Une recherche sur les migrations en bandes dessinées

La Lettre Sciences des territoires

#SCIENCES PARTAGÉES

Financé par l’université d’Angers entre 2020 et 2023, le programme CAMPOS (« Les campagnes de l’ouest à l’épreuve des circulations internationales ») a fédéré une équipe de chercheurs et chercheuses du laboratoire Espaces et sociétés (ESO, UMR6590, CNRS / Université Rennes 2 / Université d’Angers / Université de Caen Normandie / Le Mans Université / Université de Nantes / Institut Agro), spécialistes des migrations internationales et des mobilités. Leur travail a consisté à s’interroger sur le rôle des campagnes dans l’accueil des populations exilées.

Au terme de leurs enquêtes, ils ont souhaité partager leurs réflexions avec les artistes de l’atelier Kawa, un lieu dédié à la bande dessinée à Mazé-Million dans le Maine-et-Loire. Cette rencontre aboutit à la création d’un livret de BD, « Carnets mêlés », dont la version numérique en haute définition est en accès libre sur le site de l’université. Le recueil propose des enquêtes illustrées qui témoignent de situations locales d’accueil et qui mettent en avant les difficultés auxquelles sont confrontés les acteurs sur le terrain.

 

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Les modalités d’accueil dans les campagnes : un aspect des migrations peu connu du grand public

Depuis les débuts de la « crise migratoire » en 2015, l’État et les pouvoirs publics ont notamment répondu par une politique de dispersion géographique des lieux d’accueil des exilées, dans l’idée de mieux en répartir la « charge »1 . D’abord pour soulager « la jungle » de Calais et les campements de la capitale parisienne, ensuite pour désengorger les grands centres urbains, les territoires ruraux français ont été directement sollicités pour héberger et prendre en charge les personnes exilées (demandeurs d’asile, réfugiés, mineurs étrangers isolés). Le projet CAMPOS a fait le choix d’orienter ses enquêtes vers les modalités concrètes d’accueil dans des territoires jusqu’alors peu concernés par les migrations internationales. Il s’est intéressé en particulier aux différents acteurs de l’accueil qui collaborent au quotidien.  

Ces situations inédites pour beaucoup de communes et de travailleurs sociaux ont en effet bousculé les missions initiales des acteurs de terrain. En particulier, la nouvelle localisation des exilées redéfinit les contours de l’intervention des travailleurs sociaux. Ces derniers doivent adapter leurs activités sur la forme comme sur le fond en raison des distances à parcourir, des sociabilités locales à construire pour les accompagner dans ce nouvel environnement. Au-delà des principaux opérateurs spécialisés (Adoma, France Horizon, France terre d’asile, etc.), citoyens et collectifs associatifs des campagnes se mobilisent pour mettre en place ou soutenir des actions locales, notamment en proposant des hébergements. Ce faisant, ils s’emploient également à assurer un accompagnement de proximité sur la base du bénévolat. Les bénévoles deviennent alors incontournables pour les personnes accueillies dans des territoires peu reliés à la ville et ils assurent un relais nécessaire aux professionnels de l’accueil.

La nécessité d’expliquer à un public élargi, de rendre compte de la complexité de situations locales étudiées sur le terrain, de rendre visibles les actions du quotidien et d’incarner les personnes « accueillantes » et « accueillies », a poussé l’équipe à s’engager dans une autre voie de valorisation de ses travaux. La persistance d’un décalage entre la production scientifique et les discours politiques et médiatiques sonne en effet comme une invitation à s’extraire des modes classiques et académiques de valorisation des travaux scientifiques et à ouvrir le cercle des lecteurs à un public plus large souvent conditionné par des images sensationnelles. Par la liberté d’expression qu’elle procure, la bande dessinée est apparue comme un media de restitution idéal pour produire une réflexion critique sur les migrations et la partager. La « légèreté » supposée de la BD permet en effet à chacun (de différents âges, niveaux d’instruction, culture, etc.) d’accéder par l’image et de courts scénarios à une réflexion sur l’altérité aujourd’hui en partant de situations réelles étudiées par les chercheurs et chercheuses.  

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Extrait « Un accueil improvisé »
Les solidarités s’organisent sur place en s’appuyant sur les relations complémentaires entre les villes et les campagnes. Ces groupes de soutien s’imposent comme un relais indispensable de l’État dont les grandes orientations stratégiques en matière de déconcentration géographique de l’accueil ont un coût : pour les populations accueillies qui perdent en autonomie, pour les personnes accueillantes qui doivent gérer les effets de la distance et de l’isolement
 
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Extrait « Les moteurs de l’exil »
Le quotidien des personnes exilées est extrêmement précaire du fait de leur statut, « sans-papiers » déboutés du droit d’asile, et principalement rythmé par les questions de mobilité. L’automobile devient le fil conducteur de leur vie, le lien essentiel qui les relient aux associations, à leur communauté, et le personnage principal de leur récit...
 

Des résultats d’enquête de terrain en BD : rendre la recherche plus vivante et plus accessible

L’équipe de « Carnets mêlés » a réuni les chercheurs, chercheuses et les artistes autour de divers matériaux : carnets de note de chercheurs, extraits d’entretiens, photographie des lieux d’enquête, cartes et carnets de croquis… Le partage de ce « corpus scientifique », les questions soulevées par les artistes qui y ont trouvé matière à scénario ont rapidement trouvé vie et couleurs. 

En 2022, un premier stage commun de création a été organisé entre chercheurs et illustrateurs. Habituellement, les chercheurs arrivent avec un scénario déjà bouclé ou très avancé qu’ils conçoivent comme une restitution de leurs résultats. « Carnets mêlés » s’est démarqué de cette démarche en proposant d’emblée la coproduction du scénario à partir d’une situation d’enquête et non d’un résultat. Les planches obtenues correspondent donc à des créations hybrides qui croisent les regards de l’artiste et des chercheurs dans le cadre d’une démarche collaborative « Art et sciences sociales » : une expérience nouvelle aussi bien pour les artistes que pour les chercheurs. À partir de récits de terrains, quatre histoires se sont dégagées. Les six géographes, sociologues et socio-anthropologues impliqués et les quatre illustrateurs de l’Atelier Kawa se sont revus pour un second temps de création, durant lequel ils ont pu affiner le scénario, les dialogues et imaginer la trame des illustrations.

Le document donne à voir, de manière sensible, les obstacles rencontrés par les exilés, migrants, réfugiés, demandeurs d’asile ou sans papiers, et notamment l’éloignement des services publics ou encore le rôle central de la voiture pour les déplacements. L’ouvrage montre aussi les solidarités à l’œuvre, la difficulté de coordonner les différentes actions publiques et citoyennes.

La bande dessinée a aussi son mot à dire sur ce qui est de « faire société ». Elle nous rapproche ici de la réalité du terrain investi par les chercheurs. Elle nous rapproche aussi du cœur de l’action de ceux qui vivent un exil ou s’engagent dans leur soutien. Depuis les années 1980, la BD, comme la recherche, se fait l’écho de la réalité du monde : les auteurs de fiction puisent de plus en plus dans les travaux des chercheurs, historiens et sociologues afin de donner à leurs récits une illusion de véracité. Qu’apporte la bande dessinée en retour à la recherche scientifique ? Une lecture peut-être plus digeste, sensible, et plus souple qu’un compte-rendu de recherches : dans la bande dessinée documentaire, on peut mettre en relation toutes sortes de domaines, pourvu que cela serve le récit. En tant que lecteur, nous sommes en quête non seulement de fiction, mais aussi de vraies informations scientifiques. La bande dessinée peut réaliser cette fusion étrange du sensible et du tangible. Cette fusion peut donner naissance à une authentique énergie narrative.

Depuis sa sortie en 2023, « Carnets mêlés » a circulé en direction d’un public élargi (enseignants, réseaux scientifiques, associations, professionnels de l’accueil, etc.). Sa version numérique et en libre accès en facilite la diffusion. La multiplication des collaborations entre BD et sciences sociales depuis quelques années2 a démontré que la bande dessinée constitue désormais un support efficace pour partager et porter autrement les connaissances produites par la recherche.

  • 1Berthomière W., Fromentin J., Lessault D., Michalon B., Przybyl S. 2020, « L’accueil des exilés dans les espaces ruraux en France : orientations nationales et déclinaisons locales d’une politique de dispersion », Revue Européenne des Migrations Internationales, 36 (2-3) : 53-82. https://hal.science/hal-03101652
  • 2Lessault D., Geffroy D., 2023, Sunugal. Retour au village, Steinkis, 128p. ; Lessault D., Geffroy D. 2019, Village Global, Steinkis, 159p.

Contact

David Lessault
Chargé de recherche CNRS, Espaces et sociétés