Vers une performance humainement durable : une plateforme intégrative pour manager avec les ressources psychosociales

Innovation La Lettre

#VALORISATION

Par l’alliance de la psychologie cognitive, de la psychologie sociale, des sciences du sport et de l’innovation numérique, Nicolas Epinoux, maître de conférence à l’université de Poitiers et membre du Centre de recherches sur la cognition et l'apprentissage (CeRCA, UMR7295, CNRS / Université de Poitiers) — accompagné non seulement de Jimmy Frediani, ingénieur d’étude CNRS au CeRCA, mais aussi d’une équipe de chercheurs en sciences cognitives (Éric Lambert, université de Poitiers), intelligence artificielle (Axel Buendia) et sciences de l’information et de la communication (Charles Alexandre Delestage, université de Bordeaux) —, propose un nouveau dispositif de transfert technologique pour faire évoluer la gestion de la performance. Entre prévention des risques et développement des compétences, la plateforme Émotion, Cognition, Performance humainement durable et Ressources psychosociales (ECP RPS) propose une réponse scientifique aux défis de l’engagement dans les milieux à haute pression. Ce projet, soutenu par CNRS Sciences humaines & sociales et lauréat du programme prématuration du CNRS, illustre comment la recherche fondamentale peut irriguer le tissu socio-économique.

Un marché en quête de boussole scientifique

Le marché du développement personnel, de la préparation mentale et du coaching professionnel connaît une expansion fulgurante, estimée aujourd’hui à plus de 11 milliards de dollars par an à l'échelle mondiale. Cette croissance témoigne d'un besoin croissant de régulation de la charge mentale dans une société marquée par l'accélération. Pourtant, cette effervescence s'accompagne d'une fragmentation théorique et pratique préoccupante. Dans ce domaine disparate, les cadres théoriques de la psychologie clinique, de la psychologie, des neurosciences cognitives et du développement personnel se juxtaposent souvent sans cohérence méthodologique.

Pour les décideurs, qu’ils soient entraîneurs de haut niveau, cadres dirigeants en entreprise ou responsables dans le milieu éducatif, la difficulté réside dans le choix d'outils de mesure dont la validité scientifique est parfois incertaine. C’est dans cette faille que s’insère le projet ECP. Né d'un besoin de terrain dans le sport professionnel et structuré par une démarche rigoureuse de valorisation au sein du CNRS, ce dispositif vise à questionner et accompagner la collecte, le traitement et l’analyse des données psychosociales pour favoriser un engagement que l'on qualifie de « humainement durable ».

 

L’équilibre entre ressources et risques : une distinction capitale

Au cœur de la démarche scientifique du projet réside une distinction conceptuelle fondamentale entre deux dimensions souvent confondues mais interdépendantes : les ressources psychosociales et les risques psychosociaux.

Les ressources psychosociales regroupent l’ensemble des compétences cognitives, émotionnelles et sociales qui permettent à un individu ou à un groupe de s'adapter, de décider et de coopérer de manière optimale. Il s’agit ici d’identifier comment ces ressources se définissent, se mesurent et influencent la performance en « contexte écologique », c’est-à-dire dans le flux réel de l’activité professionnelle. À l'inverse, les risques psychosociaux désignent les facteurs de dégradation de la santé mentale et de l'efficacité, tels que la fatigue chronique, les tensions de coopération, le sentiment d’échec ou le burn-out.

L’enjeu majeur de la plateforme est de modéliser les relations entre ces deux pôles. Comment prévenir l’épuisement en renforçant les capacités de régulation ? Comment accompagner les collectifs faisant face à des situations stressantes ou à une baisse de l'engagement ? La problématique principale réside dans le « comment » : comment extraire des indicateurs fiables au cœur d'un environnement professionnel souvent saturé d'informations multiples, voire contradictoires, tentant de comprendre de nombreux facteurs de la performance ?

 

Un constat social et sanitaire alarmant

L'urgence de cette approche est corroborée par des données statistiques foisonnantes. La stratégie nationale de développement des compétences psychosociales, actée en France en 2022, s'inscrit dans une dynamique internationale portée par l'OCDE et l'UNESCO depuis les années 19901. Cette prise de conscience institutionnelle répond à une dégradation des indicateurs de santé au travail. L’enquête de la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) de 2021 souligne que 57 % des salariés français sont exposés à au moins trois facteurs de risques psychosociaux simultanément. Plus spécifiquement, des études menées en 2022 indiquent que la détresse psychologique touche 41 % des collaborateurs, avec un taux de burn-out déclaré de 34 %, dont 13 % qualifiés de « sévères ». Cela représente plus de 2,5 millions de personnes en souffrance directe2. Le monde du sport de haut niveau, loin d'être un sanctuaire, présente des symptômes identiques. Des recherches récentes ont démontré que la fatigue résultant d'un surentraînement physique est analogue à celle engendrée par un effort intellectuel intense3. Elles partagent les mêmes mécanismes cérébraux au sein du cortex préfrontal, entraînant une réduction du contrôle cognitif et favorisant des prises de décision impulsives ou irrationnelles.

 

Genèse : du terrain de sport à la solution intégrative

L’origine du projet est ancrée dans l'expérience de deux structures de sport professionnel : un club de rugby de Pro D2 et un club de football de niveau national 2. Ces équipes se heurtaient à une complexité logistique majeure : la multiplication des supports de mesure (ordinateurs, tablettes, capteurs physiologiques, casques de réalité virtuelle, questionnaires papier). La récupération et le croisement de ces données hétérogènes étaient si chronophages qu'ils empêchaient toute intervention rapide auprès des athlètes.

Pour lever ces verrous, un partenariat stratégique a été établi sous la forme d'un mécénat de compétences avec l'entreprise SERLI (basée à Chasseneuil-du-Poitou), spécialisée dans l'ingénierie logicielle. Parallèlement, le projet a bénéficié d'un financement via l'appel à projet « Impulsion » (PIA3) de l'université de Poitiers. Cette synergie a permis de développer une solution numérique capable de centraliser des tests de natures diverses :

  • des tests cognitifs et psychologiques ;

  • des tests sociaux et émotionnels ;

  • des mesures en contexte virtuel ;

  • des données physiologiques ;

  • des données de performances.

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Exemple d’affichage de tâches

 

L’IA générative : un levier pour la synthèse des indicateurs complexes

Face à cette avalanche de données, la plateforme franchit une étape décisive par l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) générative. L'ambition est ici de pallier un défaut majeur des outils de suivi classiques : la production de graphiques abstraits que les acteurs de terrain, pressés par le temps, peinent à interpréter.

Grâce à des modèles de langage de pointe entraînés sur les recherches les plus récentes en sciences humaines et en psychologie de la performance, la plateforme ne se contente plus de stocker des chiffres. Elle génère des bilans synthétiques semi-automatisés. Ces rapports traduisent la complexité statistique en un langage clair, accessible et surtout opérationnel. L'IA favorise l’analyse de la multiplicité des facteurs, entraîne des modèles de prédiction et aide à la formulation des conseils personnalisés.

Cette approche permet de prendre en compte des indicateurs de performance croisés. Par exemple, si l’outil détecte une augmentation des signaux de fatigue intellectuelle couplée à une hausse des tensions au sein du collectif, il pourra suggérer à l’entraîneur ou au manager des actions de régulation spécifiques : exercices de respiration guidée, séances de récupération cognitive ou aménagement de l'emploi du temps. La force de l'IA générative réside dans sa capacité à intégrer en temps réel les dernières avancées scientifiques citées en base de données, assurant que les préconisations fournies ne sont pas de simples « recettes » mais des conseils fondés sur des preuves (evidence-based).

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Exemples de conseils appuyés sur les datas et les cadres théoriques

 

 

Fondements scientifiques et dimensions SHS

Le projet s'appuie sur une littérature solide en sciences humaines et sociales. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le renforcement des « aptitudes indispensables à la vie » — les Life Skills (ou compétences psychosociales) — est le pilier de la promotion de la santé globale4. Santé publique France définit ces compétences psychosociales (CPS) comme un ensemble de capacités cognitives, émotionnelles et sociales permettant de faire face aux défis du quotidien5. La littérature scientifique montre que les programmes centrés sur les ressources psychosociales ont des effets bénéfiques : réduction de la consommation de substances, baisse des comportements violents, amélioration de la réussite et du climat social. Cependant, un verrou scientifique persiste : la performance lors de tests en laboratoire n'est pas toujours prédictive de la performance sur le terrain. La question de la transférabilité de ces mesures faites dans des situations différentes se pose. Le projet cherche donc à interroger cette relation en créant des protocoles hybrides, testant les liens entre situation en contexte contrôlés et en contexte réel. 

 

Une stratégie de valorisation inscrite dans la politique du CNRS

Ce projet s'inscrit pleinement dans la politique d'innovation de CNRS Sciences humaines & sociales, qui considère que la valeur ajoutée des SHS réside dans le partage de données – en application de la loi pour une République numérique, dite « loi Lemaire » de 2016 — et de savoirs au profit de la société, de l'économie et des pouvoirs publics. La valorisation ne se limite pas à la commercialisation, mais englobe le transfert de résultats de recherche vers des applications concrètes et protégées.

L'innovation technologique présentée ici repose sur plusieurs niveaux de rupture :

  1. L’aide à la décision par l’IA : l’utilisation d’algorithmes pour aider les praticiens à interpréter une masse de données complexe sans être experts en statistiques.

  2. La centralisation pour la recherche massive : la plateforme permet de constituer des bases de données anonymisées à grande échelle pour affiner la compréhension des mécanismes de la performance durable.

  3. La protection de la propriété intellectuelle : en collaboration avec les Services partenariat et valorisation (SPV) et CNRS Innovation, le projet s'oriente vers deux dépôts à l’agence de protection des programmes. Le premier concerne l'analyse croisée des données risques psychosociaux/ressources psychosociales et l'aide à la décision ; le second porte sur un logiciel spécifique d'analyse de la performance décisionnelle en milieu écologique.

Cette démarche de protection par brevets et licences est essentielle pour garantir que les outils utilisés sur le terrain respectent l'intégrité des cadres théoriques issus des laboratoires, évitant ainsi les dérives méthodologiques fréquentes dans le secteur du bien-être.

 

Domaines d’application et publics cibles

La versatilité de la plateforme permet de s'adresser à des publics variés, bien au-delà du sport de haut niveau :

  • Le milieu sportif : staffs techniques et fédérations souhaitant intégrer un suivi psychosocial rigoureux pour optimiser la performance et préserver la santé des athlètes.

  • Le milieu éducatif : accompagnement des jeunes enseignants confrontés à l'épuisement professionnel précoce. L’outil permet d'identifier les leviers de régulation émotionnelle pour améliorer le climat scolaire.

  • Le monde de l’entreprise : organisations soucieuses de leur Responsabilité Sociétale souhaitant passer d'une gestion curative du stress à une approche préventive et de développement des compétences de leurs salariés.

  • Les professionnels de la préparation mentale : fournir une interface robuste pour structurer le suivi de leurs clients et valider l'impact de leurs interventions.

 

Conclusion et perspectives

Le projet de plateforme ECP illustre la capacité des sciences humaines et sociales à piloter des innovations technologiques complexes. En simplifiant le quotidien des acteurs de terrain face au déluge de données, elle remet l'humain et la rigueur scientifique au centre du processus décisionnel.

L'évolution prochaine de l'outil prévoit l'intégration systématique de modules d'intervention (entraînements cognitifs, techniques de récupération) dont l'efficacité sera mesurée en continu par la plateforme. À terme, il s'agit de proposer un standard de référence pour une performance qui ne se fait plus au détriment de l’individu, mais grâce à son équilibre psychosocial. Grâce au machine learning, la science sort définitivement des laboratoires pour devenir un véritable conseiller stratégique au quotidien.

Contact

Nicolas Epinoux
Maître de conférence à l’université de Poitiers et membre du Centre de recherches sur la cognition et l'apprentissage (CeRCA)

Aller plus loin

Notes

 

  1. Scott C. L. 2015, Les apprentissages de demain 1 : Pourquoi changer les contenus et les méthodes d’apprentissage au XXIe siècle ?, UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000234807_fre
  2. DARES, 2021, Chiffres-clés sur les conditions de travail et la santé au travail, Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques. https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/chiffres-cles-sur-les-conditions-de-travail-et-la-sante-au-travail
  3. Blain B., Schmit C., Aubry A., Hausswirth C., Le Meur Y., Pessiglione M. 2019, Neuro-computational impact of physical training overload on economic decision-making, Current Biology, 29(19), 3289-3297.e4. https://doi.org/10.1016/j.cub.2019.08.054
  4. Organisation mondiale de la santé, 1986, Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé.
  5. Santé publique France, 2023, Les compétences psychosociales : un référentiel opérationnel à destination des professionnels experts et formateurs CPS, Tome I. https://www.santepubliquefrance.fr/docs/les-competences-psychosociales.-un-referentiel-operationnel-a-destination-des-professionnels-experts-et-formateurs-cps.-tome-i