Quel rôle des sciences humaines et sociales dans la construction de projets d’IA responsables ?
#À L’HORIZON
Dédié à la réflexivité et à la collaboration interdisciplinaire dans le cadre de projets de recherche multiculturels (internationaux), le symposium Reflexivity and Inter- and Trans-Disciplinary Collaboration for ‘Responsible’ AI-Based Technologies, organisé en novembre dernier à Singapour, est directement issu de l’expérience de terrain menée au sein du programme DesCartes porté par le CNRS@CREATE1. Ce programme à forte composante technologique réunissant majoritairement des chercheuses et des chercheurs en informatique, ingénierie et mathématiques, est l’un des rares à avoir intégré dès son élaboration des Work Packages en sciences humaines et sociales
Cependant, l’ampleur du projet, la façon dont il a été monté ainsi que les importantes difficultés qui ont dû être surmontées pour le faire décoller dans le contexte singapourien n’étaient pas des facteurs favorables, en principe, à l’établissement de passerelles entre disciplines et à l’intégration avantageuse de la recherche en sciences humaines et sociales au sein du programme.
Un début de solution a été apporté par la création d’un Work Package dédié (WP X), plus « réflexif » et transversal au programme, chargé de favoriser la réflexivité autour de l’IA, la collaboration interdisciplinaire et le partage des connaissances entre les neuf autres équipes impliquées.
Au-delà des différentes cultures et spécialisations, il est possible en effet de prendre conscience des enjeux et d’acquérir une forme de sensibilité à la collaboration interdisciplinaire, aux considérations éthiques et aux implications socioculturelles de l’IA que l’on participe à développer. La technologie a le potentiel d’apporter des changements positifs — dans la mesure où les équipes et les projets de recherche et développement intègrent en amont du processus des approches inter et transdisciplinaires visant à améliorer la qualité de la recherche et son ouverture au monde réel.
L’acquisition d’une posture réflexive et l’ouverture à la collaboration interdisciplinaire pour une IA responsable peuvent être atteintes de différentes manières. Cela passe par des pratiques traditionnelles, telles les workshops et les publications collaboratives transdisciplinaires. Mais aussi par des pratiques moins ordinaires comme la recherche-création et la co-création transdisciplinaire.
Dans le cadre du programme DesCartes, cela a donné lieu à des objets tangibles que le symposium a permis de partager avec la communauté scientifique plus élargie. Le premier est un prototype d’installation interactive réalisé en collaboration avec Emiel Harmsen. Intitulée Boid Corner, destinée aux publics non-experts, l’installation renvoie à la tradition chère aux singapouriens des Birds Corners (« coins » de la ville où se ressemblaient les passionnés d’oiseaux « de concours ») ainsi qu’aux Boids (contraction d’objects et birds) des premières simulations de vie artificielle des années 1980. Elle suit la position des mains des visiteurs et les transforme en ailes/oiseaux virtuels, tout en visualisant et en extrapolant données et informations à la fois réelles et fictives. En proposant des interactions ludiques basées sur la métamorphose main/aile d’oiseau, elle vise à susciter une réflexion sur les implications éthiques du déploiement de technologies basées sur l’IA collectant des données humaines, ainsi que sur les usages et les abus des identifiants biométriques.

Le deuxième – ABC DesCartes – est un projet collaboratif de co-création transdisciplinaire visant à la définition d’une terminologie critique et commune des mots/concepts-clé du programme. Par ailleurs, de manière peu commune, une étude ethnographique de longue haleine ayant pour objet la réflexivité même des chercheurs et chercheuses du programme a également été menée.
Au final, cette collaboration interdisciplinaire et le partage de connaissances entre chercheurs et chercheuses d’horizons et de spécialisations multiples a également permis de réfléchir non seulement aux approches interdisciplinaires mais aussi à la dissémination scientifique et à la (re)définition de la place et des apports potentiels des sciences humaines et sociales dans des projets de recherche multiculturels axés sur l’IA.
Si les travaux ont progressé à un rythme constant, ces approches nécessitent des systématisations ultérieures. Par ailleurs, il convient d’interroger la pertinence de ces méthodes, et donc l’éventualité de leur généralisation, au-delà du cadre spécifique du programme DesCartes.
En effet, ce genre de méthodes et réflexions sont souvent éphémères, dépendantes des cycles de recherche et donc vouées à se disperser dès la fin des projets. Des questions surgissent alors autour des méthodes ou outils contextuels émergés de la recherche interdisciplinaire quant à leur possible généralisation et aux résultats qu’ils peuvent apporter lorsqu’ils sont appliqués au sein d’autres projets.
Dépassant les limites de l’expérience particulière de DesCartes, ce questionnement est devenu l’un des deux axes structurants du symposium. Quelles formes d’interdisciplinarité et de transdisciplinarité — méthodologique ou théorique, instrumentale ou critique, visant la construction de passerelles entre disciplines ou alors la restructuration de ces dernières2 — seraient nécessaires ou à l’œuvre dans les projets de recherche internationaux portant sur l’IA ?
Si, en théorie, tout le monde s’accorde à dire que cette collaboration est essentielle et incontournable — comment concevoir, développer et mettre en œuvre une IA « responsable » sans les contributions des chercheuses et des chercheurs en sciences humaines et sociales ? — en pratique, rares sont les chercheurs et chercheuses formés pour y parvenir. Le « comment » reste le plus souvent à être élaboré, que ce soit par le biais d’approches théoriques ou en appliquant des méthodes et des outils empiriques.
Bien que les divisions territoriales et l’incompréhension mutuelle entre les STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) et les SHAPE (sciences sociales, humanités, art pour la collectivité/for people et économie) soient bien documentées, les chercheurs et chercheuses des deux mondes parviennent à mettre en place des pratiques collaboratives spécifiques, dont certaines prospèrent en coulisses, dans le microcosme d’un projet scientifique particulier, ou se développent en tant que ramifications de ce dernier3.
Cela amène à l’émergence du deuxième axe de réflexion du symposium, la diversité disciplinaire et la diversité culturelle étant à cet égard directement liées. Il est tout aussi crucial qu’au sein de projets scientifiques internationaux tels que DesCartes, on reconnaisse la richesse et le potentiel, en termes d’efficacité même, de la diversité culturelle, de la communication interculturelle et des pratiques de travail inclusives4. Au même titre que d’autres formes de production intellectuelle, le développement d’IA est façonné par la manière dont les projets sont structurés et les groupes de travail interconnectés5. Sachant que les objets/produits de l’IA — algorithmes, données, programmes, etc. — reflètent les positions de leurs concepteurs et développeurs, il convient de reconnaître la valeur et la puissance de la diversité linguistique et culturelle, en envisageant de nouvelles façons d’aborder la recherche en équipe. Pour paraphraser le langage de la communication interculturelle, il s’agit de remplacer une attitude/posture absolue, centrée sur la discipline, par un point de vue plus relatif, où l’on parviendrait à expérimenter sa culture disciplinaire contextualisée au milieu d’autres, à accepter plus aisément de nous adapter à différentes approches pour interagir avec ces dernières.
Des équipes diversifiées et inclusives, formées, ou tout au moins sensibilisées, à la communication interculturelle, seraient ainsi mieux placées pour créer des technologies d’IA qui intègrent l’hétérogénéité fonctionnelle auxquels elles aspirent6.
Alors que les enjeux de l’IA et des pratiques interculturelles augmentent, ce symposium explore largement les dynamiques disciplinaires, opérationnelles et socioculturelles du développement de l’IA. Il présente les approches réflexives dépassant les limites mono-disciplinaires comme des conditions urgentes pour façonner des pratiques et des projets de recherche responsables, permettant de réfléchir ensemble et en profondeur aux réalités du développement techno-scientifique et de la production de connaissances et à la manière dont elles peuvent être façonnées et gérées.
Marida Di Crosta, professeure des universités en sciences de l'information et de la communication, Laboratoire MARGE (Université Jean Moulin Lyon III)
Programme DesCartes
Lancé en 2021, le Programme DesCartes est un programme interdisciplinaire de cinq ans visant à développer l'intelligence artificielle hybride (HAI) pour optimiser la prise de décision dans des situations complexes concernant les systèmes urbains critiques. En s'appuyant sur des techniques avancées de modélisation, le programme cherche à améliorer l'efficacité économique, la qualité de vie et la durabilité des infrastructures des villes intelligentes.
Au cœur de ses objectifs, DesCartes s'efforce de concevoir des solutions d'IA plus sûres, précises et économes en ressources. Ces technologies sont rendues accessibles via la plateforme DesCartes Builder, qui facilite leur intégration et leur application.
Le programme développe activement des méthodologies HAI (alliant connaissances et données, ces dernières étant collectées au bon endroit et au bon moment, avec un volume réduit pour minimiser l'empreinte écologique) et les utilise pour créer des jumeaux numériques informés de systèmes complexes. Ce travail est démontré à travers plusieurs preuves de concept (PoCs) réalisées en collaboration avec des agences singapouriennes et françaises. Parmi les éléments clés déjà intégrés dans la plateforme ouverte figurent les conditions environnementales urbaines (vent, confort thermique, qualité de l'air, etc.), les réseaux d'énergie numériques intelligents, la planification de trajectoires de drones pour la surveillance, des opérations urbaines optimales dans le cadre des applications de télédétection, ainsi que la gestion des crises d'urgence.
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Notes
- CNRS@CREATE est la première filiale du CNRS hors de France, créée en 2019, en partenariat avec le National Research Foundation of Singapore. Elle rassemble des chercheurs et chercheuses de disciplines et d'horizons divers travaillant en étroite collaboration pour mener des recherches de pointe dans des domaines d'intérêt stratégique, en vue de les traduire en applications pratiques susceptibles d'avoir des retombées économiques et sociétales positives pour Singapour. Les centres de recherche interdisciplinaires de CREATE se concentrent sur quatre domaines de recherche thématiques interdisciplinaires, à savoir les systèmes humains, les systèmes énergétiques, les systèmes environnementaux et les systèmes urbains.
- Klein J. T. 2017, Typologies of Interdisciplinarity: The Boundary Work of Definition, in Frodeman R. (ed.), The Oxford Handbook of Interdisciplinarity, Oxford Handbooks. https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780198733522.013.3
- Callard F., Fitzgerald D. 2015, Rethinking interdisciplinarity across the social sciences and neurosciences, Springer Nature.
- Baker W. 2022, From intercultural to transcultural communication, Language and Intercultural Communication, 22(3) : 280-293. https://doi.org/10.1080/14708477.2021.2001477
Bennett M.J. 2016, The value of cultural diversity: rhetoric and reality, SpringerPlus 5 : 897. https://doi.org/10.1186/s40064-016-2456-2 - Widder D. G., Nafus D. 2023, Dislocated accountabilities in the “AI supply chain”: Modularity and developers’ notions of responsibility, Big Data & Society, 10(1). https://doi.org/10.1177/20539517231177620
Hinds P., Neeley T., Cramton C. 2014, Language as a lightning rod: Power contests, emotion regulation, and subgroup dynamics in global teams, Journal of International Business Studies 45 : 536–561. https://doi.org/10.1057/jibs.2013.62 - Rakova B., Yang J., Cramer H., Chowdhury R. 2021, Where responsible AI meets reality: Practitioner perspectives on enablers for shifting organizational practices, Proceedings of the ACM on Human-Computer Interaction, 5, CSCW1 : 1-23. https://doi.org/10.1145/344908
Dignum V. 2020, Responsibility and Artificial Intelligence, in Dubber M. D., Pasquale F., Das S. (eds), The Oxford Handbook of Ethics of AI, Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780190067397.013.12