STAY : Savoirs techniques pour l’autosuffisance, sur YouTube

Innovation La Lettre

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Lauréat de l’appel à projets « Ressources et sobriété 2024 » proposé par la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS, le projet « Savoirs techniques pour l’autosuffisance, sur YouTube » (STAY), coordonné par la chercheuse Laura Maxim1, est parti d’un constat : celui de l’existence de plusieurs chaînes YouTube dédiées à la question de l’autosuffisance. 

Ce terme fait référence à une démarche individuelle réunissant l’autoproduction de nourriture, d’eau et d’énergie, souvent associée à l’autoconstruction ou l’auto-rénovation du bâti. Vu le nombre important d’abonnés (482k abonnés pour la chaîne « Permaculture agroécologie etc. », 465k pour « L’ArchiPelle », 292k pour « Vivre sans argent », etc.), on peut se poser la question des raisons de leur succès :  le nombre de chaînes et d’abonnés dédiés à l’autosuffisance a-t-il enregistré une augmentation significative lors de ces dernières années, et notamment après les crises successives du Covid, de la guerre en Ukraine et de l’inflation ? L’audience de ces chaînes a-t-elle également augmenté, au point de pouvoir suspecter un intérêt croissant pour l’autosuffisance dans la population française, dont YouTube serait un révélateur ? De quelles évolutions sociologiques cet intérêt serait-il la manifestation ? S’agit-il d’évolutions récentes ou d’un phénomène plus ancien que son existence sur YouTube ? 

Pour y répondre, il est nécessaire de traiter les grandes masses de données de YouTube, et donc une approche pluridisciplinaire alliant sociologie, fouille de textes et traitement automatique des langues.

La littérature scientifique indique déjà que l’autosuffisance est, à court terme, une réponse à la remise en cause profonde d’un style de vie organisé autour du travail salarié, qui peut être vécu comme étant dénué de sens, dans des environnements managériaux impactant l’état psychologique, et motivé par le seul souci de pouvoir « payer ses factures ». Le tout serait accompagné d’une dépendance aux marchés et aux institutions pour la satisfaction des besoins de base, et d’un moindre temps consacré à soi et à sa famille. Ces conditions définissent plus généralement un mode de vie en « roue de hamster »2, concept qui se rapproche du terme consacré d’« aliénation »3. À moyen ou long terme, l’horizon d’un potentiel effondrement généralisé des économies et des sociétés modernes peut constituer un référentiel d’action plausible4.

Il n’en reste pas moins que la typologie des personnes s’engageant dans l’autosuffisance n’est pas stabilisée dans la littérature scientifique. Le terme anglo-saxon le plus proche est homesteader, faisant référence à des personnes « qui refont leur vie quotidienne sur le modèle des traditions (…) de bricolage, d’auto-approvisionnement et d’autoproduction »5. Ils sont à différencier d’une part des preppers, qui « aspirent à être autosuffisants en cas de catastrophe ou d’effondrement de la société, ce qu’ils anticipent vivement », d’autre part des survivalistes, qui mènent « un mode de vie dans lequel les gens se préparent intentionnellement à un désastre anticipé, souvent en se retirant de la société et en vivant dans des zones rurales »6.

Le phénomène du retour à la terre, motivé entre autres par des objectifs d’autosuffisance, est généralisé dans les pays européens ; des cas finement documentés étant publiés pour la Grande-Bretagne, la Suède, la Finlande, l’Espagne, l’Italie ou encore la Grèce. En France, la sociologie s’est intéressée très tôt aux communautés néorurales7. Analysé plus récemment sous l’angle de l’activisme anticipateur — à savoir la mise en pratique dans sa propre vie des changements qu’on souhaite pour l’ensemble de la société — le mouvement néorural est porteur d’un projet de transformation sociale à grande échelle8. La sobriété associée à l’autoproduction serait tout autant une alternative économique pour les familles, fondée dans une nouvelle conception de la richesse et de la pauvreté9

Pour traiter les grandes masses de données YouTube, Laura Maxim et son équipe ont collectivement acté le besoin de construire un outil adapté, appelé Agro-STAY. Il permet de rassembler des vidéos et les commentaires associés afin d’en faciliter l’exploration et l’analyse. Les vidéos sont traitées par une chaîne de transcription enrichie, combinant extraction audio, transcription automatique et post-traitements linguistiques, produisant des textes plus lisibles et adaptés aux traitements automatiques. Ces transcriptions servent ensuite à une classification thématique qui mobilisent des modèles d’IA adaptés pour le français. Les ajustements fins des modèles de langue pour les tâches de classification thématique sont réalisés à partir d’un corpus original qui a été annoté manuellement selon quatre thématiques : eau, sol, maladies/ravageurs et plantes indésirables au jardin.

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Agro-STAY : Interface de recherche et de consultation des transcriptions de vidéos

Agro-STAY permet également d’analyser plus de 280 000 commentaires, afin d’identifier de manière automatique les controverses qu’ils peuvent véhiculer. L’entraînement de l’IA nécessitant des données annotées conséquentes, et l’annotation manuelle étant très chronophage, des méthodes d’augmentation automatique de données ont été développées.

Parallèlement à la construction de l’outil Agro-STAY, deux autres approches ont été engagées. Une première consiste en l’analyse thématique manuelle des transcriptions de vidéos choisies sur une des chaînes les plus populaires sur la question de l’autosuffisance, L’ArchiPelle. Le corpus comprend 46 vidéos, pour un total de 63 heures et 17 minutes. Ce travail a abouti à une typologie des attitudes vis-à-vis de l’autosuffisance, selon le degré de désengagement du système socio-économique et de rupture avec l’aliénation perçue associée :

  1.  « Hors système », attitude qui revendique une mise à l’écart de l’organisation politique et économique capitaliste, considérée déshumanisante. Autosuffisance rime avec le non-emploi choisi et une redéfinition des besoins, limitant la consommation marchande.  

  2. « Promoteur », synonyme d’activisme anticipateur, critique du « système » accompagnée de la conviction profonde qu’il ne peut durer et est donc voué à s’effondrer. L’autosuffisance va de pair avec la préparation, pour disposer de tous les éléments essentiels pour l’adaptation aux conditions post-effondrement. 

  3. « Pragmatique », permettant de vivre dans les interstices du capitalisme, tout en mobilisant des ressources du « système » pour la construction d’une vie alternative. Le pragmatisme rythme avec une profession adaptée à la vie rurale (agriculteur, artisan, YouTubeur, travailleur à distance). 

  4. « Jardinier », synonyme d’intégration au système capitalisme, d’emploi salarié et d’une position critique modérée. C’est le père ou la mère de famille qui jardine pendant son temps libre pour « s’évader » d’un monde professionnel physiquement ou psychologiquement exigeant et pour produire des fruits et légumes sains pour leur famille. 

Une deuxième approche, développée dans le cadre du stage en informatique de Nourredine Saidi, s’est appuyée sur l’exploitation des métadonnées de vidéos YouTube afin de caractériser la présence et la structuration des thématiques liées à l’autosuffisance sur la plateforme. Ce travail a conduit à la constitution d’une base de données dédiée, à la mise en place d’une chaîne de traitement permettant de sélectionner les contenus pertinents, à la collecte et à l’enrichissement des métadonnées associées, ainsi qu’au développement d’une interface interactive facilitant l’exploration, l’analyse et la visualisation des données recueillies. Cette démarche a permis de produire plusieurs résultats significatifs, parmi lesquels :

  • un nuage de tags sur l’ensemble des vidéos collectées ;
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  • une interface pour explorer les contenus YouTube collectés, permettant de naviguer soit par chaîne soit par vidéo ;
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  • la représentation de l’évolution du nombre de chaînes, de vidéos et de commentaires dans le temps, qui confirme l’hypothèse initiale d’une augmentation significative au moment de la crise du Covid ;

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  • une représentation graphique du réseau d’interactions entre les chaînes dédiées à l’autosuffisance ;

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  • une représentation de l’évolution temporelle des techniques associées à l’autosuffisance ;
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Ce travail soulève de nouvelles questions de recherche. Il s’agira notamment d’améliorer les modèles de classification et de segmentation, notamment par l’enrichissement du corpus annoté et l’intégration des retours d’experts. Aussi, la question de l’élargissement du projet aux données YouTube des chaînes anglophones permettrait d’explorer les influences sur les chaînes francophones et de comprendre si les dynamiques françaises se retrouvent dans d’autres pays.   

 

Laura Maxim, Laboratoire Interdisciplinaire Sciences, Innovations, Sociétés (LISIS, UMR9003, CNRS / Inrae / Université Gustave Eiffel) ; Jean-Marc Douguet, laboratoire Écologie Société Évolution (ESE, UMR8079, CNRS / Université Paris Saclay / AgroParisTech Paris Saclay) ; Natalia Grabar, laboratoire Savoirs, Textes, Langage (STL, UMR8163, CNRS / Universite de Lille) ; Julien Rabatel, Développeur web indépendant et data scientist ; Landy Rajaonarivo, laboratoire Territoires, environnement, télédétection et information spatiale (TETIS, UMR9000, Cirad / Inrae / AgroParisTech Paris Saclay) ; Mathieu Roche, TETIS ; Maguelonne Teisseire, TETIS

Contact

Laura Maxim
LISIS

Notes

 

  1. Chargée de recherche CNRS au sein du Laboratoire Interdisciplinaire Sciences, Innovations, Sociétés (LISIS, UMR9003, CNRS / Inrae / Université Gustave Eiffel).
  2.  Sørensen M.J. 2020, Resisting the rat race. Self-sufficiency as a search for resonance in rural Sweden, Sociologisk Forskning, 57(2) : 121-140.

  3. Lefebvre H. 2024 (1958, 1961, 1981), Critique de la vie quotidienne, L’Arche Éditions.
  4. Sevigne P., Stevens R. 2015, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Seuil.
  5. Ford A. 2021, Emotional landscapes of risk: emotion and culture in American self-sufficiency movements, Qualitative Sociology, 44 : 125-150.
  6. Imel-Hartford L.D. 2012, The Preppers: a multiple case study of individuals who choose a moderate survivalist lifestyle, Dissertation manuscript, Northcentral University. Prescott Valley, Arizona.
  7. Hervieu B., Hervieu-Léger D. 2023 (1979, 1981, 2016), Le retour à la nature en vue des temps difficiles. L’utopie néorurale en France, Éditions de L’Aube.
  8. Pruvost G. 2015. Faire village autrement. Des communautés introuvables aux réseaux d’habitats légers, Socio-anthropologie, 32 : 21-39. 

    Sallustio M. 2021, Collectifs utopiques en milieu rural – Introduction, Civilisations 70(1) : 9‑26.

    Leblay M. 2020, La néo-autochtonie comme ressort de l’activisme anticipateur : observation de trois lieux d’habitat rural, coopératif et écologique, Pôle Sud n°52 : 95-112.

  9. Pruvost G. 2016, Dépenser moins pour vivre mieux. Le cas de boulangers paysans vivant en yourte, Revue des politiques sociales et familiales, 123(1) : 105‑119.