Pas de transition écologique sans émotion
#FOCUS
La transition vers un monde décarboné n’est pas une douce utopie, elle est une nécessité vitale. Début 2024, pour la première fois, la température a dépassé, sur douze mois consécutifs, la barre de 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle (référence est faite à l’accord de Paris sur le climat de 2015). Le philosophe Glenn Albrecht mettait, en 2005, l’accent sur les « émotions de la terre » et, en particulier, sur la notion de « Solastalgie », une forme de souffrance psychologique ressentie par certaines personnes en réaction à la modification de la nature et des paysages du fait du changement climatique. La jeune militante écologiste Greta Thunberg en est l’illustration : dépassant sa souffrance, mobilisant une colère légitime, elle a fédéré autour d’elle toute une génération d’activistes du climat.
D’autres travaux ont, depuis, mis en évidence les émotions ressenties par les populations à l’égard du changement climatique. Par exemple, l’étude de Marczak & al.
https://doi.org/10.1016/j.gloenvcha.2023.102764
https://doi.org/10.1002/1520-6629(198310)11:4<308::AID-JCOP2290110405>3.0.CO;2-Z
Revoir les piliers de la transition écologique
Depuis une décennie, la transition écologique s’appuie sur deux grands mécanismes : la diffusion de l’information pour combattre les croyances fausses — par exemple celles concernant la plus faible efficacité des énergies renouvelables ou des habitats écologiques —, et les incitations économiques pour pousser les gens à adopter les nouvelles technologies et les nouveaux modes de vie. L’idée d’acceptabilité sociale combine ces deux piliers fondamentaux. Mais les émotions ont été totalement laissées de côté et la transition écologique patine. L’acceptabilité sociale est devenue l’ennemi de la transition en clivant les partisans et les opposants. L’économiste Patrick Jolivet, directeur des études socio-économiques à l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) suggère d’ailleurs de remplacer cette expression par le triptyque « désirabilité, faisabilité et conditions de réalisation », parce que « ces trois mots renvoient à un champ très ouvert, incluant les valeurs et les intérêts, les contraintes individuelles et collectives ou encore les facteurs pouvant conduire à une meilleure adéquation des projets à la société ». Ce triptyque pourrait avoir l’avantage de mieux tenir compte des émotions si elles étaient prises au sérieux. Or, les émotions ne sont pas l’ennemi de la décision. Depuis les travaux du médecin neurologue Antonio Damasio dans son ouvrage publié en 1994 L’Erreur de Descartes : la raison des émotions, elles ont été réhabilitées et elles sont désormais considérées comme des aides à la décision. Mais ce sont alors sur les émotions positives qu’il faut jouer pour sortir de l’impasse émotionnelle où nous sommes.
La boîte de pandore des émotions
Selon le mythe de la boîte de Pandore du poète grec Hésiode, Pandore se vit confier une jarre contenant de nombreux maux tels que la maladie, la mort, etc. Pandore ouvrit la jarre et laissa s’échapper tous les maux. Elle referma la jarre, mais cette action eut encore des effets négatifs, car dans son empressement à la refermer une seule chose resta dans la jarre : l’espoir. Le changement climatique et la transition écologique qu’il nous impose font de même. Les émotions négatives apparaissent spontanément et massivement. La peur du changement, les angoisses liées à la destruction de nos modes de vie prennent le dessus et bloquent tout processus de transition vers un avenir meilleur. L’espoir, lui, vient en agissant, comme l’indique la psychologue Maria Olaja
https//doi.org/10.1016/j.copsyc.2022.101514
Une telle perspective de transformation ou de mutation des émotions suppose que la communication sur le changement climatique et la transition écologique change radicalement. Il faut sans doute considérer, avec John Dewey (Expérience et Nature, 1925), que « même si l’univers nous écrase […] nous savons que notre pensée et nos efforts sont l’une des conditions de l’avènement du meilleur ». Ce qu’il convient désormais de mettre en avant ne sont plus les catastrophes, les échecs et l’inaction des gouvernements, mais les actions positives et leurs répercussions constructives et rassurantes : la satisfaction d’agir, le plaisir de se rassembler, la fierté d’accomplir, à son niveau, une action pro-environnementale, etc. La responsabilité des médias est engagée car ils se nourrissent de la peur, comme de nombreux mouvements environnementaux d’ailleurs (théorie de l’effondrement). Pourquoi ne pas privilégier le contrepied ? Le passage d’une heuristique de la peur à une éthique de l’espoir est-il possible ? À cet égard, les 27 et 28 juin 2024, un colloque intitulé « Transition écologique et consommation durable et responsable » est organisé à la Maison des Sciences de l'Homme et de la Société Sud-Est (MSHS Sud-Est, UAR3566, CNRS / Université Côte d’Azur / Université de Corse-Pascal-Paoli) de Nice par le Groupe de recherche en droit, économie et gestion (GREDEG, UMR7321, CNRS / Université Côte d’Azur) et le Groupe de Recherche en Management (GRM, Université Côte d’Azur). Les défis environnementaux (changement climatique, perte de la biodiversité, guerres environnementales, consommation responsable…) seront traités selon l’angle des émotions. Les émotions seront le fil rouge des interventions.
Jérôme Ballet, maître de conférences HDR en économie à l’université de Bordeaux, laboratoire Passages (UMR5319, CNRS / Université de Bordeaux / ENSAP Bordeaux / Université Bordeaux Montaigne), Fonds pour la recherche en éthique économique ; Damien Bazin, maître de conférences HDR en économie à l’Université Côte d’Azur, Groupe de recherche en droit, économie et gestion (GREDEG, UMR7321, CNRS / Université Côte d’Azur) ; Emmanuel Petit, professeur de sciences économiques à l’université de Bordeaux, Bordeaux Sciences Économiques (BES, UMR6060, CNRS / Inrae / Université de Bordeaux)