Patrimoines musicaux en partage : deux nouveaux sites web innovants

La Lettre Anthropologie

#ANTHROPOLOGIE EN PARTAGE

Les archives sonores collectées en Asie du Sud-Est pendant les différentes colonisations sont à ce jour conservées dans des institutions européennes, ce qui perpétue une inégalité structurelle dans l’accès aux patrimoines immatériels par les sociétés les ayant produits. Ce déséquilibre reflète les dynamiques de pouvoir issus des passés coloniaux. Jusqu’à une période récente, l’accès à ces archives demeurait entravé par une pluralité de facteurs structurels et institutionnels : politiques d’accès restrictives, inerties bureaucratiques, contraintes juridiques, obstacles linguistiques et matériels, insuffisance des ressources humaines, carences des infrastructures numériques, ainsi que déficit d’outils d’indexation adaptés aux contextes culturels d’origine.

Face à ces difficultés, ingénieurs, ethnomusicologues, conservateurs et conservatrices ont uni leurs compétences dans le cadre du projet européen Decolonizing Southeast Asian Sound Archives (DeCoSEAS). À la croisée de la recherche fondamentale et de la recherche-action, ce projet, mené entre 2021 et 2025, a été coordonné par les Pays-Bas, en partenariat avec le Royaume-Uni et la France, avec le soutien du Joint Program Initative - Cultural Heritage (JPI-CH). La France y a été associée en raison de son expertise reconnue sur le plan international dans le domaine de la diffusion en ligne d’archives sonores de musiques de tradition orale1

Fruit d’un dialogue avec des partenaires académiques en Asie du Sud-Est, la méthodologie du projet s’est articulée autour de trois axes : un examen critique des modalités d'accès au patrimoine sonore d’Asie du Sud-Est en Europe, la conception de sites web et le transfert de la responsabilité des publications à des responsables du Sud-Est asiatique. 

Après quatre ans de travail, plusieurs sites web ont vu le jour : une base de connaissance nommée Penanian – Musiques rituelles toraja, un portail commun d’archives sonores nommé Pratinada, un site sur la collection de cylindres de cire du musicologue néerlandais Jaap Kunst, et une collection d’émissions de la BBC

Les deux premiers sites web ci-nommés ont été conçus par deux équipes du CNRS du Centre Asie du Sud-Est2 et du laboratoire Perception, Représentations, Image, Son, Musique3 et financés par l’Agence nationale de la recherche. Penanian et Pratinada se démarquent par leurs interfaces innovantes, un volume de données conséquent et une mise en contexte soignée. Ils répondent à une même exigence de science ouverte, en particulier vers les pays anciennement colonisés. L’accessibilité étant une priorité majeure, une attention particulière a été portée à « l’expérience utilisateur » en adoptant des interfaces responsives puisque la majorité du trafic internet mondial s'effectue désormais sur support mobile (smartphone ou tablette). Au-delà de leur ergonomie intuitive, ces deux sites placent le multilinguisme au cœur de leur conception : l’interface de Pratinada est consultable en neuf langues (dont sept d'Asie du Sud-Est) tandis que l’intégralité du site Penanian est disponible en quatre langues. Jusqu’à ce jour, la documentation des données en ligne conservées par la France sur le site Telemeta était uniquement disponible en français, constituant un frein majeur à l’accessibilité dans les pays concernés. À présent disponible en anglais, la documentation dépasse le cadre du public francophone4.

L’accès à ces sites ne nécessite aucun mot de passe. Leurs noms ont d’ailleurs été choisis pour être aisément prononçables par les populations d’Asie du Sud-Est. Quant à leur contenu — textes, images, enregistrements sonores, métadonnées, etc. —, il est mis à la disposition du public sous licence Creative Commons (CC), dans un cadre juridique clair définissant les conditions de consultation, de partage et de réutilisation des ressources.

Ces deux sites diffèrent cependant par leur nature : Penanian est une base de connaissance ethnomusicologique tandis que Pratinada est une base de données mutualisée qui agrège des bases d’archives sonores conservées dans trois pays d’Europe. 

La base de connaissance Penanian : Musiques rituelles toraja résulte de la migration d’un DVD-ROM5 en site web, permettant de ce fait un hébergement pérenne des données6. Pionnier dans le domaine de l'édition électronique scientifique, Penanian constitue une somme de connaissances portant sur les musiques des Toraja de l’île de Sulawesi en Indonésie, des musiques qui ont été, au cours du XXe siècle, profondément bouleversées par les pouvoirs extérieurs (en raison de la colonisation, de l’évangélisation et de l’indonésianisation). In extremis, à la fin des années 1990, l’ethnomusicologue Dana Rappoport a pu les recueillir auprès d'une minorité de Toraja ayant résisté aux injonctions extérieures. Alors que ces chants ont disparu avec celles et ceux qui les faisaient vivre, le site web en conserve désormais la mémoire.

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En haut : Figure 1 - Site Penanian : page d’accueil de l’Anthologie Musicale © CNRS
En bas : Figure 2 - Site Penanian : écran de lecture rapide © CNRS

Penanian a été conçu en réponse au problème de l’inflation éditoriale en sciences humaines. Depuis vingt ans, l’édition électronique scientifique contemporaine n'a pas résolu le problème de la surpublication en sciences humaines et sociales, elle l’a au contraire accentué. Elle s’est contentée de transposer l’imprimé à l’écran, sans en interroger les logiques ni en renouveler les usages. À cette difficulté s’est ajoutée la saturation bibliographique : au fil des décennies, un déséquilibre grandissant s’est instauré entre le volume de documentation spécialisée disponible et la capacité des chercheurs et chercheuses à l’assimiler, y compris dans leur propre champ disciplinaire. Ainsi, non seulement le numérique n’a pas permis de réduire le temps consacré à l’acquisition des savoirs, mais l’abondance même des publications rend désormais impossible une appropriation exhaustive des savoirs produits.

Le modèle éditorial du site Penanian répond à ces difficultés en adoptant un nouveau mode de publication déjà expérimenté en archéologie7, qui offre deux niveaux de lecture : la lecture rapide et la lecture approfondie. Cette forme de publication alternative vise à mettre en évidence la chaîne d'inférence et les preuves sur lesquelles elle repose. Elle s’inscrit dans le prolongement des préconisations formulées par l’épistémologue Jean-Claude Gardin qui, dès les années 1970, plaidait pour un nouveau mode de transmission des publications scientifiques8. Reformuler une argumentation scientifique sous forme de propositions simples, explicites et hiérarchisées, offre un triple avantage : une meilleure intelligibilité, un accès aux données et une rigueur argumentative. La construction interprétative se trouve ainsi affranchie de la rhétorique narrative traditionnelle sans pour autant sacrifier aucun des éléments constitutifs du raisonnement.

Le site Penanian est donc construit en deux ensembles complémentaires : un corpus de chants et une base de connaissance. Le corpus « Anthologie musicale » (figure 1) rassemble quarante heures de musiques rigoureusement sélectionnées, traduites en plusieurs langues et soigneusement annotées. Trois modes d’écoutes y sont proposés : esthétique, documentaire et ethno-linguistique. La base de connaissance « Recherche anthropologique » contextualise ces musiques en expliquant leur rôle dans la transformation des défunts en ancêtres. Grâce à un dispositif de lecture à trois colonnes (figure 2), le lecteur progresse de proposition en proposition vers des niveaux de généralisation croissants. 

Pour l'ethnologue soucieux de restituer un savoir, ce format a un avantage majeur : il permet de décrire un propos par des séries de données complémentaires — vidéos, sons, photographies, schémas musicaux animés, analyses —, rendant ainsi compte du fait musical dans sa plénitude. Ce type d'édition intègre ces matériaux au cœur même de l'argumentation scientifique, là où ils font sens.

La base de données Pratinada9 donne accès à 7 300 enregistrements collectés en Asie du Sud-Est et conservés dans trois pays d’Europe, présentés à l’aide d’une quarantaine de descripteurs documentaires, choisis collectivement. Ce portail d’agrégation offre un accès unique aux fonds suivants : 

  • 6 500 enregistrements conservés par la France : CNRS-Musée de l'Homme10 (1900-2023), Bibliothèque nationale de France (1927-1931), ORTF (1928-1935), Phonobase (1903-1954) ;

  • 596 enregistrements sur cylindres de cire réalisés par Jaap Kunst en Indonésie (1919-1934), gérés par les Pays-Bas et conservés en  Allemagne ;

  • 156 enregistrements radiophoniques du BBC Empire Service Radio diffusés en Asie du Sud-Est anglophone (1930-1969) et conservés au Royaume-Uni.

Bien que ces documents aient été produits dans des contextes variés, ils proviennent d’une même aire géographique : les enregistrements sont structurés dans 72 collections, géolocalisés sur une carte et consultables à l’aide de filtres géoculturels et archivistiques (figure 3)11

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Figure 3 - Site Pratinada : écran de navigation principale © CNRS

Pratinada marque une nouvelle étape dans la valorisation et la diffusion des données anthropologiques issues de la recherche. Il résulte de quinze ans d’expérimentations au CNRS, facilitées grâce au soutien du ministère de la Culture12 et de l’infrastructure de recherche étoile (IR*) du CNRS Huma-Num. Ce cadre institutionnel et scientifique propre à la France, particulièrement favorable à la science ouverte, a permis dès 2011 la mise en ligne des Archives du CNRS–Musée de l’Homme sur une plateforme dédiée aux musiques traditionnelles du monde entier. Grâce aux financements de plusieurs projets de recherche et de valorisation13, ce fonds est devenu la plus importante base de données en ligne de musiques traditionnelles au monde — positionnement d'excellence qui légitime naturellement la participation du CNRS à des projets européens tels que DeCoSEAS. Cette expérience a permis de gérer l’agrégation des métadonnées et de construire un modèle commun adapté aux trois pays contributeurs. 

Un des apports anthropologiques de cette base réside dans l’actualisation des noms de groupe ethno-linguistique et de langue, souvent obsolètes ou imprécis. De même, le contexte d’enregistrement renseignant les fonctions sociales ou rituelles de ces archives, ainsi que l’histoire des collections et des collecteurs, sont particulièrement détaillés et accessibles pour certaines collections en langues locales14. Cette plus-value scientifique se distingue du flux de données audios inondant le web via les plateformes commerciales comme YouTube. Ainsi, tout a été mis en œuvre pour simplifier la consultation d’un patrimoine représentant plus d’un siècle d’histoire commune. 

Une réappropriation locale nécessite aussi une meilleure transparence des informations juridiques et éthiques. De nombreux débats avec les partenaires académiques d’Asie du Sud-Est ont permis de clarifier les responsabilités des équipes mandatées pour gérer les droits d’utilisation. Par ailleurs, un des enjeux du projet de décolonisation était l’implication des institutions locales pour une meilleure répartition des responsabilités pour gérer ce patrimoine : l’université Sunway de Malaisie utilise déjà la base de données commune pour ses propres archives audios et vidéos. La mutualisation de Pratinada offre donc des perspectives de collaborations internationales durables et constructives, conforme aux besoins de chacun.

En conclusion, ces plateformes participent d’une exigence croissante de restitution aux populations anciennement colonisées — restitution qui ne concerne plus seulement les objets matériels, mais aussi les patrimoines immatériels, tels que les enregistrements sonores. Toutefois, si ce principe tend à s’imposer dans les États occidentaux, il reste incomplet tant qu’il ne s’accompagne pas d’une réflexion sur les rapports de pouvoir et d’une prise en compte des contextes culturels. Les données immatérielles offrent ici un atout majeur : leur reproductibilité facilite leur circulation et leur partage. Dès lors, la mise en commun des savoirs produits par la recherche devient pleinement possible, et les outils numériques ouvrent des perspectives inédites. Il convient désormais de renforcer le dialogue avec les pays concernés afin de soutenir l’appropriation de ces patrimoines dans les champs éducatif et culturel.

 

Dana Rappoport (CNRS, Case, Paris) & Joséphine Simonnot (CNRS, AMU, PRISM, Marseille)

Contact

Dana Rappoport
Directrice de recherche CNRS, Centre Asie du Sud-Est
Joséphine Simonnot
PRISM

Notes

 

  1. Cette base de données, qui utilise la plateforme Telemeta, a été récipiendaire en 2018 du Cristal collectif du CNRS.
  2. CASE, UMR8170, CNRS / EHESS / Inalco.
  3. PRISM, UMR7051, CNRS / AMU.
  4. Grâce au Prix Daniel Fabre de la Fondation des Sciences du Patrimoine attribué à Pratinada, les traductions en anglais ont été entièrement révisées en 2025.
  5. Chants de la terre aux trois sangs. Musiques rituelles des Toraja de l'île de Sulawesi , Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme/Éditions Epistèmes, 2009. 
  6. Le corpus est hébergé en trois langues dans un entrepôt de données, avec 2 200 items en qualité optimale pour un total de 34,03 Go.
  7. Pour en savoir plus, voir un exemple d’écriture logiciste en archéologie à propos de l’abbaye de Rigny : Marlet O., Zadora-Rio E., Buard P-Y., Markhoff B., Rodier X. 2019, The Archaeological Excavation Report of Rigny: An Example of an Interoperable Logicist Publication, Heritage 2, n°1: 761-773. https://www.mdpi.com/416502
  8. Gardin J-C. 1994, Informatique et progrès dans les sciences de l’homme, Revue informatique et statistique dans les sciences humaines, 30, 1-4 : 11-35 ; Gardin J-C. 2001, Entre modèle et récit : les flottements de la troisième voie, in Grenier J-Y., Grignon C., Menger P-M., Le modèle et le récit, Maison des sciences de l’homme : 457-487.
  9. À ce sujet, voir : Rappoport D., Simonot J. 2025, Pratinada, le portail d’archives musicales d’Asie du Sud-Est à plein volume, site web de CNRS Sciences humaines et sociales. https://www.inshs.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/pratinada-le-portail-darchives-musicales-dasie-du-sud-est-plein-volume
  10. Les Archives sonores du CNRS-Musée de l’Homme sont conservées à la Bibliothèque nationale de France, les fichiers numérisés sont hébergés par Huma-Num et gérés par le Centre de recherche en ethnomusicologie du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (LESC, UMR7186, CNRS / Université Paris Nanterre).
  11. Simonnot J., Rappoport D. 2025, Unveiling Southeast Asian Musical Data in Europe with the Pratinada Platform: Functions, Origins, and Cultural Perspectives, International Association of Sound and Audiovisual Archives (IASA) Journal, (55) : 64–85. https://doi.org/10.35320/ij.178
  12. La numérisation et la documentation des archives du CNRS-Musée de l’Homme ont été financées en partie grâce à l’Accord-cadre n980051SCHS. https://www.dgdr.cnrs.fr/bo/1998/11-98/3212-bo1198-ac980051schs.htm
  13. Simonnot J. 2020, Partager les archives sonores du musée de l’Homme sur le web avec la plateforme Telemeta, Bulletin de l'AFAS, 46 : 9-12. http://journals.openedition.org/afas/4056
  14. Voir ici l’exemple d’une collection entièrement traduite en indonésien: Rappoport, Borneo/Kalimantan 1997 (https://pratinada.net/item/21528)