Traduire la guerre dans les sociétés arabes (Syrie, Yémen) : visions de l’intérieur

La Lettre Anthropologie

Anthropologue, directeur de recherche CNRS à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux Sciences sociales, Politique, Santé (IRIS, UMR8156, CNRS / EHESS / Inserm / Université Sorbonne Paris Nord), Franck Mermier mène des recherches sur l’anthropologie de la ville, les dynamiques culturelles, sociales et politiques dans le monde arabe, ou encore la traduction en sciences sociales. Dans le cadre du programme Attentats-recherche, il a coordonné le projet Traduire la guerre dans les sociétés arabes (Syrie, Yémen) : visions de l’intérieur.

Les attentats de janvier 2015 à Paris avaient mis le Yémen sous les feux de l’actualité en raison du passage de certains jihadistes sur son sol et des revendications d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique. Ceux de novembre 2015 à Paris avaient fortement orienté l’engagement français dans le conflit en Syrie, leurs auteurs ayant été en lien avec l’Organisation de l’État islamique qui les avait revendiqués. Dans le même temps, la montée en puissance des forces jihadistes avait influé sur les guerres au Yémen et en Syrie et avait bouleversé les rapports de force. Ce phénomène avait aussi modifié le regard sur les processus politiques en cours dans ces deux pays avec la mise en exergue, dans l’espace public médiatique français, de la menace islamiste radicale qui venait éclipser l’ensemble des dynamiques sociopolitiques en cours au Yémen et en Syrie. La dimension universelle des moments révolutionnaires qui avaient essaimé dans une grande partie de la région arabe depuis 2011 semblait alors se dissoudre dans le resurgissement des cadres stéréotypés de l’altérité, avec le prisme du jihadisme et du fondamentalisme comme grille de lecture privilégiée. 

La question se posait donc de savoir comment considérer ces deux pays autrement que sous le seul angle de la lutte contre le terrorisme tout en informant sur les réalités vécues par ceux qui en subissaient les conséquences sur leur propre sol. L’objectif du projet éditorial, Traduire la guerre dans les sociétés arabes (Syrie, Yémen) : visions de l’intérieur, réalisé dans le cadre du programme Attentats-Recherche mis en place par le CNRS, était donc de faire accéder, par le biais de la traduction, à d’autres manières de voir, en prise avec les dynamiques sociales, culturelles et politique des sociétés considérées. Il s’agissait aussi de permettre au débat public et scientifique d’être enrichi par des analyses, des points de vue et des témoignages d’auteurs dont la singularité et l’originalité tenaient de leur position d’observateurs du dedans. 

Le travail de repérage de textes innovants, susceptibles d’être traduits en français, a nécessité le dépouillement de plusieurs revues. Parmi elles, certaines, à diffusion panarabe, publient des essais et des études informés développant un regard critique. Tel est le cas de la revue en ligne syrienne Al-Jumhuriya (La République)1 et de la revue libanaise Bidayat (Commencements). Un autre critère important été de sélectionner des textes non destinés à un public universitaire mais à une audience plus large. Ceux-ci ont généralement été rédigés par des intellectuels syriens et yéménites qui tentaient d’analyser avec un regard critique les répercussions sociales, culturelles et politiques des guerres internes et externes bouleversant leurs sociétés. Plusieurs d’entre eux étaient restés dans leur pays et produisaient des rapports ou des articles fondés sur de véritables enquêtes, tandis que ceux partis en exil étaient restés en relation avec leurs compatriotes restés au pays dont ils tiraient une partie de leurs informations. 

En Syrie notamment, de nombreux militants avaient investi le domaine de l’information et étaient devenus journalistes. Un grand nombre de supports médiatiques avaient ainsi été créés et étaient devenus des centres de vie intellectuelle particulièrement actifs. Au Yémen, beaucoup d’intellectuels, acteurs du mouvement protestataire de 2011, ont tenté d’analyser la guerre interne qui ravageait leur pays et a conduit à sa fragmentation. Plusieurs textes, publiés dans la presse yéménite et panarabe, ont ainsi été traduits pour apporter de nouveaux éclairages sur ce conflit aux enjeux multiples mais qui étaient, et restent encore, difficilement lisibles pour le grand public. 

La réalisation de ce projet est passée par plusieurs phases commençant par la constitution de deux corpus de textes arabes, la recherche d’une maison d’édition, le recrutement de traductrices et de traducteurs, la traduction et la révision des textes traduits.

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Couverture de la revue libanaise Bidayat

Écrits de Syrie et du Yémen

Ce projet a abouti à la publication de deux ouvrages collectifs aux éditions Classiques Garnier en 2018 dans la collection « Littérature, histoire, politique », dirigée par Catherine Coquio : Écrits libres de Syrie. De la révolution à la guerre et Yémen. Écrire la guerreCes deux livres forment deux chroniques de l’intérieur de la révolution et de la guerre en Syrie et au Yémen qui nous permettent de documenter l’histoire des événements en mêlant analyses et témoignages de femmes et d’hommes qui ont tiré de leurs expériences souvent douloureuses une matière à réflexion originale.

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Couverture des ouvrages Écrits libres de Syrie. De la révolution à la guerre
et Yémen, Écrire la guerre

Les dix-sept textes traduits dans le livre sur la Syrie, rédigés par quinze auteurs, reflètent le désir de connaissance sur la société syrienne suscité par le soulèvement de 2011. Celui-ci s’est confondu avec le souci de trouver des réponses aux questionnements soulevés par cette tragédie, ayant notamment trait à la violence inouïe qui s’est abattue sur les populations comme au développement des mouvements islamistes extrémistes et du confessionnalisme. Les conditions de recueil de ces paroles et de ces écrits ont été complexes. Les risques encourus par les personnes restées dans les territoires contrôlés par le régime de Bachar Al-Assad en Syrie étaient, en effet, considérables en raison de la traque des opposants sur Internet. Pour ceux qui étaient partis, la crainte des représailles pour leurs familles nécessitait l’usage de noms d’emprunt, abandonnés après la chute du régime en décembre 20242. Cet ouvrage fait un large écho à ces nouvelles écritures syriennes qu’analyse le grand intellectuel Yassin Al-Haj Saleh dans l’article d’ouverture. Il comporte notamment des textes sur l’histoire de la ville de Saraqib durant la révolution, sur la bataille d’Alep, sur le siège de Douma, sur l’atmosphère de suspicion régnant entre les habitants à Damas, sur les transformations du discours d’Al-Qaida en Syrie, sur les conditions sociales et politiques ayant favorisé le développement de l’Organisation de l’État islamique et sur son bataillon féminin. Deux analyses sur les organisations kurdes et sur les alaouites viennent apporter de nouveaux éléments de réflexion sur ces sujets.

La même volonté de comprendre le basculement dans la spirale mortifère et dans la radicalisation politico-religieuse se retrouve au Yémen, si ce n’est que les voix venues de ce pays parviennent de manière très affaiblie hors de ses frontières et que celles qui s’y trouvent manquent de tribunes d’expression. De nombreux journalistes ont été emprisonnés ou réduits au silence du fait de la disparition d’organes de presse. Dans un pays morcelé et dévasté, subissant depuis mars 2015 une guerre interne et des interventions extérieures, la marge est étroite pour l’expression d’une pensée critique. 

Dans ce contexte, l’ouvrage sur le Yémen se compose de quatorze textes rédigés par huit auteurs. Ils traitent de la participation féminine au mouvement protestataire de 2011, du contrôle social et politique exercé par les Frères musulmans sur la jeunesse de Sanaa, des conséquences de la mainmise houthiste sur la société yéménite et la fin de leur alliance avec le président Saleh, des débuts de la guerre en 2015, de la diffusion des mouvements islamistes à Aden et Taez ainsi que de l’expansion des forces séparatistes dans le sud du Yémen.

Ces deux ouvrages offrent une large palette de points de vue, au sens premier de l’expression, qui nous plongent au plus près des situations décrites et apportent des éclairages nouveaux et inédits sur des guerres dévastatrices ainsi que sur les contextes sociaux et politiques dans lesquels des organisations jihadistes se sont développées.

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Couverture de l'ouvrage Pensées arabes en traduction

Production éditoriale et traduction des concepts

Le projet initial a donné lieu à plusieurs actions visant à enrichir la connaissance du public francophone sur le monde arabe en lui donnant accès à des recherches ignorées. Une des réalisations majeures a été la publication d’un catalogue de trente-et-une notices d’ouvrages arabes de sciences sociales dans le cadre d’un programme de l’Institut français intitulé Livres des deux rives. Coordonné par Sadia Agsous-Bienstein, Nisrine Al-Zahre, Franck Mermier et Pierre Girard, il est intitulé Pensées arabes en traduction. Une sélection d’ouvrages de sciences humaines et sociales à traduire de l’arabe vers le français (Institut Français/ATLAS, 2023). L’objectif était de faire connaître à un public francophone une série d’ouvrages marquants de sciences sociales déjà publiés en arabe. Il a été suivi par le lancement, en 2024, d’un nouveau catalogue de soixante titres dans le cadre du projet « SHS en traduction » du Fonds Équipe France du ministère des Affaires étrangères et européennes3.

Il convient aussi de signaler, dans la suite directe de ces projets, la création en 2024 de la collection « Pensées arabes contemporaines » qui associe l’Institut du Monde Arabe et les éditions de l’Atelier, avec deux ouvrages traduits de l’arabe publiés la même année. En parallèle, une réflexion sur la traduction des concepts de l’arabe vers le français a été menée dans le cadre du Lexique vivant de la révolution et de la guerre en Syrie au sein du programme de recherche ANR Shakk-Syrie : conflits, déplacements, incertitudes et a abouti à plusieurs publications4. La conception de la traduction comme pratique anthropologique, associant la mise en exergue de différents univers sémantiques et le partage des connaissances, qui fut au cœur du projet Traduire la guerre dans les sociétés arabes (Syrie, Yémen), doit ainsi rester une source d’inspiration féconde pour les sciences sociales et les études aréales.

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Couverture de la revue Monde commun. Des anthropologues dans la cité

Contact

Franck Mermier
Directeur de recherche CNRS, Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux Sciences sociales, Politique, Santé

Notes

 

  1. Voir à ce sujet : Mermier F., Chevée A. 2022, Pour une nouvelle République : la revue en ligne Al-Jumhuriya, un site syrien transnational, in Franck Mermier et Diana Cooper-Richet (dir.), La presse (en) arabe publiée hors de l’aire arabophone. Effets de contextes, Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, n°152 : 183-206. https://journals.openedition.org/remmm/18880
  2. Mermier F., « L’annonce de la chute du régime syrien a fait tomber les masques que les exilés avaient été contraints de revêtir », Le Monde, 2 janvier 2025https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/02/l-annonce-de-la-chute-du-regime-syrien-a-fait-tomber-les-masques-que-les-exiles-avaient-ete-contraints-de-revetir_6478420_3232.html
  3. Ce projet est porté par le Groupement d’intérêt scientifique Moyen-Orient Mondes Musulmans (GIS-MOMM) et l’Institut français de Tunisie. Il associe l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC, UAR3077, CNRS / MEAE) à Tunis, l’Institut français d’archéologie orientale au Caire, l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo, UAR3135, CNRS / MEAE) et le Centre Jacques Berque pour les études en sciences humaines et sociales (CESHS, UAR3136, CNRS / MEAE) à Rabat.
  4. Mermier F., Monsutti A. (dir.) 2023, Guerre civile ?, Monde commun. Des anthropologues dans la cité n° 8 ; Mermier F. 2021, « Ruralisation de la ville », « ruralisation de la révolution ». L’opposition ville/campagne comme schème d’intelligibilité de la révolution et de la guerre en Syrie », Carnet de recherche Hypothèses SHAKK. Conflits déplacements incertitudes. https://shakk.hypotheses.org/2390