Jurer de dire la vérité : le serment réduit vraiment le mensonge des témoins

Résultats scientifiques Economie/gestion

Acte fondateur de la procédure judiciaire, le serment est-il encore utile ou n'est-il qu'une survivance rituelle ? Pour répondre à cette question, une équipe interdisciplinaire de psychologues et d'économistes1  a mené une expérience contrôlée, croisant psychologie légale et économie comportementale. Elle montre que prêter serment réduit significativement le mensonge chez les témoins oculaires — même lorsqu'ils sont financièrement incités à mentir. Une découverte qui plaide pour étendre le serment aux tout premiers stades de l'enquête. Les résultats de ces travaux ont été publiés dans le Journal of Experimental Criminology.

  • 1Nicolas Jacquemet, Centre d'économie de la Sorbonne (CES, UMR8174, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) ; Céline Launay et Jacques Py, Cognition, Langues, Langage, Ergonomie (CLLE, UMR5263, CNRS / Université Bordeaux Montaigne / Université Toulouse - Jean Jaurès) ; Stéphane Luchini, Aix Marseille Sciences Économiques (AMSE, UMR7316, CNRS / Aix-Marseille Université) ; Danica Mijovic-Prelec et Drazen Prélec, MIT Neuroeconomics Laboratory ; Julie Rosaz, Burgundy School of Business ; Jason F. Shogren (Department of Economics, University of Wyoming.
Tapisserie de Bayeux - Scène 23 : Harold prête serment à Guillaume, duc de Normandie, sur deux reliquaires

Le témoin oculaire : atout majeur, risque réel

Dans une salle d'audience, peu d'éléments pèsent autant qu'un témoignage direct. Une personne qui affirme « j'étais là, j'ai vu » exerce une influence considérable sur les jurés, et sur la décision du tribunal. Pourtant, la recherche en psychologie le montre depuis des décennies : les témoins oculaires se trompent, et parfois mentent. Les condamnations injustes sont, dans la grande majorité des cas, causées non par des preuves scientifiques falsifiées, mais par de faux témoignages. Face à ce constat, les chercheurs et chercheuses ont longtemps cherché à mieux détecter le mensonge. Mais une question plus simple reste étonnamment sans réponse : le serment — cette promesse solennelle de dire la vérité que l'on prête avant de témoigner — fonctionne-t-il vraiment pour réduire la tromperie ?

Une expérience à la croisée de deux disciplines

Pour y répondre, des chercheurs et chercheuses ont conçu une expérience originale qui emprunte à deux champs scientifiques. De la psychologie légale, ils ont repris le protocole classique du témoin oculaire : les participants visionnent une courte vidéo montrant un vol dans un parking, puis répondent à des questions à choix binaire sur ce qu'ils ont observé. De l'économie comportementale, ils ont tiré l'usage d'incitations financières : selon leur groupe d'affectation, les participants perdent de l'argent pour chaque mauvaise réponse — ce qui les pousse à être précis — ou pour chaque bonne réponse, ce qui les incite à mentir.

La variable centrale est l'introduction d'un serment solennel, signé individuellement avant le test : « Je jure de dire la vérité et de toujours fournir des réponses honnêtes. » La combinaison de ces deux leviers — incitation financière à mentir et présence ou absence du serment — permet de mesurer l'effet causal du serment sur le comportement trompeur.

Des résultats nets : le serment réduit le mensonge

Sans aucune incitation particulière, les participants reconnaissent correctement environ 67 % des détails de la vidéo — un résultat conforme à ce que l'on observe dans les enquêtes réelles. Lorsqu'ils sont financièrement récompensés pour être précis, ce taux reste stable. En revanche, quand ils sont incités à mentir, il chute à 45 % : les témoins trichent, mais pas à leur maximum, freinés par une honnêteté intrinsèque que les chercheurs et chercheuses estiment à 35 % de résistance au mensonge.

L'entrée en jeu du serment change radicalement la donne. Chez les participants incités à mentir mais ayant prêté serment, le taux de bonnes réponses remonte à 59 %. Le serment efface ainsi 39 % de la tromperie qui aurait autrement eu lieu — un effet statistiquement robuste, indépendant du genre, de l'âge ou des convictions religieuses. Au total, la combinaison du frein moral naturel et du serment élimine près des trois quarts du mensonge potentiel.

Serment obligatoire ou volontaire : une nuance importante

Une condition supplémentaire — dans laquelle le serment était proposé mais non imposé — révèle une subtilité de taille. Presque tous les participants (97,5 %) ont choisi de signer spontanément, écartant tout biais de sélection. L'effet global reste identique. Mais au niveau individuel, les deux formes du serment agissent différemment : le serment obligatoire met totalement fin aux petits mensonges, tandis que le serment volontaire semble plus efficace sur les menteurs les plus déterminés. Cette distinction — inédite dans la littérature — ouvre des pistes pour adapter les procédures selon les contextes.

Une implication concrète : étendre le serment à l'enquête

Les chercheurs et chercheuses concluent que le serment n'est pas une relique cérémonielle : c'est un outil actif de régulation de la vérité. Il agit comme un engagement moral qui s'ajoute à la motivation intérieure à l'honnêteté, sans nuire à la performance des témoins sincères. Surtout, son effet semble universel : il ne dépend pas du profil du témoin.

Cette découverte a une implication pratique directe. Dans de nombreux pays, le serment n'est prêté qu'au moment du procès — parfois des mois ou des années après les faits. Or, c'est dès les premiers interrogatoires, quand les souvenirs sont frais et les pressions extérieures déjà présentes, que le risque de mensonge est le plus élevé. Introduire le serment dès le début de l'enquête pourrait donc réduire significativement les erreurs judiciaires.

Références

Jacquemet N., Launay C., Luchini S. & al, 2026, Does the oath enhance truth-telling in eyewitness testimony? experimental evidenceJournal of Experimental Criminology.

Contact

Stéphane Luchini
Chargé de recherche CNRS, Aix-Marseille Sciences Économiques (AMSE)