Substituer des énergies alternatives aux énergies fossiles : une solution en trompe-l’œil
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Professeure à l’université de technologie de Belfort-Montbéliard (UTBM), Nathalie Kroichvili mène des travaux à l'intersection des sciences économiques, de l'aménagement de l'espace et de la transition énergétique. Ses recherches portent principalement sur l'économie territoriale, la revitalisation des bassins industriels et les aspects sociétaux des mutations énergétiques. Nicolas Simoncini est maître de conférences en histoire et sociologie des techniques à l’UTBM. Ses travaux s'inscrivent à la croisée de l'histoire des techniques, de la sociologie de l'énergie et des Science and Technology Studies (STS). Tous deux sont membres de l’Institut Franche-Comté Électronique Mécanique Thermique et Optique – Sciences et Technologies (FEMTO-ST, UMR6174, CNRS / Université Marie et Louis Pasteur / SUPMICROTECH / UTBM).
Avec la participation d'Aurélien Béranger, Magali Dreyfus, Agnès François, Maël Goumri, Teva Meyer, Marion Nativel, Béatrice Quenault et Anthony Thomas.
La substitution des énergies fossiles par les énergies renouvelables est considérée comme un pilier de la transition énergétique, en particulier lorsque celle-ci est pensée dans une perspective de pérennisation des modes de vie des sociétés industrielles1. Il apparaît dès lors nécessaire d’examiner cette approche de manière critique, en interrogeant aussi bien les promesses et les limites des énergies renouvelables que la conception d’alternatives qui prendraient soin de l’ensemble des milieux de vie2.
Les promesses et les défis des techniques de substitution aux énergies fossiles
Les promesses associées aux alternatives aux énergies fossiles ne peuvent être appréhendées isolément, tant elles se trouvent aujourd’hui étroitement encastrées les unes dans les autres, du fait de l’interdépendance croissante entre plusieurs secteurs industriels. Le rôle nouveau conféré au nucléaire dans la transition énergétique s’est ainsi notamment constitué sur une hausse projetée de la demande en énergie motivée par les objectifs de développement des filières de l’hydrogène vert et des carburants de synthèse pour l’aviation, ou encore l’essor de l’IA générative3. Réciproquement, ces industries fondent leurs propres trajectoires sur la disponibilité future d’une électricité décarbonée et abondante. Parmi les promesses actuelles du nucléaire figure également celle d’une redistribution du pouvoir à même de garantir une sécurité géopolitique supérieure à celle qu’autorisent les énergies fossiles. En effet, suivant le courant de pensée réaliste en études internationales, le pétrole et le gaz constitueraient des armes, dans la mesure où les acteurs qui les produisent ou en assurent le transport disposent d’une capacité d’influence sur les pays consommateurs. Dans cette logique, le nucléaire permettrait alors d’atténuer cette vulnérabilité grâce à une matérialité différente, fondée sur un temps long séparant l’extraction de l’uranium de son utilisation et un combustible stockable pendant plusieurs années. Toutefois, ce gain apparent de sécurité demeure pensé à partir d’un modèle théorique construit par et pour les hydrocarbures. Il doit donc être réinterrogé.
Les énergies renouvelables sont, pour leur part, porteuses de promesses non seulement environnementales mais aussi économiques et sociales. Aux prévisions de réduction des émissions de gaz à effet de serre s’ajoutent en effet des perspectives de création d’emplois, de réindustrialisation, et de gouvernance plus décentralisée et inclusive, propice à une implication accrue des consommateurs dans la gestion de l’énergie. Leur ancrage territorial de proximité et la visibilité des infrastructures qu’il suppose pourraient également renforcer la transparence et contribuer à sortir de l’opacité qui caractérise historiquement le secteur énergétique. Dans les territoires insulaires, la principale promesse des énergies renouvelables est celle de l’autonomie énergétique. Dans les territoires sinistrés, comme au Japon après l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, elles apparaissent en outre comme des soupapes de sécurité d’approvisionnement susceptibles de compenser provisoirement la défaillance du réseau centralisé en cas de nouvelle catastrophe.
Cependant, ces promesses se heurtent à plusieurs écueils. S’agissant de l’énergie nucléaire, une première limite tient d’abord, en France, à la saturation des capacités industrielles. Après une période marquée par une érosion des compétences, la filière doit désormais mobiliser des moyens humains et financiers considérables pour mener de front trois chantiers d’envergure : la construction de nouveaux réacteurs, la maintenance et la modernisation du parc existant, ainsi que la fermeture et le démantèlement des installations les plus anciennes. De surcroît, ces opérations doivent composer avec des inconnues techniques et un rehaussement des exigences de sûreté. Au niveau mondial, la filière vit également sur ses stocks, la production annuelle d’uranium ne couvrant qu’environ 80 % de la consommation. Que l’orientation retenue dans les prochaines années soit celle d’un maintien tendanciel ou d’une relance forte, des investissements importants s’avèreront de fait indispensables. Or ceux-ci sont freinés, d’une part, par des difficultés de capitalisation liées à la volatilité des marchés financiers et, d’autre part, par une carence de vision politique à long terme, en partie imputable à l’instabilité actuelle des relations internationales. À cela s'ajoute une multiplicité de vulnérabilités réparties tout au long de la chaîne d'approvisionnement. L'extraction du minerai tout comme son acheminement puis son déchargement constituent autant d'étapes critiques mobilisant une pluralité d'acteurs, chacun en possession d’une capacité d’action. Loin de supprimer les dépendances géopolitiques, le nucléaire les redistribue donc en réalité, avec les risques que cela suppose.
Dans les territoires insulaires, la promesse d’autonomie apparaît illusoire si les modes de vie restent inchangés. À La Réunion, produire localement des carburants de synthèse obtenus à partir d’hydrogène vert pour faire redécoller les avions de l’île requerrait par exemple près du double de la consommation électrique annuelle des habitants. Les capacités renouvelables rendent ainsi techniquement impossible la prolongation de certains usages à échelle constante. À défaut d’interroger ceux-ci, la substitution énergétique ne fait que déplacer le problème vers d’autres ressources et d’autres territoires. En France hexagonale, « l’acceptabilité sociale », dont celle de l’éolien, constitue une autre limite majeure. Si les bénéfices climatiques des énergies renouvelables sont globaux, leurs nuisances sont, elles, supportées localement. Cette asymétrie suscite des mobilisations et parfois des dilemmes vert-vert, lorsque la réduction des émissions entre en tension avec la protection de la biodiversité.
Concevoir des techniques énergétiques alternatives dans la perspective du soin des milieux de vie
Concevoir des alternatives énergétiques soucieuses du soin de tous les milieux de vie, de l’échelle locale à l’échelle planétaire, requiert un déplacement du regard : plutôt que de privilégier la seule amélioration de l’efficacité des dispositifs appelés à remplacer les énergies fossiles et de nous adapter à des systèmes énergétiques dont nous restons dépendants, il importe de considérer les relations de réciprocité qu’ils entretiennent avec leurs milieux d’inscription. Une telle posture invite non seulement à appréhender ou anticiper leurs effets, y compris les plus éloignés, en remontant les chaînes de valeur jusqu’à l’extraction des minerais, mais aussi à considérer en retour la manière dont les caractéristiques propres à chaque milieu de vie conditionnent leur conception et leur appropriation. De cette attention renouvelée découle en prolongement un questionnement de nos besoins, susceptible de conduire à l’exploration de multiples autres voies : réinvestir des procédés anciens délaissés ou inventer des systèmes à petite échelle, frugaux, configurables et adaptables, dans le sillage du mouvement low-tech en France ; promouvoir, par l’architecture bioclimatique, des manières d’habiter hétérogènes tirant parti des spécificités naturelles des territoires ; ou encore assumer l’intermittence des énergies renouvelables en négociant la priorité donnée à certains usages plutôt qu’à d’autres.
Plus généralement, trois conditions principales se dégagent pour impulser une transition énergétique soutenable. La première, qui repose sur la nécessité d’interroger les besoins et par là même d’opérer des choix collectifs, pose une question cruciale : à quoi tenons-nous et à quoi renonçons-nous ? Y répondre demande notamment de mettre au jour les attachements comme les intérêts et les inerties qui structurent nos sociétés. Cela conduit à repolitiser des choix trop souvent confisqués par l’expertise. Les décisions technologiques ne sont jamais exclusivement fondées sur des données scientifiques. Elles incorporent des valeurs tacites qui doivent être identifiées pour les soumettre au débat. Il convient également de mieux associer l’ensemble des parties prenantes, dont les usagers, dès l’amont des processus décisionnels. Les sciences humaines et sociales mettent d’ailleurs en exergue l’intérêt de rapprocher les dispositifs de production des usagers, dans l’optique du développement de nouveaux rapports matériels et symboliques à l’énergie. La deuxième condition suppose de se défaire, d’une part, de l’idée qu’une énergie pourrait s’affranchir des limites planétaires et de la matérialité terrestre, et, d’autre part, de l’imaginaire d’abondance énergétique. Au contraire, les scénarios de décarbonation les plus récents soulignent l’impératif de la sobriété, c’est-à-dire de la réduction des consommations. Enfin, une troisième condition tient à l’exigence de justice énergétique. La sortie des énergies fossiles ne doit ni aggraver les inégalités existantes ni en susciter de nouvelles. Parce qu’elle produira nécessairement demain — comme aujourd’hui et hier — des gagnants et des perdants, son succès dépendra de l’accompagnement de ceux qui en supporteront le coût.
Dans ce contexte, les sciences humaines et sociales ont un rôle à jouer, au-delà des seuls enjeux d’acceptabilité sociale auxquels on les réduit trop souvent. Sans prétendre à l’exhaustivité, il est ici possible de rappeler quelques-unes de leurs contributions. Un premier apport se situe dans l’élaboration d’outils visant à mettre à distance nos catégories de pensée habituelles et à repenser les modèles énergétiques existants, en particulier en rendant compte des externalités positives comme négatives des systèmes. Dans le cadre de démarches de recherche-action, les sciences humaines et sociales peuvent aussi se poser en médiateurs entre concepteurs, responsables politiques et citoyens, afin d’accompagner les choix sociotechniques en train de se faire. Elles sont en outre en mesure de formuler des recommandations prescriptives pour la conception technique4, en partenariat avec les sciences naturelles ou avec les sciences pour l’ingénieur. Encore faut-il, pour que ce type de coopération interdisciplinaire soit pleinement fructueux, qu’il intervienne suffisamment en amont et porte sur des solutions techniques encore fondamentalement révisables et négociables, plutôt que déjà stabilisées et seulement susceptibles d’ajustements à la marge.
Conclusion
Poser un regard critique sur les alternatives énergétiques aux énergies fossiles ne revient pas à justifier le maintien du statu quo, mais à veiller à ce que leur déploiement ne reconduise pas les vulnérabilités qu’elles prétendent surmonter. Les réflexions sur cette thématique invitent de fait à articuler étroitement le remplacement des énergies fossiles avec les autres dimensions de la transition énergétique, dont la sobriété, afin de repenser radicalement les usages et l’ensemble du système énergétique issu de l’ère fossile.
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Pour une discussion critique de la notion de transition énergétique, voir : Quenault B. 2020, Transition énergétique et durabilité des trajectoires de développement : vers un simple ajustement à la marge ou une transformation de rupture ?, Mondes en développement, 192(4) : 45-70 ; Fressoz J.-B. 2024, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Le Seuil.
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Une journée d’étude portant sur les enjeux de substitution des énergies fossiles a été organisée le 30 juin 2025 à l’université de technologie de Belfort-Montbéliard (UTBM), avec le soutien de l’Institut Franche-Comté Électronique Mécanique Thermique et Optique – Sciences et Technologies (FEMTO-ST). Inscrite dans le séminaire Énergie coordonné par CNRS Sciences humaines & sociales, celle-ci a été structurée autour de trois questions principales : quels sont les impensés d’une problématique en termes de substitution des énergies fossiles ? Quelles sont les promesses mais aussi les limites des énergies alternatives ? Comment concevoir des alternatives énergétiques qui prendraient soin des milieux ?
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On notera à cet égard que lors de l’annonce de sortie du grand modèle de langage chinois DeepSeek, présenté comme moins énergivore que ses concurrents américains, les capitalisations boursières liées au nucléaire ont perdu entre 15 et 20 points.
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Triclot M. (dir.) 2024, Prendre soin des milieux. Manuel de conception technologique, Matériologiques.