Quand les capitaines basques prenaient la plume : le basque restait-il à quai ?
#LE LANGAGE EN COMMUN
Malgré les mythes qui entourent ses origines et son histoire, la langue basque n’est entrée que tardivement dans l’écrit. En effet, les premiers textes de quelque ampleur rédigés en basque, qui sont également les premiers à avoir été imprimés, ne remontent qu’au xviᵉ siècle. Jusqu’au xixe siècle, la production écrite en basque se compose principalement de traductions de textes religieux, initialement rédigés en latin, en français ou en castillan. Alors que la pratique quotidienne de l’écrit se développe dans la France du xviiiᵉ siècle, les témoignages d’écrits ordinaires en basque restent peu nombreux. Cette rareté documentaire a longtemps conforté l’idée que les Basques ne recouraient pas à leur langue dans les usages écrits du quotidien, renforçant ainsi l’image du basque comme une langue essentiellement orale. Or, les découvertes exceptionnelles de documents privés en langue basque réalisées ces dernières années, et plus particulièrement ces derniers mois, ont entièrement changé la donne.
Les Archives nationales britanniques conservent un ensemble de documents connu sous le nom de Prize Papers, qui rassemble plus de 500 000 documents saisis par des corsaires et des navires de guerre britanniques entre 1652 et 1815. Dans le contexte de l’expansion coloniale européenne vers le Nouveau Monde, le contrôle des routes maritimes et la capture des navires ennemis constituaient des moyens d’entraver le développement colonial des puissances rivales et de les affaiblir sur le plan économique. Bien que la guerre de course fût une pratique légale, voire encouragée en temps de guerre, il était nécessaire, avant de pouvoir tirer profit du butin, de démontrer la légalité de la prise, c’est-à-dire que le navire capturé appartenait bien à une puissance ennemie. En Grande-Bretagne, un procès se tenait devant la High Court of Admiralty qui, après avoir entendu les témoins et examiné les documents saisis à bord, statuait sur la validité de la capture. À l’issue de la procédure, l’ensemble des pièces utilisées lors du procès, dont les documents du navire, était soigneusement conservé. Au fil du temps, se constitua ainsi une collection d’une ampleur remarquable, issue de la saisie de quelque 35 000 navires entre le xviiᵉ et le xixᵉ siècles. Les plus de 500 000 documents, qui comprennent environ 160 000 lettres, sont rédigés dans au moins dix-neuf langues1.
Dans les années 2010, alors qu’il explorait ce fonds d’archives, l’historien Xabier Lamikiz, maître de conférences à l’université du Pays basque en Espagne (UPV/EHU), découvrit fortuitement le corpus du navire bayonnais Le Dauphin, capturé par les Anglais en avril 1757 alors qu’il faisait route vers Louisbourg, en Nouvelle-Écosse (Canada). Outre divers documents de bord, le navire transportait 171 lettres, dont 119 lettres commerciales et privées rédigées en français et 52 lettres privées en basque. Cette découverte constitue un événement exceptionnel pour la philologie basque : jusqu’alors, seules dix-neuf lettres privées étaient connues pour la période antérieure à 1800. À la suite de l’édition de cette documentation et des premières analyses du corpus2, la nécessité de poursuivre l’exploration de la collection des Prize Papers s’imposa rapidement. Le programme de recherche CORBAN (Les correspondances entre les ports basques et la Nouvelle-France d’après les saisies anglaises sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI), fut alors lancé au sein du laboratoire Identités, Territoires, Expressions, Mobilités (Item, UR3002, UPPA) et du Centre de recherche sur la langue et les textes basques (Iker, UMR5478, CNRS / UPPA / Université Bordeaux Montaigne). Ce projet visait l’étude historique des correspondances transatlantiques échangées sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Le dépouillement des documents provenant de navires en partance ou à destination des ports basques d’Hendaye, de Saint-Jean-de-Luz, de Biarritz et de Bayonne, et du port landais de Capbreton, a permis d’étendre le corpus bilingue du navire Le Dauphin d’environ 340 lettres en français et d’une vingtaine de lettres en basque. Outre cette correspondance, deux journaux de bord ont été découverts : l’un, daté de 1693, entièrement rédigé en basque, le second, daté de 1696, bilingue (basque-français). Ils réunissent des instructions de navigation, des notes diverses, des prières et des vers.
© Annabelle Lafuente
Le corpus inédit constitué grâce à ces découvertes documentaires apporte de nouveaux éléments permettant de renouveler les connaissances sur l’histoire des langues du Pays basque3. En offrant des échantillons des usages épistolaires et linguistiques dans un port et à une époque précise, les ballots de correspondance permettent de déterminer les dynamiques linguistiques à l’œuvre avant la Révolution et, plus particulièrement, l’avancée de la diffusion de la langue française et le partage des fonctions scripturales entre le français et le basque. L’analyse comparative des lettres rédigées dans les deux langues a montré que le français était très clairement privilégié pour les transactions commerciales ainsi que des autres échanges à caractère professionnel ou administratif. Ceci est particulièrement remarquable lorsque les correspondants sont bascophones. En revanche, le basque demeure exclusivement cantonné à la correspondance privée. Les lettres en basque expédiées depuis le Pays basque sont majoritairement envoyées par des femmes à destination de leur époux, fils, frère, neveu ou voisin expatrié. Elles y donnent des nouvelles de la famille et du village, annoncent une grossesse ou un décès, sollicitent l’envoi d’une lettre de change ou expriment le souhait d’un retour prochain. Les lettres expédiées depuis les colonies, quant à elles, sont exclusivement écrites par des hommes, principalement des capitaines ou négociants établis outre-Atlantique, et adressées à leur épouse, mère, ou sœur restée au Pays basque. Ils y donnent des nouvelles, ou relatent leurs expéditions, parfois mouvementées, à l’instar de Jean Darraq. Dans une lettre datée du 28 janvier 1745, Darraq rapporte à son épouse que sa traversée pour le Cap a été marquée par des affrontements : un corsaire Anglais ayant attaqué son navire, sept membres de son équipage ont été tués et lui-même a été blessé au bras par un coup de canon. Cette lettre en basque de Darraq était incluse dans un courrier adressé à un négociant de Saint-Jean-de-Luz, écrit, quant à lui, en français. Cette différenciation des usages linguistiques selon le genre du destinataire se retrouve dans d’autres lettres. On observe en effet que certains capitaines écrivent en basque à leur épouse, alors qu’ils correspondent entre eux en français. Si le caractère professionnel de ces lettres rédigées en français explique sans doute en partie ce choix linguistique, ces lettres montrent également que la progression du français s’est d’abord opérée parmi ces hommes dont les activités étaient tournées vers l’espace atlantique.
Les documents en basque conduisent à une révision substantielle des connaissances concernant l’histoire de l’écrit basque. Jusqu’à présent, les usages écrits de la langue basque sous l’Ancien Régime étaient généralement considérés comme largement limités à la sphère religieuse et, de ce fait, à la pratique d’un cercle restreint de lettrés. La découverte des documents basques parmi les Prize Papers mettent cependant en lumière une diversité de pratiques scripturales jusqu’alors méconnues et permettent d’élargir sensiblement l’éventail des acteurs de l’écrit. Certes, les lettres rédigées par des femmes sont le plus souvent l’œuvre d’un scribe, qui n’était probablement autre que le curé du village. Néanmoins, d’autres catégories de scribes ont également pu être identifiées, notamment des artisans et des instituteurs. Les lettres autographes des capitaines montrent, quant à elles, que l’usage de l’écrit en langue basque était également répandu au sein de ce groupe social. Comme on l’a vu, deux journaux de bord, partiellement ou intégralement rédigés en basque, ont également été recensés. L’ensemble de ces documents met en évidence un recours ordinaire à l’écrit basque à une époque où les besoins de l’écrit étaient omniprésents dans la vie quotidienne. Si la langue basque a pu trouver sa place dans les pratiques scripturales, c’est sans doute parce qu’une partie de ces scripteurs ne maîtrisait pas encore suffisamment le français pour en faire un usage systématique. Naturellement, ce corpus ouvre des perspectives de recherche jusqu’ici inédites concernant le niveau de littératie des scripteurs, et l’établissement, sinon de normes, du moins de conventions propres à l’écrit basque. Il soulève également la question des modalités d’alphabétisation en langue basque à l’époque moderne.
Les lettres en basque de ce corpus s’inscrivent toutes dans une même aire géographique, celle du Labourd maritime (Hendaye, Urrugne, Saint-Jean-de-Luz, Ciboure, Guéthary et Bidart) et des villages avoisinants (Ascain, Ahetze, Arbonne, Sare et Saint-Pée-sur-Nivelle). Cette homogénéité géographique confère au corpus un intérêt particulier pour l’étude du labourdin côtier ancien et de ses parlers. Le labourdin côtier est une variété relativement bien documentée dans la mesure où elle a fait l’objet d’une tradition écrite de façon presque ininterrompue depuis le xviie siècle jusqu’à nos jours. Toutefois, en raison de la nature spécifique des documents ici rassemblés, ce corpus apporte des données inédites susceptibles d’enrichir significativement notre connaissance de cette variété. Les travaux développés en sociolinguistique historique ces dernières années ont montré l’intérêt des ego-documents en général, et des lettres privées en particulier, pour la connaissance de l’histoire des langues. Compte tenu de leur nature (le moi est continuellement présent, comme auteur et objet de l’écrit), de leur contenu (la vie quotidienne y est omniprésente), et de leur destination (personnelle, familiale, amicale…), les ego-documents sont souvent la manifestation d’une langue proche de l’oral, et de ce fait, ils reflètent des variantes de la langue vernaculaire. Cela se traduit par l’apparition de traits phonologiques, morpho-syntaxiques et lexicaux rarement représentés dans les imprimés et textes manuscrits littéraires et formels appartenant aux registres les plus élevés. Cette tendance est particulièrement marquée dans les ego-documents des « peu lettrés », c’est-à-dire des scripteurs peu expérimentés (parce que leur degré de littératie est faible) ou peu familiarisés à l’usage écrit de la langue (parce qu’ils n’en font qu’un usage exceptionnel). À cet égard, les lettres basques du corpus constituent une source de premier ordre pour compléter les descriptions du labourdin ancien, fondées principalement sur les textes imprimés. Les productions des scripteurs les moins familiers de l’écriture basque rendent perceptibles divers phénomènes phonétiques jusqu’ici peu documentés, voire inconnus, dans la tradition descriptive du labourdin : par exemple, des cas d’assimilation consonantique (Baionatit au lieu de Baionatik ‘de Bayonne’), ou de diphtongaison (heimengo au lieu de hemengo ‘d’ici’, seme bait au lieu de seme bat ‘un fils’). Elles fournissent également des informations précieuses sur des faits morphologiques et syntaxiques dont l’attestation demeure souvent lacunaire dans les autres types de textes. Enfin, ces documents permettent d’appréhender plus finement la micro-variation interne du labourdin au xviiie siècle. Cette contribution est d’autant plus précieuse que, depuis lors, la langue basque a reculé dans certaines localités du littoral (Bidart, Guéthary) en laissant peu de témoignages4.
Les lettres en français du corpus revêtent un intérêt comparable à celui des lettres basques. Elles apportent le témoignage d’une variété locale du Pays basque, jusqu’à présent peu documentée en dialectologie française. L’analyse de ce corpus met en évidence un ensemble de caractéristiques linguistiques qui peuvent, pour une large part, être attribuées au contact avec la langue basque. Par ailleurs, ces lettres révèlent chez leurs auteurs une maîtrise encore imparfaite du français, laissant supposer une acquisition relativement récente de cette langue.
le 02 juillet 1741 © Annabelle Lafuente
Les résultats obtenus à partir des premières analyses de ce corpus ont mis en évidence la nécessité de poursuivre les opérations de collecte documentaire dans l’optique de constituer, pour la première fois, un vaste corpus d’ego-documents ancien du Pays basque et, ce faisant, de contribuer au renouvellement de l’histoire linguistique de ce territoire. C’est dans cette perspective qu’a été conçu le programme de recherche BasqEgo (ANR-24-CE54-6304), lancé en janvier 2025. Alors que les recherches précédentes portaient sur un espace et une période plus restreints, BasqEgo couvre l’ensemble du littoral basque, de Bilbao à Bayonne, et s’étend sur la période comprise entre 1680 et 1780. Il réunit des historiens et des linguistes et philologues spécialistes de l’histoire des langue basque, française et espagnole, d’universités et centres de recherche français, espagnols, allemands et canadiens5. Le corpus constitué au cours de la première année du projet comprend 925 documents en français, 298 en castillan et 97 en basque, principalement des correspondances. L’édition de ce corpus trilingue est en cours de finalisation. Son exploitation permettra d’appréhender avec une plus grande précision les usages linguistiques et scripturaux observés de part et d’autre de la frontière, dans une perspective comparative mettant en regard les espaces bascophones français et espagnol. La rareté des documents rédigés en basque issus du littoral péninsulaire révèle déjà l’existence d’une situation diglossique sensiblement différente de celle qui caractérise la côte continentale, tant dans la répartition fonctionnelle des langues que dans leurs usages écrits respectifs. L’analyse de ce corpus permettra d’apporter des données nouvelles non seulement sur le basque ancien, mais également sur les variétés de français et de castillan en contact avec le basque dans l’espace basque des xviie et xviiie siècles. Les phénomènes de contact linguistique issus de cette coexistence pourront être étudiés dans une perspective comparative, offrant pour la première fois une analyse unifiée des influences réciproques entre la langue basque et les langues romanes. Il sera ainsi possible d’examiner conjointement les effets exercés par le français et le castillan sur le basque, ainsi que ceux de la langue basque sur ces deux langues romanes. Par ailleurs, la comparaison des textes produits dans les contextes de contact français-basque et castillan-basque permettra de mieux distinguer la part des conventions scripturales empruntées de celle relevant de la créativité dans les ego-documents basques, et ainsi d’observer les mécanismes régissant la pratique de l’écrit en contexte bilingue. À la fin du projet, le corpus édité sera en libre accès sur l’entrepôt de données Anpersana du laboratoire Iker.
Céline Mounole, maîtresse de conférences à l’université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), membre du laboratoire Iker
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Le Prize Papers Project (2018-2037) a la charge du classement et de la numérisation de cette collection, dont le catalogage est toujours en cours. Les premiers résultats de ce labeur sont disponibles en ligne et en libre accès. https://www.prizepapers.de/
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Talec J-P., Videgain X. (éd.) 2024, Mémoires, lettres et papiers du Dauphin. Bayonne, Louisbourg, Londres 1757, Presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine ; Lafuente A. 2025, Les correspondances entre le sud de l’Aquitaine et les Amériques au xviiie siècle d’après les saisies anglaises, Thèse doctorale, Université de Pau et des Pays de l'Adour.
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L’intérêt des Prize Papers pour les études linguistiques est également mis en évidence par le projet MACINTOSH (ANR-22-CE54-0005-01), porté par Myriam Bergeron-Maguire (Sorbonne Nouvelle, CLESTHIA). Ce programme de recherche vise à éclairer les dynamiques et les mécanismes qui sont à l’origine des variétés de français et de créole en Amérique, à partir d’un corpus de 1 000 lettres rédigées par des scripteurs peu lettrés. https://lettresoutremer.huma-num.fr/
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Mounole C. 2024, Les lettres du navire Le Dauphin : un séisme pour l’histoire de l’écrit basque, in J.P. Talec & X. Videgain (éd.) : 147-168.
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Céline Mounole (UPPA, IKER), Philippe Chareyre (UPPA, ITEM), Olivier Caporossi (ITEM-UPPA), Annabelle Lafuente (CNRS, IKER), Charles Videgain (UPPA, IKER), Jean-Philippe Talec (IKER), Ricardo Etxepare (CNRS, IKER), Aurelia Arcocha-Scarcia (UBM, IKER), Ur Apalategui (UPPA, IKER), Xabier Lamikiz (EHU), Julen Manterola (EHU), Randolph Cock (The National Archives), Lucas Haasis (Universität Oldenburg), Lena Sowada (Universität Heidelberg), Sybille Große (Universität Heidelberg), Andrés Enrique Arias (Universitat de les Illes Balears), Laurier Turgeon (Université de Laval).