Mondes en transition : un pont France-Brésil pour les sciences humaines et sociales
#À L'HORIZON
Le laboratoire international Mondes en transition (IRL2034, CNRS / Université de São Paulo - USP) a été créé en septembre 2024, lors d’une cérémonie de signature organisée en marge de la 3e édition des Semaines France-USP, en présence de Marie Gaille, alors directrice de CNRS Sciences humaines & sociales, et du recteur Antônio Carlotti, recteur de l’USP. Depuis cette date, l’unité a profité de l’élan apporté par la formidable intégration des communautés de l’enseignement supérieur et de la recherche française et brésilienne pour lancer ses activités et pour se structurer autour de son programme de recherche. Retour sur une année intense sur le campus de l’université de São Paulo.
Un héritage historique et intellectuel prestigieux
Les relations académiques entre la France et le Brésil, et particulièrement avec l’université de São Paulo, sont anciennes. Lors de la création de la faculté de philosophie, lettres et sciences humaines de cette dernière, en 1934, plusieurs pays européens sont sollicités pour envoyer des professeurs qui formeront les premières promotions. Au sein de cet ensemble, les membres de la mission universitaire française vont se distinguer par leur engagement dans la construction effective de l’université et par leur intérêt intellectuel pour le Brésil. Pour la plupart des jeunes enseignants encore inconnus, beaucoup deviendront des intellectuels de premier plan (Claude Lévi-Strauss, Fernand Braudel, Roger Bastide, etc.), et ils laisseront une empreinte profonde de leur passage.
Après la Seconde Guerre mondiale, les liens sont restés et les grands noms de l’université française (par exemple Michel Foucault) sont passés à l’USP pour donner des cours durant les décennies 1950, 1960 et 1970. En parallèle, de nombreux intellectuels brésiliens se sont formés en France et sont devenus professeurs d’université à leur retour. Certains se sont aussi réfugiés à Paris pendant la période de la dictature militaire. Au début des années 1980, des dispositifs comme les projets CAPES/COFECUB permettent d’entretenir l’élan en proposant un cadre structuré.
L’héritage de ces circulations reste profondément vivant et les relations intellectuelles et académiques entre France et Brésil extrêmement intenses, en particulier dans le domaine des sciences humaines et sociales. C’est donc peu dire que la création d’un laboratoire international couvrant l’ensemble de ces disciplines était attendue, et qu’elle a suscité un grand intérêt de la part des chercheurs et enseignants, et chercheuses et enseignantes, au sein de l’USP et au-delà.
Un programme de travail centré sur la question des transitions
Le projet scientifique du laboratoire a été élaboré par le biais d’une large consultation des communautés universitaires en France et au Brésil durant les années 2022 et 2023, avant d’être finalisé en 2024. Il place l’activité de l’unité sous le prisme de la question des transitions (la positionnant ainsi dans le champ des transition studies), pris ici comme un révélateur de dynamiques économiques, sociales, environnementales ou culturelles contemporaines, mais en l’abordant aussi de manière critique. En effet, si les politiques publiques s’appuient de plus en plus sur les transitions comme exigence ou comme finalité, ce concept a déjà été largement mobilisé par le passé dans les sciences humaines et sociales (transition démographique, politique, etc.), et il apparaît aussi parfois comme la reformulation contemporaine de notions préexistantes (comme le développement durable).
Le laboratoire appréhende cet ensemble par le biais de cinq axes de recherche :
Circulations, mobilités et espaces transnationaux
« Faire monde » dans la diversité des langues et cultures
Transitions socio-économiques et dynamiques des inégalités
Mutations du droit et de la démocratie
Transitions environnementales à l’ère de l’Anthropocène
Loin de constituer des silos isolés, ces axes ont vocation à échanger entre eux et à créer des projets conjoints. La création à partir de l’année 2026 d’un séminaire de laboratoire commun dont les séances sont organisées tour à tour par chacun des axes en est une illustration.
Une jeune unité qui a vite pris ses marques
Dans ce contexte, la première année de l’unité a été marquée à la fois par la tenue d’un grand nombre d’événements scientifiques et par une campagne d’adhésion (encore en cours) qui a rencontré un grand succès. Plus de trente conférences, débats et colloques ont eu lieu durant l’année 2025, organisés par l’unité, souvent conjointement avec d’autres partenaires, la plupart s’étant déroulés dans la Maison du CNRS. Ce local, mis à disposition par l’USP pour sa coopération avec le CNRS, se constitue pour cette raison chaque fois plus comme un lieu de référence pour le débat intellectuel et universitaire franco-brésilien. L’année 2026 ne sera pas moins chargée de ce point de vue car le laboratoire organisera ou participera à plusieurs colloques internationaux, notamment le colloque « Marc Bloch au Brésil » ou l’Atelier International « Mémoire, information et droit dans les démocraties en transition ».
Concernant les effectifs, le laboratoire compte deux chercheurs et une chercheuse CNRS permanents, et il héberge, lors de visites de courte ou moyenne durée, toutes celles et tous ceux qui souhaitent y développer des activités. Sur l’année 2025, en plus de trois chercheurs soutenus par le dispositif Soutien à la mobilité internationale (SMI) proposé par CNRS Sciences humaines & sociales, ce sont une douzaine de collègues qui s’y sont succédé pour des accueils de quelques jours à quelques semaines. L’unité agrège également une soixantaine de membres participants, dont vingt-neuf sont originaires de l’USP, neuf du CNRS, et les autres d’une quinzaine d’autres institutions françaises et brésiliennes. Si quelques disciplines sont un peu plus fortement présentes, comme la sociologie, l’anthropologie, l’histoire et le droit, l’ensemble du spectre des sciences humaines et sociales est présent dans le laboratoire, philosophie et littérature étant en voie d’intégration ou de consolidation. Sur le plan des outils, un site web et une liste de diffusion ont été mis en place.
Le colloque « Mondes en transition : nouvelles pratiques du travail de terrain »
Soutenu par l’Institut Français, la Fundação de Amparo à Pesquisa do Estado de São Paulo (FAPESP), le CNRS et l’IRP Valua Terra, le colloque s’est tenu du 17 au 19 septembre 2025 à la Maison du CNRS de l’université de São Paulo. Organisé dans le cadre de la 4e édition des Semaines France-USP, il participait également de la saison croisée France-Brésil 2025. Son objet était d’interroger les pratiques du travail de terrain en sciences humaines et sociales, et leurs évolutions depuis le tournant des années 2000.
Quatre tables rondes étaient centrées autour de thématiques permettant d’envisager plusieurs aspects de ces questions : rapport de l’histoire et de l’anthropologie à leurs terrains, défis méthodologiques du terrain contemporain, enseignement et apprentissage du terrain, pratique des langues et terrain linguistique. Une cinquième, organisée par de jeunes chercheurs et jeunes chercheuses, a permis de mettre en avant des expériences de terrains actuels, souvent placés sous le signe de la conflictualité.
Le colloque a par ailleurs innové par l’organisation de deux masterclasses. Lors de celles-ci, deux duos d’enseignants-chercheurs ou enseignantes-chercheuses ont échangé durant plus d’une heure et demie avec un public d’étudiants et étudiantes sur deux thèmes : « travail de terrain et intersectionnalité » et « travail de terrain et communautés locales ». Promouvant des séries de questions et réponses sans la mise à distance que peuvent provoquer les communications scientifiques classiques, ces sessions ont permis d’aborder sans tabou, et dans un échange d’expérience entre générations, des questions aussi complexes que les questions de genre ou de violences sexistes et sexuelles liées au terrain, la gestion des traumas liés au terrain par les étudiants ou par les encadrants, le positionnement éthique vis-à-vis des communautés locales ou la gestion du décalage entre les attentes des populations enquêtées vis-à-vis de la recherche.
L’ensemble des sessions a réuni plusieurs dizaines d’intervenants et un public global de plusieurs centaines de personnes durant trois jours d’intenses débats et discussions, ponctuées les 17 et 18 septembre, de projections de documentaires sélectionnés dans le cadre d’un partenariat avec le Laboratoire d’image et de son en anthropologie (LISA-USP). De par la qualité des interventions et de par sa large diffusion sur le campus de l’USP, cet événement a constitué un marqueur du premier anniversaire de la création de l’IRL Mondes en transition.
Les chercheuses et chercheurs de l’IRL sont très actifs dans la réponse aux appels d’offres en France et au Brésil, si bien que le laboratoire est porteur ou associé à de nombreux projets en démarrage, sous des modalités variées :
projet BLOC « Le Brésil et son dispositif de lutte contre l’orpaillage clandestin en Amazonie » (subvention préfecture de Guyane, porteur) ;
projet DURAMAZ3 « Adaptation and sustainability in the Amazon » (ANR/FAPESP, porteur) ;
projet VIA-TIMS « Les vraies Voix de l’Intelligence Artificielle : Travail, Inégalités, Migrations, Solidarités » (IRP CNRS, associé) ;
projet DICA « Le droit international au cœur de l’Anthropocène » (IRN CNRS, associé) ;
projet NSA-EDAFBR « The new scales of agribusiness: combining geography and agronomy to understand environmental dynamics in agricultural frontiers of Brazil » (joint PhD program, associé) ;
projet EXTRA « L’extrême droite au travail. Travail, syndicalisme et rapport au politique en France et au Brésil » (ANR JCJC, associé) ;
projet URBANGREENOPT « Challenges of urban greening optimization to promote a transition towards more sustainable and resilient megalopolises: an integrative perspective » (projet sélectionné dans le cadre de l'appel IRC CNRS-USP Inter-pillar Postdocs Call, porteur) ;
projet USP/COFECUB « Voix et politique dans le Brésil autochtone ».
Des réponses sont encore en attente pour des propositions faites en 2025 dans le cadre des appels FAPESP Jovem Pesquisador, IRC CNRS-USP Inter-pillar Postdocs Call, etc.
Un cadre porteur à conforter
L’IRL Mondes en transition s’insère dans le Centre de recherche international (IRC) CNRS/USP « Transitions », soutenu par l’agence de financement de la recherche de l’État de São Paulo (FAPESP). Ce cadre formidablement porteur permet de soutenir de nombreuses activités et de promouvoir des recherches interdisciplinaires en collaboration avec les autres piliers de l’IRC, par exemple dans le cadre du projet URBANGREENOPT sur l’optimisation des politiques de verdissement urbain, proposé dans l’appel d’offres « inter-piliers » de l’IRC Transitions.
Dans ce contexte, les défis à relever seront de maintenir la cohérence scientifique tout en proposant à l’ensemble des chercheurs et chercheuses impliqués un cadre leur permettant à la fois de suivre leurs intérêts et de tisser de nouveaux liens de recherche en collaboration entre France et Brésil.
François-Michel Le Tourneau, directeur, Claudia Perrone Moisés, directrice adjointe, Mondes en transition
Le laboratoire Mondes en transition accueille régulièrement chercheurs et enseignants, chercheuses et enseignantes. Pour CNRS Sciences humaines & sociales, cinq d’entre eux présentent leurs travaux de recherche, et reviennent sur ce que l’unité leur apporte et la manière dont ils interagissent avec les partenaires locaux.
Transitions environnementales à l’ère de l’Anthropocène
Fabrice Bardet
La coordination de l’axe 5 du laboratoire, intitulé « Transitions environnementales à l’ère de l’Anthropocène » a été confié à Fabrice Bardet, directeur de recherche en science politique au sein du laboratoire Environnement Ville Société (UMR5600, CNRS / Université Jean Moulin Lyon 3 / Université Lumière Lyon 2 / Université Jean Monnet / ENS de Lyon / ENTPE / ENSAL), qui s’est associé à Guilherme Moura Fagundes, professeur d’anthropologie à la Faculté de philosophie, de lettres et de sciences humaines et sociales (FFLSCH) de l’université de São Paulo, pour lancer les premiers travaux. Fabrice Bardet coordonnait, depuis 2021, le projet de recherche international (IRP) « Anthropocène Métropolisation Société », à l’origine de la publication du recueil de textes Valua Terra en 2022 qui a fait partie des éléments mobilisés dans le cadre de la préfiguration du laboratoire coordonnée en 2023 par CNRS Sciences humaines & sociales.
Dans la dynamique de cette première structuration, l’axe 5 a été pensé d’une manière profondément interdisciplinaire, mobilisant des collègues de nombreuses disciplines (sociologie, anthropologie, géographie, économie, droit, ou encore santé publique) qui s’intéressent à la manière dont les questions environnementales reconfigurent leurs académies respectives, de manière plus ou moins active ou volontaire. Les collègues brésiliens ont été les premiers sollicités pour rejoindre la dynamique de structuration de l’axe, membres de différentes facultés de l’université de São Paulo, mais aussi d’autres universités brésiliennes parmi lesquelles l’université fédérale de Rio de Janeiro, l’université de Campinas, ou l’université fédérale de Fluminense.
Cet axe de recherche a fait l’objet d’un séminaire d’intégration de deux jours, au mois de novembre dernier, organisé autour de lectures croisées qui ont permis d’identifier les pistes d’interdisciplinarité les plus prometteuses (régulation environnementale économico-juridique, approches anthropo-géographiques de la dégradation des environnements, politiques de datafication de la nature et de ses valeurs économiques et sociales).
En décembre, un second séminaire intitulé « Big data et transition écologique : qui compte ? », centré sur la question des données environnementales ou des politiques de ce secteur d’action, en lien avec les thématiques de la numérisation et de la financiarisation des sociétés, a réuni la majorité des membres de l’axe.
Ce séminaire, qui prenait comme fil conducteur transversal aux différentes disciplines des sciences sociales l’analyse des manières de compter les valeurs de l’environnement, a également été organisé en lien avec des partenaires extérieurs au monde académique, publics et privés, institutionnels ou experts, dans la perspective de construire un réseau élargi susceptible de favoriser le développement de l’axe de recherche, en assurant son lien avec les réseaux de son financement ou de la diffusion de ses travaux. La Banque de développement du Brésil (BNDES), l’Institut de la science et de la technologie (IBICT) ou l’important Centre d’analyse des données statistiques de l’État de São Paulo (SEADE) ont été associés à cette première rencontre et ont demandé à l’être au développement de ce réseau.
La coordination scientifique de cet axe a reposé tout au long des premiers mois de son installation sur l’investissement de son co-animateur brésilien, le professeur d’anthropologie de la Faculté de philosophie, lettres et sciences sociales (FFLCH), Guilherme Fagundes et sur celui, considérable, de la professeure de sociologie de l’Institut d’architecture et d’urbanisme du campus de São Carlos de la USP, Cibele Rizek, qui a permis de fédérer les dynamiques interdisciplinaires et interinstitutionnelles envisagées comme structurantes du développement de l’axe.
Au cœur de cette entreprise, Fabrice Bardet, qui a conduit tout au long de l’année une recherche sur les financiers verts de la place paulistaine (Green Faria Limers), a lancé avec Cibele Rizek un programme de recherche consacré au Tropical Forest Forever Facilicty (TFFF), ce produit financier proposé aux investisseurs de la planète pour imaginer les moyens nouveaux de protéger les forêts tropicales et qui constituait la proposition phare du gouvernement Lula dans le cadre la COP 30. Soumission ultime ou renouveau des outils d’action des élites publiques ? Ce projet qui regroupe une partie importante des membres de l’axe de recherche doit constituer l’un des moteurs de la fédération des énergies dédiées à son installation.
Pour la seconde année de développement de leur collaboration internationale, les membres de l’axe envisagent de renforcer l’intégration de leurs réflexions interdisciplinaires tout en organisant l’accueil de nouveaux collègues. La possibilité est envisagée d’identifier des sous-axes thématiques (comme déjà imaginé dans d’autres axes du laboratoire), mais avec le souci de maintenir une coordination scientifique forte à l’échelle de l’axe, notamment autour de la dialectique approches institutionnelles-approches anthropologique qui a constitué le clef du succès de cette première année de lancement.
Circulations, mobilités et espaces transnationaux
Stefania Capone
Stefania Capone est anthropologue et membre permanent du laboratoire « Mondes en Transition » depuis janvier 2025. Directrice de recherche au CNRS, elle a collaboré à la création de ce laboratoire de recherche international CNRS/USP depuis 2023 et coordonne avec la professeure en anthropologie Laura Moutinho (USP) l’axe de recherche 1 « Circulations, mobilités et espaces transnationaux » qui rassemble seize chercheurs et enseignants-chercheurs entre la France et le Brésil. Les recherches conduites dans le cadre de cet axe s’intéressent aux circulations transnationales dans un sens très large, incluant aussi bien les circulations de personnes, que de biens, d’idées, de valeurs, de pratiques religieuses ou culturelles.
Organisé en trois sous-axes (« Circulations transatlantiques », « Circulation des sciences humaines et sociales », « (I)Mobilités transnationales », cet axe réunit des recherches liées surtout à l’histoire et à l’anthropologie, qui ne se limitent pas aux relations entre le Brésil et la France et privilégient les circulations Sud-Sud, avec l’Afrique et les Amériques. L’un des objectifs de cet axe est le développement de projets liés à la science ouverte comme le projet HITAL Bérose, dédié à l’histoire de l’anthropologie en Amérique latine, ou la plateforme TRACS (Transatlantic Cultures), dont les recherches aident à historiciser la mondialisation, en contribuant à une meilleure compréhension des questions contemporaines des « Mondes en transition ».
Les recherches menées dans le cadre de l’axe 1 s’intéressent également aux dialogues entre les savoirs académiques et les savoirs « traditionnels », dialogues menés de façon très différente en France et au Brésil. Dans ce sens, il semble important de prendre en compte l’autonomisation de ceux qui étaient auparavant définis comme des « objets » de recherche — les peuples autochtones, les quilombolas, les leaders communautaires et religieux qui, au Brésil, sont de plus en plus nombreux dans les universités, grâce aux politiques d’« action affirmative ». Sur ces questions — et en particulier sur la question des réparations — un colloque international et interdisciplinaire sera organisé en juin 2026, avec le soutien de l’Ambassade de France.
L’intérêt pour ces nouvelles mobilités sociales s’articule avec les migrations de personnes, en plaçant la question des mobilités au cœur des travaux de cet axe de recherche. Les futures collaborations avec le Centre international des migrations qui est en train d’être créé par la Fapesp, l’Ird, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’Unicamp à Campinas (État de São Paulo) et qui prolongera les travaux de l’Institut Convergences Migrations en France, permettront de développer davantage les réflexions sur les migrations et l’environnement, ainsi que sur la circulation des personnes, des savoirs et des objets entre l’Afrique et le Brésil.
Se concentrer sur les temporalités migratoires permet également de réfléchir à l’idée de « transition ». Comment penser les transitions selon ces différentes temporalités ? En 2025, les membres de l’axe 1 ont réalisé un travail collectif de réflexion autour de la notion de « transition » qui structure l’unité. Cette réflexion a produit un texte sur ce qu’est la « transition » dans l’histoire et l’anthropologie, qui sera discuté collectivement lors de l’une des séances du nouveau Séminaire général du laboratoire, organisé en 2026 par Stefania Capone et Serge Paugam, et sera la base d’un article publié au nom de l’unité.
À côté de ce travail collectif, Stefania Capone développe aussi ses travaux de recherche sur la transnationalisation religieuse et le patrimoine culturel. Rassemblant les données issues des recherches qu’elle a menées depuis le début des années 2000, elle travaille à un nouveau manuscrit sur les connexions transnationales reliant les pratiquants de la « religion des orisha » des deux côtés de l’Atlantique (Brésil, Cuba et Nigeria), dans une configuration inédite d’échanges et d’emprunts rituels qui bouleverse complètement les visions classiques de ces religions, mettant en avant des variantes réafricanisées des pratiques religieuses d’origine yoruba. Les initiés dans le culte d’Ifá, sorte d’intellectuels de la religion yoruba, jouent un rôle fondamental dans les différentes tentatives d’unification et standardisation de la « religion des orisha ». Une nouvelle mission à Oyó (Nigeria), ancienne ville impériale yoruba, prévue en août 2026, permettra de compléter ce travail de recherche grâce à l’observation du Festival de Sàngó, reconnu Patrimoine de l’humanité par l’Unesco, où s’entremêlent religion et politique dans la confrontation entre autorités traditionnelles yoruba et élites religieuses de la diaspora.
Périphéries en transition. Liens sociaux et aspirations dans les quartiers populaires de São Paulo
Serge Paugam
Dans le prolongement de son dernier ouvrage, L’attachement social. Formes et fondements de la solidarité humaine1 (Seuil 2023, Points 2025), la recherche que Serge Paugam2, directeur de recherche CNRS et coordinateur de l'axe 3 du laboratoire avec Heloisa Tozato (Escola de Artes, Ciências e Humanidades, EACH-USP), mène au Brésil porte sur la transformation des quartiers populaires de la périphérie de São Paulo. Il s’agit d’étudier en profondeur les liens sociaux et les aspirations des habitants de ces quartiers. Ceux-ci sont qualifiés de « favelas » par l’administration et les services statistiques et de « communidades » (communautés) par la population qui y réside.
Ces quartiers connaissent un processus cumulatif de transformations accélérées sous l’effet croisé de plusieurs facteurs structurels : intensification de la violence et de l’économie criminelle liée au trafic de drogue ; mutation du rôle traditionnel de la famille et développement de formes alternatives de prise en charge communautaire du care ; démantèlement de la société salariale et essor sans précédent de l’entrepreneuriat populaire à l’origine de nouvelles aspirations individuelles de mobilité sociale ; croissance forte des églises évangéliques contribuant à diversifier les ancrages religieux et à susciter de nouvelles normes et valeurs, y compris sur le plan politique. Ces évolutions simultanées ont pour effet de modifier en profondeur la vie quotidienne des quartiers populaires. Alors qu’ils ont souvent été décrits comme des communautés locales organisées pour affronter collectivement la pauvreté des conditions de vie et l’insuffisance des services publics de base, ils apparaissent aujourd’hui plus éclatés en multiples sous-groupes caractérisés par des formes variables d’attachement au quartier, des liens sociaux d’intensité inégale et des aspirations contrastées.
Pour analyser ces processus de façon approfondie, le chercheur a constitué un groupe de recherche, le Grupo de Estudos em Sociologia dos Vinculos et das Aspirações (GESAS), puis a lancé une enquête collective dans un quartier populaire de São Paulo, situé à proximité du campus de l’USP. Composé de neuf membres, dont huit étudiants de post-graduation3, le GESAV entend réaliser un travail de terrain dans ce quartier en menant simultanément des observations ethnographiques de longue durée dans les différentes sphères de la vie quotidienne du quartier et des entretiens approfondis avec des habitants du quartier. Le GESAV est rattaché au Laboratorio de pesquisa social (LAPS) du département de sociologie de l’USP ainsi qu’à l’IRL Mondes en transition (CNRS/USP).
Appréhender le quartier comme un « tout » social
L’objectif général est de réaliser une monographie complète du quartier en croisant des aspects de la vie quotidienne généralement abordés séparément : la vie économique (revenus, activités économiques, commerces, services, entrepreneuriat local) ; la vie familiale et les solidarités de proximité (organisation de la vie domestique, care auprès des enfants et des personnes âgées ou dépendantes) ; la vie culturelle (goûts et pratiques culturelles, animation du quartier, fêtes et sociabilités…) ; la vie religieuse (croyances et pratiques religieuses, organisation des locaux du culte, croissance et impact des églises évangéliques) ; la vie politique (présence des partis, participation électorales, orientation générale du vote et transformations en cours) ; la violence et l’insécurité dans le quartier (situation actuelle, présence de l’organisation criminelle PCC - Primeiro Comando da Capital, interventions policières, rapport des habitants à l’insécurité…).
Serge Paugam part de l’hypothèse que ces différentes dimensions sont liées les unes aux autres et que la compréhension des transformations du quartier passe par une approche globale impliquant de considérer le quartier comme un « tout » social.
La problématique générale de cette recherche concerne la relation entre l’attachement des habitants à leur quartier et leurs aspirations matérielles et sociales. Les aspirations et les stratégies d’ascension sociale dans les quartiers populaires ont été peu étudiées. Cet objet d’étude a sans doute été occulté par le poids des inégalités qui pèse globalement sur les destins de la population vivant dans ces quartiers. Il ne s’agit pas ici de sous-estimer le risque élevé de reproduction sociale dans ces quartiers que confirment régulièrement les travaux menés en sociologie urbaine. Mais, dans le contexte actuel de transformations des quartiers populaires de la périphérie de São Paulo, il semble aujourd’hui important de prendre au sérieux l’hypothèse que leurs habitants, quel que soit leur ancrage dans le tissu social de leur environnement, peuvent nourrir de réelles aspirations d’ascension sociale et élaborer des stratégies pour y parvenir. On peut en effet considérer que certains d’entre eux investissent, par exemple, dans l’école et l’éducation de leurs enfants dans l’espoir que ceux-ci parviennent à une meilleure position sociale que la leur. Étudier en tant que telles ces aspirations et ces stratégies constitue par conséquent l’objet d’études que cette recherche entend privilégier.
Pour examiner ces aspirations et stratégies d’ascension sociale, le sociologue prend en compte les liens sociaux que les habitants ont tissé aussi bien au sein du quartier qu’en dehors.
Le projet du GESAV a pour objectif d’aboutir à des publications (article et ouvrage de recherche). Mais il a aussi pour vocation de s’inscrire dans un projet plus vaste, impliquant une comparaison entre plusieurs quartiers de la périphérie de São Paulo. Ce projet sera mené dans le cadre d’un réseau de sociologues brésiliens de l’État de São Paulo. Ce réseau soumettra prochainement, sous la houlette de Serge Paugam, une demande de financement auprès de la Fapesp, organisme central du financement de la recherche de l’État São Paulo. Si ce projet aboutit, les membres du GESAV y seront intégrés. Il s’agira alors d’effectuer une grande enquête comparative dans plusieurs quartiers de la périphérie de São Paulo sélectionnés selon leur localisation et leurs caractéristiques économiques et sociales. Cette enquête de grande ampleur a pour ambition de fournir des clés de compréhension des mutations à l’œuvre dans les quartiers périphériques au Brésil.
Processus de mémoire et droit international
Claudia Perrone-Moisés
Bien que l’on parle d’une crise contemporaine du multilatéralisme, la globalisation et les négociations sur des traités internationaux (notamment les COP sur le climat ou la biodiversité) font que le droit international est, volens nolens, un élément incontournable aujourd’hui tant dans les relations internationales qu’au sein des États. En parallèle, de nombreux éléments viennent perturber le fonctionnement des régimes démocratiques et les nouveaux régimes technologiques posent une série de défis jusqu’ici inconnus (ou en tout cas pas à l’échelle à laquelle ils se manifestent).
C’est autour de ces enjeux que Cláudia Perrone-Moisés, directrice-adjointe du laboratoire Mondes en Transition depuis septembre 2024 et professeure de droit International de la Faculté de droit de l’université de São Paulo depuis 1998, a axé l’animation de l’axe de recherche n°4 de l’unité, baptisé « Mutations du droit et de la démocratie », en coordination avec la chercheuse en droit Camila Perruso, enseignante-chercheuse à l'université Paul-Valéry Montpellier 3. Les travaux de recherches s’y concentrent autour de thèmes qui sont en consonance avec ces questions, comme la place et le rôle du droit international dans l’anthropocène, le gouvernement par la guerre totale (explorant les relations entre néo-libéralisme et néo-fascisme) et les effets des gouvernements autoritaires dans la formation du droit international contemporain. Certaines de ces recherches montrent aussi comment le droit a été utilisé par le passé pour justifier l’injustifiable, comme par exemple son rôle dans l’histoire de l’esclavage.
Les recherches personnelles de Claudia Perrone Moisés sont aussi au carrefour de l’histoire et de l’actualité. Elle se consacre en effet à l’analyse du rôle du droit international pénal et de la justice transitionnelle dans la construction de la mémoire collective en Amérique du Sud, et plus particulièrement au Brésil. Dans ces pays marqués par des décennies de dictatures militaires, diverses trajectoires et divers mécanismes sont en effet conçus et mis en œuvre pour répondre à des objectifs nécessaires, mais parfois contradictoires : assurer la concorde civile dans le cadre des re-démocratisations, réhabiliter et indemniser les victimes, poursuivre les coupables sans tomber dans des cycles de vengeance et, par la création d’une mémoire collective partagée, faire en sorte que l’histoire de se reproduise plus. Lire les circonstances actuelles, au Brésil, en Europe et aux États-Unis, à la lueur de ces processus passés permet de mieux comprendre ce qui est en jeu et de proposer des solutions innovantes — ou tout au moins de comprendre la complexité des fractures qui jouent dans ces moments.
L’extrême droite au travail. Travail, syndicalisme et rapport au politique en France et au Brésil
Rémy Ponge
Au Brésil comme en France, ces vingt dernières années ont été marquées non seulement par une forte progression de l’extrême droite, mais aussi par de profondes mutations du travail (précarisation, « ubérisation », dégradation des conditions de travail, etc.) et du syndicalisme (affaiblissement des droits syndicaux, déclin des effectifs, professionnalisation et technicisation du syndicalisme). Par-delà les différences nationales, le syndicalisme a historiquement alimenté le vote pour les partis de gauche dans les deux pays, et joué un rôle important dans la socialisation politique de pans entiers du salariat. Du côté de l’espace politique, on a également assisté à des mutations d’ampleur : explosion de l’abstention dans les pays où le vote n'est pas obligatoire, démobilisation électorale des classes populaires, affaiblissement des partis politiques et percée électorale des partis conservateurs et d’extrême droite.

En dépit du regain d'intérêt en sociologie et en science politique pour les effets politiques du travail, ces dimensions demeurent peu étudiées et restent souvent en toile de fond des travaux sur l'extrême droite et les mutations du rapport au politique. Le projet de recherche « L’extrême droite au travail. Travail, syndicalisme et rapport au politique en France et au Brésil » (EXTRA) formule au contraire l’hypothèse que l’on ne peut séparer l’analyse des mutations du politique de celles des transformations du travail et du syndicalisme, et que penser ensemble ces dimensions permettra d’éclairer de manière renouvelée les mutations sociales d’ampleur que nous traversons. Quels liens existent entre ces mutations et la progression des extrêmes droites en France et au Brésil ? En quoi certaines formes d'organisation du travail et de l’emploi rendent-elles plus probable l’adhésion aux discours de l’extrême droite ? Comment le racisme peut-il aussi se construire, se renforcer ou se banaliser dans les interactions professionnelles du quotidien ? Et face à ces évolutions, quel rôle jouent, ne jouent plus les syndicats ?
C’est pour répondre à ces questions que le projet ANR EXTRA, financé dans le cadre de l’ANR Jeunes Chercheuses et Jeunes Chercheurs (JCJC) 2025, est né. Coordonné par Rémy Ponge (SMI 2025 et accueil en mission 2026), il est soutenu par l’IRL Mondes en transition du CNRS et de l’université de São Paulo. Il rassemble une équipe de treize chercheurs et chercheuses (sociologues et politistes) en France et au Brésil et s’appuie sur des observations et des entretiens répétés avec des travailleurs et travailleuses, ainsi qu’avec des syndicalistes (180 entretiens prévus au total) dans trois secteurs d’activités (transport, énergie, services sociaux de la ville) au sein des villes de São Paulo au Brésil, et Marseille en France. Le choix de la comparaison France-Brésil se justifie par l’expérience de l’extrême droite au pouvoir au Brésil. Cette méthode comparative permettra de comprendre l’effet des configurations nationales, socio-économiques, syndicales et politiques.
Le soutien apporté par le laboratoire permet d’apporter un appui essentiel (accueil sur place, espace de travail, de réunion, matériel, organisation d’un séminaire d’accompagnement du projet, etc.) pour les membres du projet lors de leurs travaux de terrain au Brésil, y compris dans le cadre de missions de longue durée. L’unité constitue par ailleurs un espace d’émulation scientifique qui facilite l’établissement de partenariats et relations scientifiques avec les universités brésiliennes, au premier rang desquelles, pour ce projet, les universités de São Paulo et de Campinas. Enfin, cela permettra de bénéficier d’excellentes conditions de travail pour conduire cette recherche et de poser les jalons indispensables pour des projets de plus grande ampleur (ERC, Horizon Europe…).
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Notes
Paugam S. 2025, L’attachement social. Formes et fondements de la solidarité humaine, Points (avec une postface inédite).
Serge Paugam est affecté à l’IRL Mondes en transition depuis le 1er septembre 2025. Cette note concerne les travaux qu’il y mène depuis cette date dans le prolongement de ceux qu’il a pu initier au Brésil entre avril 2024 et septembre 2025 en tant que professeur invité dans le département de sociologie de l’USP.
Bruna Nicodemos, PPGCP, USP ; Daniel Guimarães, PPGS, USP ; Fernanda Fernandes, PPGS, USP ; Maria Liliana Barriga, PROLAM, USP ; Nilo Sanchez, PPGCOM, USP ; Rafael de Andrade, PPGCS, Unifesp ; Renan Oliveira, PPGCS Unicamp/Sociologia EHESS ; Victor Alvez de Abreu, PPGCS, Unifesp.