Respirer, un enjeu interdisciplinaire

La Lettre Histoire Sociologie

#À PROPOS

Une expérience interdisciplinaire entre histoire, sciences sociales, arts plastiques et médecine envisage la respiration comme un objet de recherche stimulant pour interroger nos sociétés contemporaines.

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Masques à gaz avec bouteille collective (juin 1927). Destiné aux armées, ce dispositif devait prémunir les troupes des gaz de combat.
Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions © Fonds historique/colorisée pour Armand Colin/CNRS Images

L’air respiré, un objet de recherche stimulant

Au printemps 2020, en quelques semaines, la pandémie de Covid-19 a fait prendre la mesure aux sociétés du monde entier de la dimension profondément politique d’un phénomène physiologique indispensable à la vie : la respiration. Échanges d’air réalisés par un individu avec son environnement, la respiration place le corps biologique en interaction permanente avec le corps social. Aux discours savants des chimistes, des hygiénistes et des médecins se sont articulés ceux des industriels, des politiques et des populations pour définir la respiration sur la longue durée. Envisager la respiration comme objet historique permet d’articuler plusieurs champs, de l’histoire sociale de la santé à l’histoire des sciences, des techniques et de l’environnement et de faire dialoguer l’histoire avec les autres sciences humaines et sociales, ainsi qu’avec d’autres disciplines et pratiques professionnelles : arts plastiques, architecture, musique, pneumologie, réanimation. 

La Chaire Santé-SHS de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS, UMR8058, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et le Centre Alexandre-Koyré (CAK, UMR8560, CNRS / EHESS / MNHN) ont organisé en 2024 deux journées d’études (Respirer, I et II) destinées à faire dialoguer ces regards disciplinaires et ces horizons professionnels. Une première journée (24 janvier 2024) a ouvert la réflexion sur la notion de respiration dans le temps long (xviiie-xxie siècle) et ses implications en termes de construction des savoirs et de transformations sociales. La seconde journée (28 mai 2024) a envisagé de manière plus spécifique la question des dispositifs respiratoires articulée à celle des espaces, dont la qualité et le renouvellement de l’air sont pensés et discutés par les sphères savantes et par les sociétés qui les occupent.

A man and wife and their two children and dog climbing up a grassy knoll as exercise in the fresh air.
Colour lithograph by Hulls. Source: Wellcome Collection

Ces questionnements sont au cœur des recherches menées au sein de la Chaire Santé-SHS de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, qui interroge les rapports entre les toxiques et les sociétés qu’ils habitent, les modes de perception, les savoirs scientifiques, les dispositifs de prévention et la gouvernance des risques impliquant l’usage de substances toxiques dans les sociétés industrielles1.

Entre démarche artistique et médiation scientifique

En prolongement de ces riches et stimulantes rencontres scientifiques, une exposition intitulée « Respirer – autour de Phrenos », a été conçue par Judith Rainhorn, historienne, et Charles-Antoine Wanecq, postdoctorant — tous deux au CHS, sur le projet « Le masque de protection faciale : histoire d’un dispositif socio-technique entre épidémie, science et société » financé par CNRS Sciences humaines & sociales dans le cadre du programme Du Monde d’Avant au Monde d’Après - MAMA. Cette exposition met en regard les apports épistémologiques du dialogue interdisciplinaire et l’œuvre de l’artiste plasticienne Filomena Borecká, jeune docteure en arts plastiques de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (2023), en particulier l’œuvre Phrenos, la banque du souffle, née en 2011 et qui a « respiré » dans de très nombreux lieux, notamment à la Galerie nationale de Prague au printemps 2024. Phrenos est une sculpture sonore participative et pénétrable, conçue en collaboration avec le sociologue et anthropologue Frédéric Lebas, le designer Bruno Dubois et la sophrologue et psychologue Monique Puisais. Il s’agit d’une structure dans laquelle on entre librement pour entendre le souffle des autres et, par-là, prendre conscience de sa propre respiration. Démontable et itinérante, l’œuvre se nourrit des respirations de ses visiteurs et des récits tirés d’une enquête sociologique sur la perception de la respiration au quotidien, qui interroge l’imaginaire du souffle et s’enrichit au fil des expositions. Environ 500 personnes y ont pris part à ce jour, des individus de tous horizons, de milieux sociaux et de pays différents où Phrenos a été exposé. Les verbatim de l’enquête, sensations et réflexions des spectateurs et spectatrices après l’expérience de l’entrée à l’intérieur du cocon textile de Phrenos, sont projetés en accompagnement de l’œuvre elle-même et contribuent à enrichir le dispositif artistique.

Pour l’artiste plasticienne et chercheuse Filomena Borecká, le souffle est à la fois un outil de travail, un médium et un objet d’étude. « Phrenos propose de vivre une expérience respiratoire qui nous mène vers notre intériorité. La verbalisation du ressentit du souffle interroge sur le bien être des gens. Ces récits nous permettent de prendre conscience de notre respiration, un ressenti vital et incessant que nous sommes souvent amenés à oublier par son aspect répétitif et instinctif », précise l’artiste.

L’exposition « Respirer – autour de Phrenos » s’est tenue du 18 au 22 novembre au Centre des colloques du Campus Condorcet (Aubervilliers), à l’occasion du colloque de restitution du programme MAMA « Covid : du monde d’avant au monde d’après. L’ordinaire par temps extraordinaires », enquête multidimensionnelle sur les ajustements et réorganisations liés à la pandémie de Covid-19 portée par CNRS Sciences humaines & sociales. 

L’exposition est désormais appelée à voyager : elle est en cours de traduction en anglais pour être exposée à la Maison française d’Oxford (UAR3129, CNRS / MEAE / Université d’Oxford) du 19 mai au 24 juin 2025 et rejoindra ensuite la Faculté de Médecine (UFR3S – Sciences de santé et du sport) de l’université de Lille à l’automne.

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De gauche à droite : Charles-Antoine Wanecq, Filomena Borecká et Judith Rainhorn lors de l’exposition au Campus Condorcet, novembre 2024 © Service
Communication de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Judith Rainhorn, Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS), titulaire de la Chaire Santé-SHS de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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Contact

Judith Rainhorn
Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS)

Notes

 

  1. Voir à ce sujet : Rainhorn J. 2023, Pollution, histoire d’un accomodementdans Gefen A. (dir.), Un monde commun, CNRS Éditions, pp.138-141. Voir aussi : Rainhorn J. 2019, Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal, Presses de Sciences Po : cet ouvrage, à paraître dans sa version anglaise chez White Horse Press en 2025, montre comment le plomb, de poison industriel amplement utilisé depuis le xixe siècle, est devenu un poison environnemental, notamment dans la peinture en bâtiment ; Rainhorn J. Le Vert assassin, à paraître chez CNRS Éditions : cet ouvrage s’intéresse aux intoxications domestiques par l’arsenic contenu dans les papiers peints fleuris dans l’Angleterre victorienne.