; Véronique André-Lamat, Université Bordeaux Montaigne ; Fabrice Dubertret, CNRS ; Carlos Jenart, CNRS ; Shadia Kilouchi, CNRS ; Léa Ménard, Université Bordeaux Montaigne ; Matthieu Noucher, CNRS ; UMR Passages, Bordeaux 

Contact

Shadia Kilouchi
GeoDock, Passages
Fabrice Dubertret
Spherographia, Passages

Notes

 

  1. Le projet réunit six unités de recherche : Passages à Bordeaux, le Pôle de recherche pour l'organisation et la diffusion de l'information géographique (PRODIGUMR8586, CNRS / IRD / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Université Paris-Cité / AgroParisTech ) et le Centre de recherches historiques (UMR8558, CRH, CNRS / EHESS) à Paris, le laboratoire Littoral, environnement, télédétection, géomatique (UMR6554, LETG, CNRS / Nantes Université / Université de Bretagne Occidentale / Université Rennes 2 ) à Nantes, le laboratoire Environnement, Ville, Société (EVS, UMR5600, CNRS / Université Lumière Lyon 2 / Université Jean Moulin Lyon 3 / Université Jean Monnet Saint-Étienne / ENS de Lyon / ENTPE / ENSA Lyon), à Lyon et Saint-Étienne  et le Laboratoire interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (Lisst, UMR 5193, CNRS / Université Toulouse Jean Jaurès) à Toulouse.

  2. Les globes virtuels alimentent, par exemple, le fil narratif du documentaire Our Planet Has Limits. The Science Warning et le livre Breaking Boundaries : The Science Behind our Planet, préfacé par Greta Thunberg, qui accompagne sa sortie sur Netflix en septembre 2021.

  3. Les globes produits par le Met Office Hadley Centre qui spatialisent différents scénarios de dérèglement climatique sont, par exemple, utilisés dans les rapports du GIEC et de l’IPBES.

  4. Les nombreux outils de visualisation de la biodiversité présentés lors du Congrès de la Nature organisé par l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) à Marseille, en septembre 2021, en sont de bons exemples.

  5. L’agence américaine NOAA a créé Science On a Sphere®, un service muséographique qui permet de projeter des données sur un globe de plusieurs mètres de diamètre. Installée dans 23 pays, cette interface matérielle est couplée à un site Internet.

  6. Près de 450 globes virtuels sont déjà recensés dans la globothèque du projet.

  7. La convention n°169 de l’Organisation Internationale du Travail de 1989, et surtout la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones de 2007.

  8. LandMark constitue actuellement la base de données globale la plus complète sur les droits fonciers autochtones.

  9. Un globe physique a aussi été créé par Alain Sauter pour les expositions Spherographia.