SOSI - Suivi Ouvert des Sociétés et de leurs Interactions

CNRS Sciences humaines & sociales (co-)pilote plus de 200 unités de recherche et près de 300 structures de recherche. Il favorise en outre depuis plusieurs années l’émergence de réseaux de recherche – aux niveaux national et international, regroupant des UMR comme des UR dans des réseaux prospectifs ou thématiques.

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En outre, CNRS Sciences humaines & sociales souhaite soutenir de façon prioritaire des études et enquêtes de longue durée sur un certain nombre d’enjeux autant scientifiques que sociaux et qui s’articulent aux priorités scientifiques de CNRS Sciences humaines & sociales. En effet, le besoin de tels formats est nécessaire pour l’étude de certains objets, afin de permettre l’élaboration d’analyses en profondeur et/ou de manière diachronique des dynamiques sociales, économiques, politiques, culturelles, etc., y compris pour éclairer les événements contemporains.
Un tel soutien doit permettre de garantir la continuité de la recherche engagée (évitant ainsi aux communautés passant d’un AAP à un autre de tordre leurs questionnements pour entrer dans le cadre des AAP successifs ou de connaître des interruptions dans le développement de leurs recherches) ; il doit également permettre de structurer des communautés de recherche et d’ingénierie de la recherche durables et stables.

Dans cette optique, CNRS Sciences humaines & sociales développe depuis 2021 des SOSI (Suivi Ouvert des Sociétés et de leurs Interactions). Ils constituent des formes d’accompagnement et de soutien à des études ou enquête de longue durée recherche en sciences humaines et sociales. Dans certains cas, ils peuvent s’inscrire dans un site dédié, le site étant un lieu géographique/institutionnel, délimité dans l’espace, pour les besoins de la recherche, renvoyant systématiquement à des configurations d’acteurs (habitants, collectivités territoriales/locales, associations, professionnels, communauté artistique, etc.). L’enquête débouche sur des résultats scientifiques qui font par ailleurs l’objet d’une réalisation à destination d’un public extra-académique (base de données en accès ouvert, encyclopédie en ligne, etc.)

Un SOSI peut fédérer plusieurs équipes de recherche SHS (et au-delà si la question de recherche le justifie), plusieurs compétences disciplinaires. Il permet notamment de créer des transversalités entre disciplines et centres de recherche sur un objet commun. L’enquête peut reposer sur différents types de sources (archives, données administratives, observations ethnographiques, entretiens, etc.). Le scénario envisagé est celui de la réunion de 3 à 5 équipes autour d’un questionnement de recherche commun, avec une coordination scientifique dédiée. Le format de cette réunion varie : pilotage par une UMR phare, fédération de recherche, plateforme, etc.

Le soutien de CNRS Sciences humaines & sociales peut-être financier ou en termes de ressources humaines, selon le besoin identifié et discuté avec les coordinateurs du SOSI. Ce financement n’exclut pas la réunion d’autres sources de financement par le porteur. La recherche de financements complémentaires est au contraire encouragée, le SOSI pouvant par exemple contribuer à financer un aspect du projet et, par ce biais, assurer la continuité du projet dans sa totalité. Ce soutien et sa reconduction font l’objet d’un arbitrage annuel par l’InSHS au premier trimestre de chaque année. Les SOSI soutenus renvoient aux priorités scientifiques de CNRS Sciences humaines & sociales (disciplinaires, méthodologiques ou thématiques) ainsi qu’à des domaines de recherche qui constituent les socles majeurs des recherches menées dans les unités qu’il co-pilote (https://www.inshs.cnrs.fr/fr/le-portail-des-recherches-en-sciences-humaines-et-sociales).

Les recherches soutenues sont présentées sur le site de CNRS Sciences humaines & sociales (https://www.inshs.cnrs.fr/fr/sosi-suivi-ouvert-des-societes-et-de-leurs-interactions). CNRS Sciences humaines & sociales est susceptible de se tourner vers les coordinateurs des SOSI pour une contribution à la Lettre de l’InSHS.

Suivi et coordination à CNRS Sciences humaines & sociales : Fabrice Boudjaaba

Macroscopes pour l’analyse de dynamiques sociales, d’opinion, de valeur dans les mondes numériques

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Évolution de l'importance des différentes communautés de militantisme climatique en fonction du temps et de l'actualité (Oct. 2019 - Juin 2020). Chaque tube correspond à une communauté d’activistes, l’épaisseur d’un tube est proportionnelle au nombre de militants dans cette communauté. La figure principale correspond au moment où la pandémie de COVID-19 est devenue le point focal de l'actualité mondiale entraînant mécaniquement une baisse d'activité des échanges autour du climat et illustrant par la même le phénomène d’attention collective limitée au niveau mondial. Cette partie est l’agrandissement de la partie de la frise du haut entourée de pointillé et labellisée « COVID-19 ». On distingue sur cette frise supérieure plusieurs regains d'activité correspondant aux sommets sur le climats, mais aussi à des moments politiques importants comme par exemple la présidentielle américaine de 2020.        
Source de données : Multivac/climatoscope.       
Source de la visualisation : Chavalarias, D., Bouchaud, P., Chomel, V., Panahi, M., 2023. Les nouveaux fronts du dénialisme et du climato-scepticisme. https://hal.science/hal-03986798

Comment peut-on comprendre l’évolution les dynamiques d’opinion et de valeur sur le long terme à l’échelle d’un pays à partir des données des mondes numériques ; et quels enseignements en tirer sur les phénomènes de radicalisation, polarisation et désinformation ? Comment les grandes plateformes numériques influent-elles sur les formes de socialisation et quels impacts cela a-t-il sur les groupes sociaux ?

L’objectif de ce SOSI est d’arriver à appréhender des phénomènes d’évolution culturelle et d’évolution sociale sur des très longues périodes (quinze à vingt ans) avec des données de la granularité de l’individu et de la minute en tirant partie des observations des environnements numériques.

Il vise à rendre possible et à accompagner l’analyse en profondeur et diachronique des dynamiques sociales, politiques et culturelles, y compris pour éclairer les événements contemporains, à travers des études globales et longitudinales par les données (formalisation, quantification, modélisation et simulation). Il collectera et stockera sur le long terme des données des mondes numériques (ex. Twitter, Mastodon, YouTube) et produira des environnements d’analyse et de visualisation collaboratifs, des macroscopes.

Proposés dès 1975 par Joël de Rosnay, les macroscopes sont au social ce que le microscope est au biologique : des outils pour observer les collectifs formés par les êtres humains, de manière réflexive et globale. Ces dispositifs, qui permettent de naviguer de manière interactive dans de larges ensembles structurés de « traces sociales » permettent à la fois d’avoir une vue synthétique d’un phénomène collectif et d’en explorer les détails au niveau micro (entités et interactions). Ce sont des intermédiaires indispensables pour articuler les modèles en sciences sociales avec les données de terrains.

Ce SOSI s’appuie sur l’infrastructure Multivac de l’Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (ISC-PIF, UAR3611, CNRS) et sur des centres de calcul nationaux tels que le Laboratoire de physique des 2 infinis - Irène Joliot-Curie (IJCLab, UMR9012, CNRS / Université Paris-Saclay) pour déployer des infrastructures dans du cloud.

Ses composantes sont :

  • collection de données en flux et sans interruption (plusieurs dizaines de millions d’enregistrement par jours) ;
  • stockage de données sur des environnement distribués (Haddop cluster, HDFS) ;
  • indexation des données à grande échelle ;
  • développement d’environnement d’analyse et de code collaboratif sur les données ;
  • restitution et interrogation des données via des API REST pour la communauté académique et développement d’applications mobiles pour le grand public.

Ce SOSI permettra à des chercheurs et chercheuses issus d’une grande diversité disciplinaire de travailler sur des objets communs. Se sont ainsi déjà appuyés sur Multivac pour leur travaux des chercheurs et chercheuses du laboratoire Langues, Textes, Traitements informatiques, Cognition (LATTICE, UMR8094, CNRS / ENS-PSL / Université Sorbonne Nouvelle), de l’ Institut de Science et d'Ingénierie Supramoléculaires (ISIS, UMR7006, CNRS / Université de Strasbourg) ISIS (STS), du Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, société (CERMES3, UMR8211, CNRS / Inserm / Université Paris Cité), du LIP6 (UMR7606, CNRS / Sorbonne Université), de l’Institut de Recherche en Informatique de Toulouse (IRIT, UMR5505, CNRS / Toulouse INP / Université Toulouse III - Paul Sabatier) et du Laboratoire de Physique Théorique et Modélisation (LPTM, UMR8089, CNRS / CY Cergy Paris Université).

Porteur(s) : Institut des Systèmes Complexes de Paris ÎdF (ISC-PIF), Paris 13.
Responsable Scientifique : David Chavalarias, CNRS (CAMS & ISC-PIF).         
Responsable d’infrastructure: Maziyar Panahi (CNRS/ISC-PIF).

Micro-simulation des politiques publiques (TAXIPP)

L’impact de nombreuses politiques publiques dépend de la façon dont elles affectent les populations dans toute leur diversité (niveau socio-économique, localisation, composition démographique, type de logement, etc.). L’approche par micro-simulation permet de construire statistiquement une population dans toute sa diversité à l’aide d’un échantillon représentatif et d’information sur chaque individu ou ménage au sein de cette population. Les politiques publiques sont ensuite simulées à l’aide de modèles représentant leur état actuel ou des modifications potentielles afin de tester l’impact de celles-ci sur l’ensemble de la population.

L’approche par micro-simulation pour l’analyse des politiques publiques conduit au développement de trois branches de travaux de recherche :

  • L’analyse statistique, afin de construire une représentation complète et détaillée de la population analysée. Cela peut inclure des appariements de données, des techniques de data fusion, ou encore l’incorporation d’informations issues d’enquêtes auprès des ménages dans des données collectées de façon administrative.
  • La modélisation des politiques publiques, qui correspond ici à un développement d’algorithmes permettant de simuler les différents types d’interventions publiques. Il s’agit le plus souvent du système socio-fiscal, mais les dépenses publiques, les régulations et les normes peuvent également faire l’objet de telles simulations.
  • La modélisation des réponses comportementales aux modifications des politiques. Il s’agit de modéliser l’ampleur des réactions aux incitations ou obligations mises en place par les politiques publiques. L’état de l’art consiste à mesurer sur des expériences passées la sensibilité des réactions (c’est-à-dire les élasticités) aux variations de politiques, pour ensuite inclure un module comportemental dans le modèle de micro-simulation.

Ce projet vise à soutenir le développement du modèle de micro-simulation TAXIPP, actuellement développé au sein de l’Institut des politiques publiques (IPP), centre de recherche dédié à l’analyse et l’évaluation des politiques publiques, développé par un partenariat entre l’Ecole d’économie de Paris (PSE) et le Groupe des écoles nationales d’économie et de statistique (GENES). La collaboration implique les chercheurs et chercheuses de l’unité Paris Jourdan Sciences économiques (CNRS, Inrae, EHESS, ENPC, ENS-PSL, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et du Centre de Recherche en Économie et Statistique (CNRS, ENSAE Paris, ENSAI, École Polytechnique).

Le modèle est disponible en open source et peut ainsi être mobilisé par tous les chercheurs et chercheuses ayant besoin d’une modélisation fine du système socio-fiscal. Ce modèle couvre actuellement les politiques socio-fiscales à destination des ménages, à savoir les prélèvements obligatoires (impôt sur le revenu, cotisations sociales, prélèvements sociaux, etc.), ainsi que les prestations sociales (prestations familiales, aides au logement, minima sociaux). Il mobilise tout un ensemble de sources administratives exhaustives, appariées statistiquement entre elles, et connectées à un simulateur socio-fiscal en libre accès et collaboratif (OpenFisca). Ce simulateur permet de calculer pour chaque individu présent dans les données les prélèvements obligatoires et les prestations sociales auxquels il est sujet compte tenu de ses caractéristiques et de la législation étudiée (système actuel ou système réformé).

Peuvent être déduits de ce modèle les effets d’une réforme sur les recettes et dépenses publiques, ses effets redistributifs, tout comme les caractéristiques redistributives d’un système socio-fiscal constaté à un moment donné. Un tel modèle peut aussi être utilisé pour calculer le degré d’exposition potentielle de chaque individu à une réforme, et de confronter cette exposition à l’évolution des comportements de ces individus.

Cet outil constitue une infrastructure pouvant être mobilisée pour de nombreux travaux de recherche sur le système redistributif français, et alimenter plus largement les développements relatifs à la micro-simulation dans d’autres domaines de politiques publiques (politiques environnementales, santé, transports, éducation, etc.). Aussi, l’objectif est de rendre ce modèle accessible au plus grand nombre et d’en étendre son utilisation et les perspectives de développement. Le code source de la dernière version du modèle est actuellement disponible en ligne, ainsi que la documentation détaillée.

Porteur : Antoine Bozio, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) / PSE-École d’Économie de Paris / Institut des politiques publiques (IPP)

Observatoire de l'histoire de la population française : grandes bases de données et intelligence artificielle

L’un des outils essentiels de l’histoire quantitative, et notamment de la démographie historique, est la constitution de grandes bases de données. Mais celle-ci implique la gestion d’une masse de données souvent difficile à maitriser à l’échelle des équipes de recherche par des méthodes classiques de collecte. Les progrès très récents de l’intelligence artificielle et du Deep Learning permettent aux démographes historiens d’envisager la collecte d’informations de manière automatique. L’intérêt majeur de ces techniques pour la création de bases de données en démographie historique, outre le gain de temps évident, est d’envisager de travailler sur des populations plus vastes, et notamment sur les populations des grandes villes, longtemps laissées de côté, notamment pour les XIXe et XXe siècles.

L’objet de l’Observatoire de l'histoire de la population française : grandes bases de données et intelligence artificielle est d’aider à la construction, la finalisation, la conservation, la diffusion et l’exploitation d’enquêtes historiques sur la population française de manière pérenne. Il a quatre objectifs :

  1. Le premier objectif est d’aider des projets ayant déjà obtenu des financements pour construire des bases de données de démographie historique grâce à l’intelligence artificielle à perdurer dans le temps. Souvent, les projets financés permettent de créer des bases de données mais les équipes ont rarement le temps de les exploiter pleinement ou de les entretenir au-delà du temps du projet financé. 
  2. Le deuxième objectif est de permettre le transfert de technologies vers deux types d’enquêtes : d’une part, des enquêtes qui visent à créer une grande base de données de démographie historique grâce à l’intelligence artificielle ; d’autre part, des enquêtes lancées dans les décennies 2000 et 2010, voire auparavant, selon la méthode classique de la saisie manuelle des données, de manière à ne pas perdre le travail considérable déjà accompli.
  3. Le troisième objectif, en lien avec l’IR* Progedo, est de documenter, conserver et diffuser les enquêtes de l’Observatoire.
  4. Enfin, le dernier objectif est de créer une dynamique scientifique autour des bases de données en démographie historique en mettant à disposition des équipes du SOSI des outils et des connaissances pour en créer de nouvelles. À terme, il s'agira en outre, grâce à cet élan, d'envisager la mise en relation de certaines de ces bases, selon une perspective d'interopérabilité

Le SOSI ObHisPop apporte son soutien à sept enquêtes :

  • POPP : Projet d’Océrisation des Recensements de la Population Parisienne (1926-1946) (LARHRA ; LITIS/NORMASTIC)
  • EXO-POPP : Extraction Optique des entités nommées manuscrites pour les actes de mariage de la population de Paris (1880-1940) (LARHRA ; LITIS /NORMASTIC)
  • L’enquête sur la population de Charleville du XVIIe siècle à la fin du XIXe siècle (CRM)
  • POPSTRAS : Océrisation du Fichier Domiciliaire pour une histoire démographique de Strasbourg (1871-1939) (SAGE ; IDÉES.
  • Enquête sur la population de Belfort (FEMTO-ST ; CIAD)
  • Enquête GENPAR (CRM)
  • Équipe des projets « Ineqkill » et « EPIBEL » (Université catholique de Louvain et Université de Gand).

Porteuse : Sandra Brée, chargé de recherche CNRS, Laboratoire de Recherche Rhône-Alpes (LARHRA).

Observatoire des héritages du Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP)

La déclassification d’archives régaliennes relatives aux essais nucléaires en Polynésie permet d’aborder une nouvelle phase de la recherche socio-historique sur ces essais. CNRS Sciences humaines & sociales a mis en place un dispositif d’enquête piloté sur le plan scientifique par Renaud Meltz, historien, qui était déjà impliqué dans un programme de recherche sur l’histoire du Centre d’Expérimentation du Pacifique (« Histoire et mémoires du CEP », 2018-2021), marqué par la publication d’un ouvrage pluridisciplinaire (Des bombes en Polynésie. Les essais nucléaires français dans le Pacifique, Vendémiaire, 2022). Ce dispositif s’inscrit dans un projet de plus grande ampleur coordonné avec l’Institut des sciences de l’univers, l’Institut écologie et environnement et l’Institut national de physique nucléaire et de physique des particules, sur les bouleversements des sociétés et des écosystèmes induits par les changements globaux ou certains événements. Ce dispositif d’enquête se concentre sur les héritages des essais nucléaires menés à Moruroa et Fangataufa de 1966 à 1996, qu’ils soient sanitaires ou socio-culturels. La Maison des Sciences de l'Homme du Pacifique (MSH-P, UAR2503, CNRS / Université de la Polynésie française) accueille ce dispositif.

Une socio-histoire de la santé des Polynésiens et des vétérans du CEP

Il s’agit de reconstituer, à partir d’archives régaliennes déclassifiées, des archives vivantes du département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires et de témoignages des vétérans et riverains des essais, le système institué pour prendre en compte la dimension sanitaire des tirs par les autorités militaires et civiles depuis l’état des lieux sanitaire dressé en amont des premiers tirs jusqu’à la mise en œuvre des essais et le suivi de leurs conséquences. Comment ce système a-t-il pris en compte les effets sanitaires et environnementaux depuis la politique de prévention et d’information sur les risques jusqu’au soin, en passant par la mesure des expositions aux retombées ? Le projet considère également la médecine militaire ordinaire pour les riverains des sites d’essais à partir de la base avancée de Hao et ses héritages dans la carte d’accès aux soins aujourd’hui en Polynésie.

L’étude considère en trois lieux la façon dont les politiques de santé se sont déployées et se sont confrontées aux facteurs sociaux d’exposition aux radiations : un bâtiment de la marine hébergeant des opérateurs européens et polynésiens pendant les essais ; un atoll habité, proche de Moruroa ; un district de l’archipel de la Société. L’enquête aura une dimension à la fois prosopographique et biographique, en proposant des récits de vie de vétérans choisis en fonction de leur diversité de profils et d’expériences liées au CEP.

Cette socio-histoire de la santé élargit le spectre des héritages des essais par-delà les retombées radioactives, à savoir les modifications de mode de vie, d’alimentation et de rapport à l’environnement, et considère le système de santé polynésien après la fermeture du CEP qui le fait passer d’un régime étatique et militaire à une organisation civile et territoriale, dans le cadre du statut d’autonomie du territoire, face à ces autres défis sanitaires indirectement induits par le CEP.

Les impacts socio-culturels de la Polynésie nucléarisée

Il s’agit de documenter les impacts socio-culturels du CEP avec ses enjeux linguistique, géographiques, socio-économiques. Ce projet mobilisera des doctorants et/ou post-doctorants pour documenter ces héritages du CEP à deux échelles. Une socio-histoire des migrations générées par le CEP à l’échelle de la Polynésie française (PF) ambitionne d’établir une base de données des flux inter-îles depuis le début du chantier du CEP (1963) qui permette de dresser une typologie des migrations de travail dans toutes leurs dimensions :

  • historique : première entrée dans le salariat ou antérieure avec l’exploitation du phosphate ou autre),
  • économique : type et durée du contrat de travail, compétences
  • géographique : migrations pendulaires, définitives, sauts d’île à échelle de la PF voire du Pacifique avec la Nouvelle-Calédonie, ou hexagone, voire Europe (travailleurs Portugais).

On ciblera ainsi des terrains pertinents dans l’agglomération de Papeete et un ou plusieurs terrains de départ (Australes, Marquises ?) en vue d’une deuxième étude, qualitative, à l’échelle d’un quartier.

Enfin, nous postulons que les impacts socio-culturels du CEP se comprendront mieux dans un cadre élargi pour considérer les circulations (de choses, de personnes, d’idées) et permettre une approche comparative entre les différents sites d’essais depuis le choix du site polynésien, qui s’est fait dans un Pacifique déjà nucléarisé, jusqu’aux processus de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais. Le SOSI ambitionne à terme une étude comparative des héritages du CEP à la lumière des essais états-uniens et anglais dans le Pacifique, du choix du site aux indemnisations des victimes.

Porteur : Renaud Meltz, université de Haute-Alsace, Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (CRESAT), Maison des Sciences de l'Homme du Pacifique

Observatoire des maladies environnementales et professionnelles dans la vallée de la chimie lyonnaise

Ce projet s’inscrit dans le sillage des enquêtes de santé environnement-travail participatives. Il vise la création d’un observatoire des maladies environnementales et professionnelles dans la région Rhône-Alpes et plus précisément dans le bassin industriel lyonnais, surnommé la Vallée de la chimie lyonnaise. Cette dernière s’étend le long du Rhône sur une quinzaine de communes depuis Lyon jusqu’à la frontière de l’Isère.

Alors qu’il s’agit d’un des territoires industriels les plus importants de France, l’effet de cette activité industrielle sur la santé des riveraines et des salariées des sites de production demeure largement sous-étudié. En effet, il n’existe qu’un seul registre départemental de cancer (pour l’Isère) pour toute la région Rhône-Alpes, et les études répertoriées par Santé Publique France sur les risques sanitaires dans les bassins industriels français n'identifient pour le Sud lyonnais que de rares données sur les niveaux de pollutions atmosphériques. La « vallée de la chimie » cumule pourtant des centaines d’anciens sites pollués et des installations dangereuses et polluantes toujours en activité, dont plusieurs sont classées Seveso. Elle est marquée par plusieurs catastrophes et pollutions industrielles dont la catastrophe de Feyzin en janvier 1966 (explosion de la raffinerie qui fait 18 morts), les pollutions du Rhône (à l’acroléine en 1976, à l’hydroquinone au début des années 1980 et au PCB de manière récurrente des années 1970 aux années 2010) ou encore l’incendie du port Édouard Herriot en 1987.

L’Observatoire aura trois fonctions :

  • Faire un état des lieux des savoirs scientifiques existants ainsi que des normes sanitaires et des mobilisations collectives relatives à ces savoirs. Bien que ce territoire ait été le théâtre de plusieurs mobilisations relatives à la santé et l’environnement au cours des années 1970, celles-ci se sont faites nettement plus rares à partir des années 1980.
  • Analyser les raisons de la relative non-production de savoirs, de la non-publicisation et de l’absence de prise en charge publique de nombreux problèmes de santé en lien avec les pollutions industrielles.
  • Co-produire des données de santé participative en construisant une équipe de recherche pluridisciplinaire (sociologie, science politique, toxicologie, épidémiologie, géographie, histoire).

Porteurs : Gwenola Le Naour, Sciences Po Lyon, Valentin Thomas, Sciences Po Lyon / Institut universitaire européen de Florence ; Triangle (CNRS / ENS Lyon / Sciences Po Lyon / Université Lumière Lyon 2)

Observatoire transdisciplinaire des changements environnementaux et sociaux de la zone Sebikotane – Diamniadio (Sénégal)

Les zones d’expansion urbaine en Afrique de l’Ouest, comme les villes de Sebikotane et Diamniadio dans la région de Dakar au Sénégal, connaissent, depuis une dizaine d’années, des changements de grande ampleur qui les ont faites passer, en peu de temps, de bourgades paisibles à pôles urbain et industriel majeurs. Les bouleversements sont tangibles et facilement décrits par les populations locales qui ont vu, après la réalisation de l’autoroute, se multiplier les constructions. Sur quelques kilomètres carrés autrefois couverts par des villages, des champs et des vergers, se jouent toutes les tensions de la société sénégalaise poussée vers une modernisation à marche forcée.

Contribuer à la transformation sociale et écologique d’un territoire à travers des enquêtes scientifiques concernant des pollutions dues à des activités anthropiques, c’est le défi que lance cet observatoire. La visée est d’y produire des connaissances qui soient pertinentes non seulement pour le territoire, au sens où elles rencontrent des préoccupations vitales des riverains, mais aussi pour mieux comprendre ce type de situation de pollution anthropique, dans la mesure où ces connaissances viendront combler des ignorances scientifiques, notamment sur les effets du cumul de très nombreuses émissions et effluents industriels. En traitant des spécificités du lieu, ces recherches ont également une visée politique : il s’agit de co-construire des connaissances mobilisables par les habitants et les collectivités locales qui les représentent, qui puissent renforcer leur capacité d’agir pour une transformation viable des pratiques du territoire.

Cet observatoire art-sciences-société des pollutions répond à deux objectifs : enregistrer et analyser les transformations en train de se faire, d’une part ; contribuer au débat public sur un territoire où des habitants portent des préoccupations en matière de santé environnementale, d’autre part.

  • Il s’agira, par cet observatoire d’apprendre collectivement d’une situation considérée comme expérimentale, pour documenter et représenter les effets d’un développement industriel et urbain fulgurant et articulant dynamiques globales, régionales et locales.
  • Il s’agira aussi d’envisager des possibilités de vivre avec, sous le mode de la réhabilitation, de la réparation, du réaménagement ou de la régénération.

Pour ce faire, l’observatoire vise à élargir le collectif de recherche en l’hybridant. En s’appuyant non seulement sur un conseil scientifique (et un réseau d’universitaires régionaux) mais aussi sur un conseil habitant, l’enjeu est d’intégrer une pluralité de points de vue afin d’identifier des questions de recherche partagées et de bénéficier des expériences, savoirs et savoir-faire des habitants en tant que pratiquants et connaisseurs du territoire. Les connaissances produites sont utiles à trois titres :

  • socialement, elles rencontrent des préoccupations vitales des riverains ;
  • scientifiquement, elles réparent des ignorances sur les effets du cumul d’émissions et effluents industriels ;
  • politiquement, elles sont co-construites, mobilisables par les habitants et les collectivités, et renforce leur capacité d’agir.

Porteur : Yann Philippe Tastevin, CNRS, Laboratoire international Environnement, Santé, Sociétés (ESS)

Vers un réseau national de recherche pour l’action sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale

Travailleures agricoles et habitantes exposées aux pesticides, sites de production ou de stockage dont les activités ordinaires contaminent les riveraines, accidents et catastrophes industrielles etc., la plupart des contaminations environnementales prennent leur source sur des lieux de travail. Les expositions professionnelles aux toxiques sont donc au cœur des enjeux de santé-environnement et les cancers liés au travail jouent le rôle de sentinelles de la santé environnementale.

Ancrés en Seine-Saint-Denis (depuis 2002) et dans le Vaucluse (depuis 2017), deux Groupements d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle mettent en œuvre une démarche de recherche interventionnelle originale. Celle-ci vise à produire, à partir de cohortes de patients atteints de cancers pris en charge dans différents services hospitaliers (APHP et CH Avignon), des connaissances sur les activités de travail exposant aux cancérogènes, leur traçabilité, les obstacles et/ou résistances à leur reconnaissance. Cette recherche pour l’action à la croisée des sciences humaines et sociales, d’une part, de la clinique, de l’épidémiologie et des sciences biologiques et physico-chimiques, d’autre part, vise à briser l’invisibilité des cancers dus au travail, à favoriser leur prévention et à nourrir des actions de formation.

L’enquête GISCOP part de la description fine des activités de travail réelles exercées par les patientes atteintes de cancer lors d’un entretien de reconstitution de leur parcours professionnel. Ces parcours sont analysés par le Collectif pluridisciplinaire d’expertise des conditions de travail et des expositions toxiques, qui identifie et caractérise, à chaque poste de travail, les expositions aux cancérogènes (classements CIRC & UE). Les patientes considérées comme éligibles sont orientées vers une démarche de déclaration de maladie professionnelle et celles et ceux qui souhaitent s’y engager sont accompagné·e·s dans les procédures, souvent longues et compliquées.

La prégnance des enjeux de santé environnementale conduit les deux GISCOP à élargir leurs actions. Tandis que le GISCOP 93 devient une structure régionale dont les résultats de recherche et les actions nourrissent des travaux et des programmes d’envergure nationale – notamment en matière de prévention, le GISCOP 84 se structure progressivement en pôle de recherche interdisciplinaire sur les questions de santé-travail-environnement en basse vallée du Rhône – en lien avec des médecins hospitaliers, des chercheurs en toxicologie, épidémiologie et biologie. Ces évolutions s’inscrivent dans une logique de décloisonnement des frontières – socialement construites – de la santé-travail et de la santé environnementale.

Par ailleurs, les deux GISCOP sont régulièrement sollicités par des acteurs variés (chercheurs, médecins, collectifs de travailleurs) intéressés par la mise en place d’une démarche similaire. Or, si la démarche d’enquête est désormais stabilisée et que les outils transférables existent, aucun des deux GISCOP ne dispose à ce jour des ressources nécessaires pour proposer un réel appui à des porteurs de projets qui souhaitent s’engager dans la création de dispositifs du même type.

Dans ce contexte, la création d’une structure commune aux deux GISCOP, préfigurant la constitution d’un réseau national de recherche interventionnelle offre un début de réponse aux enjeux sanitaires et sociaux colossaux que soulèvent les questions de santé-travail-environnement en poursuivant un triple objectif :

  1. de donner un cadre scientifique commun aux recherches menées par les deux équipes (analyse comparée des données collectées, valorisation des résultats communs, construction de nouveaux axes de recherche) et de servir d’espace d’échanges avec des chercheur·e·s et structures de recherche nationaux et internationaux ;
  2. d’augmenter la visibilité de la démarche GISCOP auprès des acteurs du champ et servir de cadre de dialogue avec les institutions nationales sur les plans de la recherche, de la formation et, plus largement, des politiques publiques ;
  3. de proposer un accompagnement de porteurs de projets à la création d’autres GISCOP, via la formation et la mise à disposition des outils de l’enquête permanente : montage de projet, de reconstitution des parcours professionnels, d’expertise collective, base de données GISCOP sécurisée et accessible à distance, etc.

Porteurs : Sylvain Bertschy, CNRS, Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux Sciences sociales, Politique, Santé (IRIS) , Moritz Hunsmann, CNRS, Centre Norbert Elias ; Anne Marchand, Université Sorbonne Paris Nord, Centre d’histoire sociale des Mondes Contemporains (CHS) ; Zoé Rollin, Université Paris Cité, Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS), Judith Wolf, EHESS, Centre Norbert Elias

Visualizing grammars across space and time (ViGramm)

Le projet en bref

La grammaire est une connaissance implicite. Elle fait partie de notre patrimoine culturel immatériel, mais elle est aussi le fruit d'une faculté cognitive qui s'est développée au cours de l'évolution biologique. L'étude de la grammaire s'articule donc autour de la dichotomie Nature vs Culture.

Le projet ViGramm vise à modéliser de la variation grammaticale dans les langues romanes. Par le terme langues romanes, il est entendu toutes les variétés linguistiques qui dérivent du latin : les langues officielles comme le français ou le roumain, mais surtout les variétés mineures (les « dialectes ») qui n'ont pas été standardisées ni normées par la grammaire scolaire. Les variétés roman(e)s offrent un terrain d'étude fertile. D'une part elles montrent un ensemble de traits innovants, absents dans leur ancêtre commun (le latin), d'autre part ces caractéristiques varient d'un dialecte à l'autre.

Les questions de recherche qui seront abordées dans le projet sont les suivantes :

  • Quelles sont les variables pertinentes ?
  • Ces variables sont-elles corrélées ?
  • Ces corrélations forment un réseau de clusters. Quelle est la structure de ce réseau ?
  • Ces variables sont-elles distribuées de manière régulière dans l'espace ?
  • La distribution spatiale de ces variables (ou des clusters de variables) est-elle corrélée à des facteurs extralinguistiques ? (ex. barrières politiques, frontières physiques, etc.)

Pour répondre à ces questions, la recherche vise à :

  • collecter un grand nombre de données à partir des sources déjà existantes telles que les atlas linguistiques et les bases de données ;
  • manipuler ces données à travers la statistique et les techniques de visualisation des données pour donner un sens à la variation grammaticale dans son intégralité, sans se focaliser sur des dialectes ou des phénomènes isolés.
  • analyser les données statistiques avec le prisme théorique de la grammaire générative. Le principe théorique qui est à la base de ces recherches est que toutes les différences syntaxiques peuvent être ramenées aux propriétés des éléments fonctionnels tels que les déterminants, les pronoms, les auxiliaires, etc.

Méthodologie

Le projet est basé sur une méthodologie simple, mais innovante. Ces dernières années, beaucoup de projets ont été consacrés à la numérisation des principales sources de données comme les grands atlas papier, qui ont paru au début du XXe siècle. La numérisation avait pour objectif principal la préservation d'ouvrages scientifiques qu'il n'aurait pas été possible de réimprimer en raison de leur taille et la mise à disposition en ligne des données originales sous forme numérique et annotée.

Le projet ViGramm s'inscrit dans une toute autre perspective, qui ne vise pas à préserver la source, mais à la réutiliser à nouveau. Le mot clé est extraction, c'est-à-dire l'opération à travers laquelle les données des atlas sont transformées en métadonnées : des variables numériques qui représentent : a) les propriétés syntaxiques présentes dans chacune des millions de phrases qui forment le corpus ; b) la provenance de chaque item ; c) les coordonnées géographiques de chaque dialecte.

Le protocole a été testé sur un ensemble de phénomènes (la négation et des questions connexes) et sur un échantillon de dialectes italo et gallo-romans. Les données primaires proviennent de l'Atlas Linguistique de la France (ALF), de l’Atlas Italo-Suisse (AIS), de l’Atlas Syntaxique de l’Italie (ASIt), du Thesaurus Occitan (Thesoc).

Les métadonnées sont organisées en fichiers portables (.csv), qui seront pérennisés en libre accès selon les guides de bonnes pratiques de l'infrastructure Huma-Num. Ces variables numériques se prêtent à de nombreuses formes de réutilisation : de la cartographie numérique à l'analyse statistique.

Science ouverte

Les cartes et les supports visuels issus du projet se prêtent à des activités de diffusion visant à accroître la collaboration entre la communauté scientifique et les communautés de locuteurs. Nous essaierons de diffuser certains des matériaux du projet dans les réseaux sociaux pour accroître l'interaction avec les communautés de locuteurs. En plus des publications scientifiques, les matériaux du projet peuvent être publiés sur un site avec des fiches d'information rédigées par des experts renommés et rendues accessibles au grand public.

Porteurs : Le projet est porté par Diego Pescarini (BCL, Nice) spécialiste de syntaxe et dialectologie Italo-Romane, en collaboration avec Anne Dagnac (CLLE, Toulouse), spécialiste de syntaxe du français et du picard, et Stella Retali-Medori (LISA, Corte), spécialiste des parlers corses.