Mettre en scène et faire parler des artisans dans l’espace muséal

La Lettre Arts et littérature Anthropologie

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Anthropologue, chargé de recherche CNRS au laboratoire Éco-anthropologie (EA, UMR7206, CNRS / MNHN), Arnaud Dubois s’intéresse aux pratiques de colorations et aux conceptions de la couleur dans des communautés artistiques, artisanales et industrielles en Europe et notamment en France. Dans le cadre d’une comparaison anthropologique, il a créé le collectif « Chromoculture » pour étudier les processus d’écologisation de la couleur en Europe et la façon dont les collaborations interdisciplinaires arts/sciences peuvent apporter de nouvelles perspectives pour améliorer la fabrication et l’usage de la couleur dans les sociétés industrielles.

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Laurence Raverdeau (MOF Tapissière), MOF en scène du 7 janvier 2018 © Thierry Caron

Créé en 2017 dans le cadre de l’exposition Les Meilleurs Ouvriers de France au Musée des arts et métiers1, « MOF en scène : des mots et des mains » relève d’une forme théâtrale brève, située à la lisière de la performance, de la médiation et du théâtre documentaire. Pensé comme un « apéritif théâtral» au cœur de l’exposition, le dispositif proposait, en quinze minutes, plusieurs séances réunissant sur scène trois Meilleurs Ouvriers de France (MOF), suivie d’un échange avec le public. Au sein même de la salle d’exposition, une estrade signalait la possibilité de cet événement scénique à venir : scène minimale, toujours là mais le plus souvent vide3, qui ne s’animait qu’au moment de la prise de parole hebdomadaire4. Sous la direction de Didier Ruiz et de La compagnie des Hommes, les MOF devenaient narrateurs de leur propre expérience, tandis que les visiteurs étaient déplacés vers une position de spectateurs. L’intérêt de cette proposition tient précisément à ce déplacement. Elle ne consiste pas à représenter les métiers de l’artisanat, mais à faire venir sur scène celles et ceux qui les exercent, en tant que porteurs d’un savoir, d’une mémoire, d’une pratique et d’une parole sur l’artisanat. À ce titre, MOF en scène s’inscrit dans le champ du théâtre du réel et, plus précisément, dans celui du « théâtre des personnes réelles5 ». Depuis les années 1990, le théâtre contemporain accorde en effet une place croissante à des interprètes non professionnels6, choisis moins pour leur maîtrise du jeu que pour l’expérience située dont ils sont porteurs, qu’elle relève d’un monde social, d’un vécu ou d’un métier. Les participants de MOF en scène ne relèvent ainsi ni de la fiction ni de l’incarnation dramatique au sens strict. Ils apparaissent sur scène en tant qu’artisans, exposant des fragments d’eux-mêmes, de leur trajectoire et de leur pratique professionnelle. Le geste théâtral se déplace dès lors de l’imitation d’une action vers l’agencement d’une présence. Il ne s’agit plus de faire « comme si », mais de rendre sensibles des existences et des récits qui, d’ordinaire, demeurent hors de la scène.

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Émile-Armand Benoit (MOF Couvreur), MOF en scène du 7 janvier 2018 © Thierry Caron

Depuis longtemps, Didier Ruiz travaille avec des non-acteurs : ouvriers, adolescents, chercheurs, anciens détenus, personnes transgenres, religieux. Ce qui l’intéresse n’est pas la performance virtuose, mais la qualité de présence de ceux qu’il invite à parler depuis leur propre place. Ces interprètes sont moins des amateurs7 que des « témoins réels8 ». Leur participation ne s’intègre donc jamais à un protocole préétabli. Cette méthode de travail a ainsi exigé, pour chaque artisan monté sur scène, un temps d’écoute, de confiance et d’accompagnement strictement individuel avec le metteur en scène. Ensuite, afin de préserver l’oralité, l’hésitation et la singularité du dire, la mise en scène reposait sur une parole non figée dans un texte écrit et non mémorisée comme un rôle9. Présents sur l’estrade, les artisans ne livrent donc pas un savoir abstrait sur leurs métiers, mais une parole incarnée et individuelle, traversée par les outils, les matières, les habitudes, les fatigues et les fiertés de chacun vis-à-vis de leur travail. Ce dispositif entrait alors en résonance avec la méthodologie curatoriale mise en place dans l’exposition. Celle-ci s’est en effet construite comme une « exposition-enquête10 », issue d’un travail de terrain mené dans toute la France auprès de différents MOF, parallèlement à une enquête dans les réserves du Musée des arts et métiers sur le patrimoine des arts appliqués aux métiers. MOF en scène prolonge alors ce geste ethnographique tout en le déplaçant. Là où l’exposition articule objets, images, outils, matériaux et séquences de travail des artisans, la scène introduit un autre régime de présence : celui de la parole adressée et de la coprésence entre celui qui raconte et celui qui écoute. Ce déplacement engage une autre réflexion sur la représentation du travail que celle que l’on donne à voir par la culture matérielle. En faisant monter sur scène des mosaïstes, couvreurs, sculpteurs, cuisiniers, joaillers, vitraillistes, verriers ou brodeurs11MOF en scène ne montre pas seulement la diversité des métiers du concours et leur historicisation patrimoniale. Le dispositif scénique reconfigure les lieux de l’énonciation légitime en permettant aux artisans de prendre eux-mêmes la parole, sans intermédiaire. Il ne s’agit plus de collectionner, de documenter ou de commenter des savoir-faire depuis l’extérieur, mais de laisser advenir une voix située, issue de l’expérience. En ce sens, le dispositif met en tension la posture ethnographique de l’exposition. Ici, l’enjeu n’est pas de dire qui sont les MOF à travers leurs gestes et leurs objets, mais de les laisser dire, au milieu même de ces artefacts, ce qu’ils font, comment ils le font, et ce que ce faire engage.

La brièveté de la forme et son inscription dans le présent de la rencontre produisent alors, en relation avec le patrimoine exposé, un temps condensé et intensif d’énonciation, où se joue, dans la qualité de la relation, de l’écoute et de l’adresse, quelque chose d’autre sur l’artisanat. Pour autant, la force de cette forme ne réside pas dans une prétendue vérité du moment. Comme l’a montré Alessandro Portelli à propos des récits de vie12, ce qui nous est donné à entendre n’est jamais l’expérience de travail pure mais sa narration, une construction verbale par laquelle un sujet donne forme à sa vie professionnelle. MOF en scène n’échappe pas à cette règle. La présence des artisans sur scène, dans l’espace muséal, produit une forme composée, travaillée, agencée, même si elle cherche à préserver l’oralité. C’est ce qui fait non seulement la richesse mais aussi l’ambiguïté du dispositif. Il trouble les frontières entre authenticité et construction, spontanéité et mise en scène, document et théâtre. Les MOF y apparaissent dès lors comme des personnes et comme des figures dramaturgiques. Leur parole est à la fois singulière et déjà orientée par le cadre de l’exposition, par la scène, par l’écoute du public.

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Jean-Pierre Lebureau (MOF Ornemaniste), MOF en scène du 7 janvier 2018 © Thierry Caron

C’est ici qu’intervient la question des relations entre éthique et esthétique, centrale dans les analyses du théâtre avec les non-professionnels13. Si les artisans arrivent sur scène avec une légitimité forte, liée à leur métier et à leur titre de MOF, leur déplacement vers l’espace théâtral et muséal les place malgré tout dans une situation de vulnérabilité relative. Ils ne sont pas des acteurs formés, ils s’exposent dans une parole personnelle et acceptent de faire de leur savoir-faire, de leur trajectoire et parfois d’eux-mêmes l’objet d’un regard. L’un des enjeux du travail de Didier Ruiz consiste justement à contenir cette vulnérabilité par le soin accordé, en amont de la montée sur scène, à l’écoute, à la confiance et à la relation. En cela, MOF en scène peut aussi être compris dans le cadre plus large des « créations partagées » et des formes participatives analysées par Claire Bishop ou Shannon Jackson14. Ici, la participation ouvre la scène à des présences issues d’autres mondes que ceux du théâtre ou de la performance. Il ne s’agit pas de célébrer abstraitement « l’artisanat », mais d’amener le spectateur à regarder, écouter et reconnaître des vies, des corps, des voix et des pratiques souvent peu représentées, tant dans les expositions d’art visuels que dans les arts vivants. À l’intersection de l’enquête ethnographique et du théâtre documentaire, MOF en scène reconfigure ainsi les modalités de visibilité des métiers artisanaux et les conditions de leur énonciation dans l’espace muséal. La scène n’y fonctionne plus seulement comme le lieu de la fiction, mais comme un espace de parole, de présence, de mise en visibilité et de mise en relation, où s’élabore une forme d’engagement collectif entre artisans, institution muséale et publics.

Contact

Arnaud Dubois
EA

Notes

 

  1. L’exposition temporaire Les Meilleurs Ouvriers de France, présentée au Musée des arts et métiers du 30 mai 2017 au 7 janvier 2018 sous le commissariat d’Arnaud Dubois, a été coproduite par le Comité d’organisation des expositions du travail et du concours « Un des Meilleurs Ouvriers de France » (COET-MOF) et le Musée des arts et métiers, avec le soutien de la Fondation d’entreprise EY pour les métiers manuels.
  2. Selon les mots de Didier Ruiz, metteur en scène à l’initiative de cet événement, conçu en collaboration avec le commissaire de l’exposition, à l’invitation d’Yves Winkin, alors directeur du Musée des arts et métiers et initiateur de l’exposition.
  3. Rejouant en cela le dispositif artistique imaginé par Félix González-Torres dans Untitled (Go-Go Dancing Platform), 1991.
  4. Tous les dimanches à 15h et 16h30, de mai 2017 à janvier 2018. 
  5. Mumford M., Garde U. 2016, Theatre of Real People, Methuen Drama.
  6. Doyon R. (dir.) 2021, Ouvrir la scène. Non-professionnels et figures singulières du théâtre, Édition Deuxième époque. Doyon utilise le travail de Didier Ruiz et de La compagnie des Hommes comme précurseur en France de ce théâtre.
  7. Bordeaux M-C., Caune J., Mervant-Roux M-M. (dir.) 2011, Le Théâtre des amateurs et l’expérience de l’art. Accompagnement et autonomie, L’Entretemps.
  8. Doyon R. 2025, Didier Ruiz, La compagnie des Hommes ou le partage du sensible, in La compagnie des Hommes : Traces 1996-2026.
  9. Dans ce cadre, Didier Ruiz a explicitement interdit que les temps de préparation et les prises de paroles publiques soient documentées et enregistrées. Il n’existe donc pas d’archives de cet événement ni de sa préparation, en dehors des images accompagnant cet article. 
  10. Dubois A. 2017, Les Meilleurs Ouvriers de France, Skira editore, pp.9-17.
  11. Les MOF qui sont montés sur scène et ont pris la parole sont : Chrystèle Albertini, mosaïste – Adrien Beaugendre, couvreur – Emile-Armand Benoit, couvreur – Arnaud Briand, sculpteur – Jonathan Buirette, poissonnier – Christian Caudron, marbrier – Stacy Cez, charcutier – Thierry Coullouette, sculpteur – Stéphane Deschamps, couvreur – Fabrice Desvignes, cuisinier – Sophie Doisy, restauratrice – Audrey Durand, polisseuse en joaillerie – Oscar Esteves, lunetier – Caroline Hardouin-Perruchot, graphiste – Christophe Haton, professeur de cuisine – Sylvie Joly, tapissière – Violette Banafsheh Khatami, peintre sur soie – Jean-Pierre Lebureau, ornemaniste – Dominique Legris, vitrailliste – Stéphane Louis, verrier – Carine Lourme, brodeuse – Sébastien Miliasseau, prothésiste dentaire – Arestakes Nevcheherlian, sculpteur – Benoit Nicolas, cuisinier – Laurence Raverdeau, tapissière –  Claire Sarmadi, créatrice de mode – Jean-Luc Seigneur, graveur – Satoshi Sekimoto, brodeur – Julian Tonnelier, fleuriste – Eric Trochon, chef cuisinier – Arnaud Vanhamme, poissonnier-écailler – Paul-Anthony Zamora, joaillier.
  12. Portelli A. 2026, Prendre la parole. L’histoire orale entre récits, imaginaires et dialogues, Agone.
  13. Mumford M., Garde U. 2015, Staging Real People: On the Arts and Effects of Non-Professional Theatre Performers, Performance Paradigm, vol. 11 : 5-15.
  14. Bishop C. 2012, Artificial hells : participatory art and the politics of spectatorship, Verso Books ; Jackson S. 2011, Social works : performing arts, supporting publics, Routledge.