Quel rôle pour la sobriété énergétique face à la crise environnementale ? L’éclairage des recherches en sciences sociales

La Lettre Sociologie Economie/gestion

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Directeur de recherche à Mines Paris - PSL et directeur de l’Institut interdisciplinaire de l'innovation (I3, UMR9217, CNRS / École polytechnique / Mines Paris - PSL / Télécom Paris), Alexandre Mallard s’intéresse à la sobriété énergétique, abordée sous l'angle de la sociologie économique et des politiques publiques.

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L’appel aux démarches de sobriété apparait désormais de façon récurrente dans les discussions sur le traitement de la crise environnementale. Longtemps considérée comme une injonction un peu utopique portée par des philosophes et des penseurs de l’écologie1, la sobriété a fait l’objet de recherches en sciences sociales depuis une quinzaine d’années, examinant notamment le rôle qu’elle pourrait jouer dans des sociétés industrielles confrontées à l’horizon du pic énergétique2. L’intégration d’hypothèses de sobriété dans les scénarios de prospective réalisés au début des années 2020 par plusieurs organismes (dont RTE - Réseau de transport d'électricité, l’ADEME et Négawatt) a montré qu’elle constitue désormais une composante nécessaire — à défaut d’être suffisante — des transformations à engager pour décarboner l’économie et la société. Enfin, le choc énergétique apparu en 2022 dans le sillage du déclenchement de la guerre en Ukraine a conduit à un renouvellement des débats publics et scientifiques sur ce sujet3.

Quelles sont les pistes de réflexion émergeant des travaux actuels ? Ceux-ci interrogent tout d’abord la notion de sobriété et les problèmes qu’elle décrit. Cette notion est ancienne, mais le GIEC en a proposé récemment une définition spécifique qui est reprise dans les politiques publiques, par exemple dans les préconisations du Haut Conseil pour le climat : elle circonscrit l’ensemble « des mesures et pratiques quotidiennes qui permettent d’éviter l’utilisation d’énergie, de matériaux, de terres et d’eau tout en garantissant le bien-être de tous dans le cadre des limites planétaires4 ». Dans cette formulation, la sobriété énergétique reste proche de l’idée d’une réduction de la demande, une idée qui a largement nourri les politiques publiques qui ont pu être mises en place jusqu’ici. Cette perspective montre rapidement ses faiblesses, surtout lorsqu’elle opère un centrage sur la maîtrise des gestes du consommateur. 

Tout d’abord, on ne consomme pas « de l’énergie » en tant que telle : on en utilise en faisant autre chose, et un tel centrage risque de manquer sa cible. Par ailleurs, traduite comme une incitation économique à la réduction de la consommation sur la base d’un signal prix5, cette perspective se heurte au fait que les produits écologiques sont souvent trop chers pour ceux qui n’ont pas les moyens, et pas assez pour ceux qui les ont : l’augmentation du prix des produits non vertueux (dont l’énergie) peut n’avoir aucun effet tangible. Enfin, les études chiffrées (par exemple celles du cabinet de conseil Carbone 4) indiquent les limites des démarches individuelles consistant à « faire sa part » : même en faisant des efforts « héroïques », les consommateurs ne parviennent généralement à diminuer que de 25 % leur empreinte carbone alors qu’il faudrait la baisser de 80 %.

Une réflexion plus ancrée dans l’histoire, la théorie sociale ou la science politique suggère de s’éloigner de cette définition restreinte. Elle invite à questionner l’intimité de nos rapports avec l’énergie, et à prendre la mesure de l’étendue des activités qui reposent sur sa disponibilité comme un fait qui serait acquis et durable.

Des enquêtes diverses ont ainsi été réalisées pour comprendre la manière dont les propositions de sobriété peuvent s’inscrire dans les modes de vie6. Elles montrent qu’il existe des discours positifs en lien avec la sobriété ou, du moins, qui en minimisent les inconvénients, contrairement à l’idée répandue d’une résistance systématique des consommateurs. « J’ai diminué d’un degré », « je chauffe moins les chambres », déclarent ainsi certains consommateurs enquêtés pour indiquer de nouveaux arrangements avec leur environnement au foyer, qui se font en lien avec des référents durables de ce qui constitue le confort (« les 19 degrés ») mais qui ne renvoient pas systématiquement à la notion de sacrifice ou de diminution de qualité de vie. Ils témoignent de l’existence d’une flexibilité relative. Dans une certaine mesure se croisent ici les problématisations d’une « sobriété choisie » (comme engagement en lien avec les impératifs climatiques) et celles d’une « sobriété subie » (réduction des consommations des ménages sous l’effet de l’augmentation des coûts), voire celles liée à la précarité énergétique. Enfin, ces travaux pointent les dangers d’un cercle vicieux entre politiques publiques et comportements sociaux sur ce sujet : les politiques publiques n’osent pas formuler des demandes de restriction et inversement, les usagers se disent que puisqu’on ne leur demande rien, c’est que cela n’est pas important.

D’autres travaux soulignent l’importance de l’inscription technique de la consommation, un domaine où les outils numériques peuvent être des ressources utiles. Pour autant, les pratiques sobres passent par la capacité à se représenter l’énergie consommée par les systèmes techniques mobilisés. Un travail conséquent est à faire ici sur les normes et la métrologie, sans se reposer sur les vues des ingénieurs : l’usager pourra souvent dire combien de stères il utilise mais pas forcément combien de kilowatt-heures il a consommés7.

L’analyse des transformations des modes de vie ouvre, de façon plus fondamentale, une réflexion sur la réorientation des objectifs économiques, techniques, anthropologiques de l’organisation sociale contemporaine ; une réorientation qui ne saurait viser seulement les consommateurs : elle s’adresse aussi aux entreprises, aux administrations et aux collectivités. L’expérience montre ici qu’une avancée plus forte et plus systémique vers la sobriété génère des réactions de méfiance dans les milieux économiques et les cercles de politique publique. L’ouverture d’espaces de débats sur ces démarches suscite des résistances, et on y voit souvent réitéré l’argument selon lequel la sobriété entrerait en conflit avec le modèle de prospérité et de croissance sur lequel se fondent nos économies8. Au-delà de l’économie, on peut d’ailleurs considérer que c’est le modèle politique qui est mis en tension par l’objectif de sobriété : sur le fond, il existe un vrai conflit entre cet objectif et l’idéal démocratique au sens où la sobriété tend à imposer des limites là où la démocratie est perçue comme émancipation au-delà des limites9. La décélération énergétique peut de ce point de vue apparaître comme source de privation de liberté.

Si les travaux des sociologues, politistes et philosophes aident donc à identifier ces tensions, ils suggèrent également des pistes possibles pour les dépasser. La sobriété pourrait par exemple faire l’objet de démarches volontaristes de planification. Comme le montrent les historiens de l’économie, la consommation — et son corrélat, la surconsommation — résulte de processus qui ont été planifiés dans le développement de nombreuses infrastructures (industrielles, logistiques, informationnelles). L’interrogation sur la possibilité d’obtenir le résultat inverse fait sens dans un moment historique où le modèle de la planification, délaissé depuis longtemps au profit du gouvernement par le marché, connait un regain d’intérêt dans l’action publique : retour d’un « haut-commissariat à la stratégie et au plan », plaidoyer pour une « planification écologique », etc. Les attentes en la matière doivent être modérées par le fait que la planification connait son efficacité maximale lorsqu’elle est portée par un État fort, qui se trouve en capacité de définir l’intérêt général — là où il doit aujourd’hui composer avec de puissants acteurs économiques du secteur privé, dans le domaine de l’énergie comme ailleurs.

Une réflexion large est donc à mettre en œuvre pour identifier des politiques publiques ambitieuses permettant que les démarches de sobriété soient réellement engagées et produisent leurs effets. On voit ici toute l’importance de faire de la sobriété l’objet d’un débat démocratique10, de montrer son potentiel pour se réapproprier les trajectoires collectives et conjurer le « there is no alternative », et de travailler sur les imaginaires pour la rendre désirable11. Plus généralement, les recherches en sciences sociales invitent à explorer les nouvelles formes d’articulations entre production, consommation, organisation sociale et politique susceptibles d’aboutir à une meilleure utilisation collective de l’énergie.

  • 1

    Illich I. 1973, Énergie et équité, Le Seuil ; Rabhi P. 2010, Vers la sobriété heureuse, Éditions Actes Sud. 

  • 2

    Villalba B., Semal L. 2018, Sobriété énergétique : Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles, Éditions Quae.

  • 3

    Mallard, A. 2024, Comment la crise énergétique reconfigure les débats sur la sobriété. Une analyse des problématisations dans la presse nationale française, VertigO (Hors-série n°39).

  • 4

    6e rapport du GIEC – Résumé pour les décideurs, 2022.

  • 5

    Selon cette approche classique en économie, le prix des biens et services est une variable structurante sur laquelle on peut jouer pour orienter le comportement des acteurs sur les marchés : l’augmentation du prix d’un bien (par exemple en imposant une taxe) a pour effet de diminuer la demande, un peu comme un signal qui serait envoyé aux consommateurs pour leur indiquer les comportements économiques vertueux. 

  • 6

    Desvallées L., Haine J. 2026, Comment le prix de l’énergie influence-t-il les choix résidentiels ?, Ébullition(s), le cahier illustré de la recherche, 5 ; Desvallées L., Le Renard C. 2026, Satisfied with heating less: Energy sufficiency in practice(s) in French households during the winter of 2022-2023. https://hal.science/hal-05670547/ ; Cordellier M., Dobré M. 2024,  Explorer la sobriété : enquête participative en contexte de crise énergétique, VertigO. La revue internationale en sciences de l’environnement, (Hors-Série 39). https://journals.openedition.org/vertigo/47707

  • 7

    Robyns B., Magnin T., Bozzo-Rey M., Barry H., Dobigny L. 2026, Des usagers intelligents aux usagers avisés pour réussir la transition énergétique et sociétale, ISTE Éditions. https://hal.science/hal-05659922/

  • 8

    L’affaire du « dévendeur » intervenue en 2023 l’illustre. L’ADEME avait alors lancé une campagne de sensibilisation à la sobriété mettant en scène à titre fictif un nouveau professionnel dans les enseignes de commerce, le « dévendeur » : il devait conseiller aux consommateurs de renoncer à l’achat de produits neufs pour des alternatives plus vertueuses écologiquement (prêt, produits reconditionnés, de seconde main, etc.) Cette campagne déclencha des protestations d’organisations représentant les commerçants et les entreprises et une série de polémiques politiques et médiatiques. Ce type de débat tend à assimiler « sobriété » et « décroissance », deux problématiques qui ne se recoupent pas complètement.

  • 9

    Bourg D., Hache E., Verzeroli M. 2022, Sobriété et démocratie : Extension du domaine des limites, Revue internationale et stratégique, (4) : 49‑57.

  • 10

    Villalba B. 2023, Politiques de sobriété, Le Pommier. 

  • 11

    Lemarchand F. 2021, La place de l’imaginaire technique dans la transformation de systèmes sociotechniques. Contribution aux transitions studies, VertigO. La revue internationale en sciences de l’environnement, (Hors-série 34). https://journals.openedition.org/vertigo/30224

Contact

Alexandre Mallard
Institut interdisciplinaire de l'innovation (I3)