Parlons des mains négatives paléolithiques

La Lettre Sciences du langage

#LE LANGAGE EN COMMUN

Les mains négatives (pochoirs de mains) sont parmi les images les plus représentatives de l'art paléolithique. Rien qu'en Europe, plus de 700 exemplaires ont été attestés, mais le phénomène des pochoirs s'étend également à d'autres régions du monde, du Nouveau-Mexique et la Patagonie à Bornéo, au Timor-Leste, et à l’Australie. Il existe cependant une particularité dans la région franco-espagnole de l'Europe occidentale : plusieurs sites archéologiques contiennent des mains négatives avec des doigts dits « mutilés », c'est-à-dire des mains qui ne présentent pas tous les doigts complets.

Lancé en 2022 dans le cadre de l’appel à projets générique de l’Agence nationale de la Recherche (ANR), le projet Mind2Wall (« De l'esprit à la paroi : recherche d’une langue de signes dans les mains négatives paléolithiques ») vise à documenter et à analyser les pochoirs de mains paléolithiques avec un regard pluridisciplinaire et à étudier leur possible interprétation comme des éléments faisant partie d’un système de communication gestuel. Pour ce faire, le coordonnateur du projet Aritz Irurtzun, chargé de recherche CNRS au Centre de recherche sur la langue et les textes basques (IKER, UMR5478, CNRS / Université Bordeaux Montaigne / Université de Pau et des pays de l'Adour), utilise les techniques de documentation et d'analyse les plus avancées d’un éventail de disciplines allant de la géomorphologie et de l'archéologie paléolithique à la phonétique articulatoire comparée des langues des signes.

Les mains négatives

Le phénomène des mains négatives est répandu dans le monde entier. Des grottes paléolithiques d'Europe occidentale aux écoles primaires contemporaines, les êtres humains semblent être attirés par l'idée de laisser une empreinte de leur main. Cependant, dans une région et une période spécifiques de la Préhistoire européenne, se trouve un phénomène particulier de mains dont certaines parties de doigts sont manquantes. Ce phénomène est limité à l'une des périodes les plus anciennes du Paléolithique récent (le Gravettien, environ 31 000 à 23 000 avant aujourd’hui) et à une zone géographique limitée, essentiellement — et à quelques exceptions près — aux grottes ornées présentes en Espagne et en France. Par exemple, la grotte de Gargas (Vallée de la Neste) compte au moins 230 représentations de mains négatives, tandis que Fuente del Trucho, à Huesca, à une centaine de kilomètres à vol d’oiseau, en compte 59. On peut dire qu'il s'agit d'un phénomène culturellement délimité dans un espace géographique bien défini. La question est de savoir quelle est la raison de cette particularité dans les pochoirs.

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Mains négatives du plafond de la cavité de Fuente del Trucho (Huesca, Espagne) pour lesquelles l’index, le majeur, l’annulaire et l’auriculaire sont incomplets. Photographie (haut), traitement numérique avec DStretch (bas) © O. Spaey

Les hypothèses traditionnelles concernant ces mains négatives tournent autour de l'idée qu'elles correspondent soit à des mutilations rituelles, soit aux effets des engelures ou d'autres conditions physiques (syphilis, artériosclérose…) dans les populations concernées. En revanche, d'autres conjectures sur la signification de ces peintures supposent que ces formes pourraient avoir un sens : elles représentent des configurations de mains résultant du pliage délibéré d'un ou de plusieurs doigts, qui sont intentionnellement projetées sur le mur sous la forme d'une figure en négatif.

Documentation et analyse de la forme des pochoirs et de leur contexte

Comment faire progresser notre compréhension de ces motifs si éloignés dans le temps ? Comment élucider leur nature, entre hypothèses de pathologies, de mutilations et de gestes ? Une première étape essentielle consiste à documenter l’évidence archéologique et à la traiter numériquement afin de pouvoir l’étudier avec des techniques statistiques. Pour ce faire, le chercheur Aritz Irurtzun et son équipe documentent sur le terrain, modélisent en 3D et mesurent numériquement les mains de certaines des principales grottes présentant ce type de représentation (mains « complètes » et « mutilées » à Fuente del Trucho, El Castillo, Gargas, Fuente del Salín). Idéalement, le travail de terrain doit être combiné à une analyse géomorphologique de la grotte et à une recherche d’archives, qui permettent — grâce à la modélisation en 3D — de reconstituer l'état de la grotte à l'époque du Gravettien. Ceci est essentiel pour pouvoir analyser la dynamique de la distribution des mains dans la grotte. En partant des modèles 3D et grâce aux techniques SIG (Système d'information géographique), il est possible d'analyser différents paramètres de la distribution des mains. Par exemple, le travail mené a montré que par rapport à d'autres motifs, les mains se caractérisent par une grande accessibilité et visibilité. Par ailleurs, un autre aspect essentiel des mains négatives est que, par nature, elles fournissent des informations biométriques précieuses.

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Capture LiDAR d’une main négative de la Galerie des Mains de la grotte d’El Castillo (Cantabrie, Espagne) © O. Spaey

Dès lors, grâce aux techniques de morphologie géométrique, il est possible d'estimer avec une certaine probabilité l'âge et le sexe de la personne qui a posé sa main sur la paroi. Le travail ainsi développé permet de déduire qu'il s'agissait d'une pratique à l'échelle de la population, impliquant des hommes et des femmes d'âges différents, des enfants, et même des nourrissons.

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Reproduction expérimentale de l'application de pigments pour la création d’un pochoir © V. Fernández-Navarro

L'ensemble de processus de ce projet est guidé par les objectifs du libre accès et des données ouvertes, dans la poursuite d'un système scientifique plus FAIR (acronyme anglophone de « trouvable », « accessible », « interopérable » et « réutilisable »). C'est pourquoi l’équipe de recherche tient à publier tous les modèles en libre accès. En plus de contribuer à une science plus ouverte, vérifiable et égalitaire, elle participe ainsi à une meilleure conservation de ce patrimoine fragile.

Articulabilité et logique symbolique des positions des mains

La photogrammétrie des parois ornées et les modèles 3D des cavités permettent d'obtenir des estimations concrètes de la variabilité des types de combinaisons de doigts. Dans les exemplaires archéologiques analysés, de nombreuses configurations sont représentées. Cependant, il est intéressant de voir que toutes les formes envisageables (toutes les manipulations possibles des doigts manquants) n’y sont pas présentes. Le travail préliminaire conduit sur la biomécanique des gestes suggère qu'une connexion existe entre les mains négatives et les configurations de mains des langues de signes, car les pochoirs paléolithiques correspondent uniquement à des positions qui sont articulables sans appui pariétal, c’est-à-dire, des positions possibles dans les langues de signes. Afin d'estimer l'articulabilité des positions de mains sous-jacents aux mains négatives, l’équipe de recherche utilise un ensemble de mesures qui ont été développées pour la linguistique des langues des signes, et qui se sont révélées utiles pour expliquer la prévalence (à la fois en termes de types et de tokens) des positions de la main dans les inventaires des différentes langues des signes. Quelles conclusions peut-on en tirer ? Tout d'abord, et indépendamment d'autres raisons anthropologiques et archéologiques, si les premiers résultats de ces estimations sont extensibles à la population entière de pochoirs, on pourrait conclure que l'hypothèse de la mutilation (volontaire ou pathologique) perd une partie de sa plausibilité : il n'y a aucune raison pour que les processus de perte d'un doigt (dus à des mutilations ou à des pathologies) soient cohérents avec les schémas d'articulabilité. En revanche, l'hypothèse d'un système gestuel sous-jacent gagne en plausibilité.

Une surdité au niveau de la population ?

Mais si les mains négatives représentent des gestes d'un langage gestuel, et qu’on trouve des mains de plusieurs individus de tous âges, cela implique-t-il qu'il devait y avoir une communauté de sourds au Paléolithique ? Pas nécessairement. Bien qu'il existe plusieurs cas documentés de populations présentant une incidence élevée de surdité congénitale où des systèmes linguistiques gestuels émergent (à Martha's Vineyard aux États-Unis, la récente langue des signes bédouine Al- Sayyid en Israël, ou le Kata Kolok de Bali par exemple), il existe également de multiples cas documentés d'utilisation des langues des signes parmi des populations entendantes. À travers le monde, de nombreuses populations utilisent des langues des signes « suppléantes » à des fins différentes. Les populations traditionnelles de chasseurs-cueilleurs y ont particulièrement recours non seulement lors des parties de chasse, mais aussi pour des usages rituels (dans le bassin du Kalahari, dans les plaines américaines ou dans le désert du centre-nord de l'Australie, par exemple). Une partie du projet est donc consacrée à la documentation et à la systématisation des usages linguistiques des langues des signes suppléantes, avec une attention particulière portée aux fonctions qu'elles couvrent et à leurs inventaires de positions des mains. À cette fin, Aritz Irurtzun et son équipe développent une base de données comparative des différents types de langues des signes. Ils y recueillent les configurations des mains dans différents types de langues (des langues naturelles comme la langue des signes française - LSF, des langues des signes suppléantes comme la langue des signes des Indiens des plaines - PISL), et des systèmes plus emblématiques comme les systèmes de signes de chasse des Danisi au Botswana).

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Base de données comparative des positions des mains dans différents types de langues des signes © A. Irurtzun

L'idée est de pouvoir comparer les différents systèmes documentés dans les langues du monde avec les mains trouvées dans les grottes paléolithiques et de voir s'il existe un modèle compatible avec un système linguistique dans les pochoirs qui pourrait être caractérisé par l’articulabilité, l’informativité (dispersion), l’iconicité, ou une combinaison de ces éléments.

Contact

Aritz Irurtzun
Chargé de recherche CNRS, Centre de recherche sur la langue et les textes basques