Transition énergétique dans les Suds : contrainte ou opportunité ?

La Lettre Sciences des territoires

#ZOOM SUR...

Sébastien Velut est directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) où il est directeur de la formation et du renforcement de capacités. Chercheur au Centre de recherche et de documentation des Amériques (CREDA, UMR7227, CNRS / Université Sorbonne Nouvelle / IRD), ses recherches les plus récentes ont porté sur les transitions énergétiques en Amérique latine dont il interroge l’économie politique dans une perspective globale et systémique. Il applique cette approche dans le cadre de ses recherches actuelles sur la décarbonation des zones industrialo-portuaires (direction du projet SATIS soutenu par le PEPR Spleen).

Même si l’expression commode de « transition énergétique » a été critiquée à juste titre1, il n’en reste pas moins que la lutte contre le changement climatique impose une mutation des systèmes énergétiques visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Pour les pays dits des Suds, caractérisés par des revenus faibles ou intermédiaires, un moindre accès aux capitaux et aux technologies et de fortes inégalités, impulser une transition énergétique suscite non seulement des défis spécifiques, mais peut également être source de nouvelles opportunités. 

 

Les contradictions d’une transition imposée

La transition énergétique dans les Suds relève d’une injonction contradictoire. D’un côté, la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour limiter le changement climatique résulte avant tout des conséquences de la consommation effrénée d’énergies fossiles par les pays développés, rejoints au xxie siècle par la Chine et quelques autres économies émergentes. Demander aux pays des Suds de choisir des sources d’énergie bas carbone, alors même qu’ils ne portent pas la responsabilité historique des émissions planétaires, c’est leur imposer un saut technologique complexe. Ces pays — qui subissent déjà les effets du changement climatique et ont été soumis à des formes de colonialisme économique pour s’approprier les ressources fossiles présentes dans leur sous-sol —, se voient limités dans leurs options de développement fondées sur les fossiles ; ce qui pose des problèmes en termes d’équité. 

D’un autre côté, ces pays ont besoin d’énergie pour développer leurs activités productives et améliorer les conditions de vie de leur population. Le recours aux fossiles constitue une réponse simple à cet enjeu complexe, d’autant plus que les technologies sont disponibles sur le marché et éprouvées. Les discours relatifs à la sobriété sont difficiles à entendre dans des sociétés où celle-ci y a été imposée par la pauvreté. Pourtant, les financements internationaux, notamment ceux de l’Union européenne, privilégient les investissements porteurs de transition, au prix de montages financiers complexes.

La remise en cause des principes de la transition et des accords de Paris sur le climat de 2015, dont les États-Unis se sont retirés en janvier 2026, envoie un signal négatif par rapport aux ambitions de réduction des émissions et au changement de modèle espéré. Cette décision a relancé le marché du pétrole et du gaz. Les pays des Suds hésitent entre une conduite vertueuse mais coûteuse de réduction de la production et de l’usage des fossiles, et la relance de l’exploitation des hydrocarbures. Ainsi le Brésil, qui affiche une production d’électricité décarbonée, a autorisé en 2025 l’exploration pétrolière à l’embouchure de l’Amazone et le président Lula annonce avec enthousiasme les premières découvertes. Dans des économies en difficulté, comme au Sénégal, en Angola, au Guyana, les perspectives d’exploitation des hydrocarbures font espérer une manne économique.

 

Quels modèles énergétiques portent les transitions ?

Les formes de la transition énergétique diffèrent entre États et territoires, du fait notamment de l’inégale disponibilité des ressources, de la variété des besoins et des formes de gouvernance. Toutefois, la matrice des objectifs du développement durables (ODD) montre le rôle central de l’énergie. L’ODD 7 (énergie sûre et accessible pour tous) lui est consacré. Mais en fait, ce sont tous les ODD qui sont corrélés aux usages de l’énergie, indispensable à la production alimentaire, à l’éducation, aux activités productives, à l’adduction d’eau, à des villes habitables.

De fait, à l’échelle internationale, la consommation d’énergie par habitant est liée au niveau de développement humain. La croissance économique de la Chine depuis le début du siècle a été soutenue par la croissance sans précédent de sa consommation d’énergie — principalement charbonnière — multipliée par 4 entre 2000 et 2025. Les autres pays qui s’engagent dans cette voie du développement industriel, comme le Vietnam ou l’Inde, le font en augmentant leur consommation de charbon, alors que le Brésil mise davantage sur les renouvelables, mais compte bien sur l’abondance énergétique pour son développement économique. 

En effet, la fourniture de services énergétiques de qualité constitue le socle de la croissance économique et de l’amélioration des conditions de vie, depuis l’alimentation des grandes villes et des industries, jusqu’aux usages domestiques. Cela fait de l’énergie un secteur à part, transversal à tous les autres, qui a justifié l’intervention des États pour promouvoir l’exploitation des ressources disponibles, construire des réseaux, lancer des programmes spécifiques de recherche et de développement, créer des compagnies publiques. Malgré les privatisations de certaines firmes, l’État entend généralement conserver les moyens de piloter le secteur énergétique, tant pour bénéficier des revenus de l’exploitation que pour disposer des moyens d’une politique de l’offre. 

image
Vue du Salar d'Uyuni (Bolivie), un lac salé d'altitude contenant de considérables réserves de lithium © Sébastien Velut, 2025

Comme corollaire de l’engagement historique des États dans le pilotage du secteur énergétique, l’énergie a souvent été une matrice de leur propre organisation. Ainsi, autour des questions énergétiques, ont été créés des bureaucraties et des mécanismes fiscaux, réalisées des actions d’aménagement du territoire, mis en place des mécanismes de résolution de conflits et des accords pour contrôler l’accès aux ressources, et imposés des projets d’investissement aux populations et des alliances internationales. Dans un modèle reposant sur des systèmes centralisés, réalisant des économies d’échelle, les grands investissements dans le domaine des hydrocarbures ou de l’électricité (grands barrages, centrales nucléaires, réseaux) viennent renforcer la centralité de l’État et lui donnent un puissant levier de contrôle… qui peut être remis en question par la transition.

En la matière, en s’appuyant sur des énergies distribuées, pouvant être générées au plus près du consommateur, la transition ouvre la voie à de nouveaux scénarios. Cela a suscité des récits relatifs à une forme de décentralisation énergétique et à l’apparition de « communautés énergétiques ». Pourtant, la tendance est plutôt à la « fossilisation des renouvelables »2, qui consiste à investir massivement dans les renouvelables pour les insérer dans les réseaux énergétiques existants et réaliser des économiques d’échelles. C’est le cas avec les parcs solaires chinois dont le plus grand atteint 18 GW de puissance installée (Talatan, dans la province de Qinghai dans l’Ouest de la Chine), ou encore avec les grands barrages que construisent la Chine, le Brésil, l’Éthiopie et bientôt peut-être la République démocratique du Congo. Ces États ont fait de la transition, plus qu’une réponse à des besoins locaux, un levier de développement interne et d’influence internationale. En effet, la « fossilisation » désigne également le fait que les rapports géopolitiques pèsent sur la transition, comme ils ont pesé sur les marchés des hydrocarbures, en particulier pour l’accès aux minerais critiques. Ainsi conduite, la transition énergétique renforce la souveraineté nationale en implantant de nouveaux projets dans des régions périphériques tout en limitant les dépendances internationales3.

 

Une transition juste

Derrière cette transition, se dresse l’enjeu de la réponse adéquate aux besoins des populations et de la capacité de la transition à réduire les inégalités. Les très grandes infrastructures énergétiques supposent des transformations profondes des territoires où elles sont implantées, ce qui entraîne souvent des conflits avec les populations locales qui subissent les conséquences sans bénéficier des avantages. Les grandes quantités d’énergie — notamment d’électricité — produites sont destinées en priorité aux usages miniers, industriels et urbains, et non à la satisfaction des besoins des populations rurales. Ces dernières ne sont pas toujours connectées aux grands réseaux électriques et pourraient davantage bénéficier d’installations décentralisées pour répondre à des besoins locaux — en développant par exemple le solaire thermique à usage domestique4.

Dans des sociétés qui prennent ainsi le tournant de l’électrification, l’accès à l’électricité traverse une phase d’hybridation5. En effet, lorsque les États ne sont plus capables de répondre aux besoins en électricité, se mettent en place des dispositifs mixtes de fourniture. Les acteurs privés qui en ont les moyens installent des réseaux locaux et s’équipent, au nom de la transition, d’installations décentralisées de production d’électricité (panneaux solaires, éoliennes, systèmes de stockage), alors que les États s’efforcent de maintenir leur position historique6. 

Ces choix posent la question d’une transition énergétique juste, qui n’accroisse pas les inégalités entre populations connectées ou non aux réseaux7. La précarité énergétique (accès incertain ou intermittent à l’énergie) et la pauvreté énergétique (difficultés à payer le coût de l’énergie) touchent particulièrement les populations déjà vulnérables, avec des conséquences en termes de confort domestique, d’éclairage, de conservation des aliments, d’accès à l’éducation et à l’information, de santé. Une transition juste, promue notamment par l’Union européenne, suppose d’une part qu’elle contribue à réduire les nombreuses inégalités qui traversent les sociétés des Suds, d’autre part que sa mise en œuvre respecte les principes de justice, notamment par la consultation des populations. Or, si l’implication des populations dans la planification énergétique est souhaitable, elle reste encore peu pratiquée. 

 

La transition énergétique : une chance pour les Suds ? 

La transition énergétique n’est pas seulement une contrainte pour les pays des Suds. Elles imposent de repenser les politiques énergétiques en fonction des besoins et des perspectives de développement économique et social. Bien dotés en ressources énergétiques renouvelables (ensoleillement, cours d’eau, biomasse), certains pays peuvent espérer en bénéficier — comme la Chine et le Brésil. La disponibilité de ressources indispensables aux technologies du renouvelable suscite également des investissements miniers — comme dans le cas du lithium andin. Plus largement, la possibilité de produire de l’électricité « décarbonée » peut également attirer des activités productives. Dit autrement, les énergies renouvelables peuvent apporter des réponses aux besoins des territoires. 

Les approches critiques développées par les sciences sociales ont permis de prendre une salutaire distance par rapport aux promesses des technologies. Elles ont notamment montré comment les injustices structurelles et les asymétries de pouvoir qui traversent les sociétés des Suds et pèsent sur leur insertion internationale tendent à se reproduire dans le cadre de la transition énergétique, même si de nouveaux acteurs rentrent dans le jeu. Cet inventaire ayant été réalisé, il est désormais temps de dépasser ces critiques pour contribuer à l’élaboration de solutions.

 

Ce texte s’appuie en grande partie sur les présentations réalisées lors de la journée d’étude sur les transitions énergétiques dans les Suds organisée avec le soutien du CNRS par le Centre de recherche et de documentation des Amériques (CREDA, UMR7227, CNRS / Université Sorbonne Nouvelle) le 13 décembre 2024. Cette journée a permis d’entendre et de discuter des interventions d’Alix Chaplain, Marie Forget, Benjamin Pillot, Bérénice Girard, Marcio Cataia, Éric Verdeil et Sylvy Jaglin. Cet article s’en inspire sans prétendre résumer toute la richesse des contenus présentés. 

  • 1

    Arnauld de Sartre X. 2025, Pour une science de la transition énergétique au service de la société. Rapport d’un groupe de travail interdisciplinaire de la cellule énergie du CNRS, Nature Sciences et Société, 33, 3 : 339-346. https://doi.org/10.1051/nss/2025060

  • 2

    Raman S. 2013, Fossilizing Renewable Energies, Science as Culture, vol. 22, n°2 : 172-180.

  • 3

    Girard B., Shokrgozar S., Sareen S. 2025, The meaning of solar energy: Political imaginaries of solar energy in contemporary India, Environment and Planning E: Nature and Space, 8(1) : 476-496.

  • 4

    Pillot B., Muselli M., Poggi P., Dias J. B. 2019, Historical trends in global energy policy and renewable power system issues in Sub-Saharan Africa: The case of solar PV, Energy Policy, Volume 127 : 113-124. https://doi.org/10.1016/j.enpol.2018.11.049. 

  • 5

    Verdeil E., Jaglin S. 2023, Electrical Hybridizations in Cities of the South: From Heterogeneity to New Conceptualizations of Energy Transition, Journal of Urban Technology, 30(2) : 1-10. https://doi.org/10.1080/10630732.2023.2172301 

  • 6

    Chaplain A. 2025, Quand les défaillances infrastructurelles recomposent les solidarités politiques : les fragmentations libanaises au prisme de l’accès à l’électricité, Flux, 139-140(1) : 63-81. https://doi.org/10.3917/flux1.139.0061.

  • 7

    Ise M. A., Carrizo S. C., Forget M. 2020, Chapter 8 - Challenges of South American energy transition: energy efficiency and distributed generation, in Lucas Noura Guimarães (ed.),The Regulation and Policy of Latin American Energy Transitions, Elsevier, 133-151. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-819521-5.00008-5.   

Contact

Sébastien Velut
Centre de recherche et de documentation des Amériques (CREDA)