Ce que la danse des abeilles a vraiment en commun avec le langage humain
Les abeilles transmettent des informations sur les sources de nourriture à l’aide d’un « langage dansé » très sophistiqué. Les linguistes ont longtemps douté que cette danse puisse avoir des similitudes avec le langage humain. De nouvelles recherches conduites par une équipe de recherche internationale suggèrent que ce langage dansé partage des caractéristiques précises avec certaines constructions des langues des signes, appelées « classificateurs ». Les résultats, parus dans la revue Biological Reviews, soulignent un cas remarquable de convergence, alors même que le dernier ancêtre commun des abeilles et des humains a vécu il y a 600 millions d'années.
Il y environ quatre-vingts ans, l'éthologue autrichien Karl von Frisch (Prix Nobel 1973) montrait que les abeilles communiquent des informations détaillées sur les sources de nourriture à l'aide d'un « langage dansé ». Après avoir trouvé de la nourriture, une abeille retournant à la ruche peut se mettre à frétiller tout en avançant selon une trajectoire en forme de huit, comme le montre la figure 1.
Dans la danse frétillante, l'abeille fait vibrer son corps tout en avançant, avant de revenir à son point de départ sans frétiller, alternativement d'un côté puis de l'autre.
Crédits: https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3A202208_European_honey_bee_waggle_dance.svg?utm_source=chatgpt.com
La phase frétillante fournit trois types d'informations sur la nourriture. La direction indique où elle se trouve. La durée indique la distance à parcourir pour s'y rendre, grâce un code si précis que les chercheurs peuvent chronométrer la phase frétillante pour calculer la distance (plus la phase est longue, plus la nourriture est éloignée). Enfin, le nombre de répétitions de la séquence frétillante fournit des informations sur la qualité de la nourriture (plus il y a de répétitions, meilleure est la nourriture).
La danse n'est toutefois pas uniforme chez toutes les espèces d'abeilles. Certaines ont des ruches horizontales et dansent donc horizontalement, la phase frétillante indiquant (par son orientation) la direction de la source de nourriture. D'autres ont des ruches verticales et dansent verticalement. Dans ce cas, la direction de la nourriture est codée par transposition, dans le sens suivant : un mouvement vertical vers le haut signifie que la nourriture se trouve dans la direction du soleil ; et tout angle de la danse par rapport à la verticale signifie que la direction de la nourriture forme le même angle par rapport à la direction du soleil, comme l'illustre la figure 2.
L'angle de la phase frétillante par rapport à la gravité est interprété comme l'angle de la direction de la nourriture par rapport à celle du soleil. La durée de la phase frétillante est interprétée en termes de distance, ici avec une seconde correspondant à un kilomètre.
Crédits : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bee_dance.svg
À ce jour, la danse frétillante compte parmi les systèmes de communication non humaine les plus sophistiqués jamais observés dans la nature. Mais partage-t-elle des caractéristiques intéressantes avec le langage humain ? Karl Von Frisch le pensait, d'où son emploi de l'expression « langage dansé ». Les linguistes, pour leur part, sont généralement restés sceptiques. Tout d’abord, en 1953, le grand linguiste français Émile Benveniste écrivait (à tort, comme nous le verrons) qu'« il n'y a pas de langage sans voix ». Ensuite, Benveniste ainsi que plusieurs linguistes ultérieurs (dont le grand linguiste américain Noam Chomsky) ont objecté que le langage humain repose sur des mots et des morphèmes discrets, nettement distincts les uns des autres, et non sur un système continu dans lequel une expression peut être progressivement transformée en une autre — ce qui est précisément le cas de la danse frétillante, où la direction et la durée de la danse peuvent être modifiées progressivement.
Mais ces objections sont-elles fondées ? En ce qui concerne la première, l'affirmation de Benveniste s'est révélée spectaculairement erronée lorsque les linguistes ont étudié les langues des signes utilisées par les communautés sourdes de par le monde. En effet, celles-ci n’ont pas recours à la « voix », mais constituent des langues à part entière, dotées des mêmes propriétés grammaticales et d'expressivité que les langues orales. Il est donc indéniable qu'il peut exister un langage sans voix. La deuxième objection, qui porte sur la distinction entre systèmes discrets et systèmes continus, n'est que partiellement correcte. Il est vrai que les langues orales comme les langues des signes reposent sur des mots et des morphèmes discrets. Mais lorsqu'on analyse les choses plus en détail, on trouve aussi dans les langues des signes des constructions particulières, appelées classificateurs, qui ont incontestablement une composante continue. Alors que la forme (la configuration manuelle) des classificateurs est fixe, comme pour n'importe quel autre mot, leur position et leur mouvement peuvent être modifiés de façon progressive et continue, et ils sont interprétés de manière iconique (c'est-à-dire picturale), comme des animations visuelles simplifiées1. Par exemple, en langue des signes américaine (ASL), deux doigts dressés en mouvement (figure 3) peuvent représenter une personne qui se déplace vers la droite ou vers la gauche selon le mouvement des doigts, rapidement ou lentement selon leur vitesse, etc.
Il existe de nombreux classificateurs dans les langues des signes. Deux autres exemples issus de l'ASL sont le classificateur représentant un petit animal (par exemple une abeille), illustré dans la Figure 4a, et le classificateur représentant un hélicoptère, illustré dans la Figure 4b.
À gauche : a. Un classificateur de petit animal
À droite : b. Un classificateur d'hélicoptère
Au sein d’une équipe pluridisciplinaire comprenant deux locuteurs sourds natifs de l'ASL (Jonathan Lamberton et Jason Lamberton) et un spécialiste du comportement des abeilles (Christoph Grüter), Philippe Schlenker, directeur de recherche CNRS à l’Institut Jean-Nicod2, Emmanuel Chemla, directeur de recherche CNRS au LSCP et Research Lead à Earth Species Project3, et leurs collègues montrent dans une nouvelle étude que les classificateurs de l'ASL partagent trois propriétés essentielles avec la danse frétillante. Premièrement, la direction du classificateur « petit animal » illustré à la figure 4a peut représenter la direction du déplacement de l'animal, tout comme la direction de la danse frétillante représente la direction du mouvement vers la nourriture. Deuxièmement, la durée du mouvement du classificateur représente la durée et donc la distance parcourue par l'animal, tout comme la durée de la danse frétillante encode la distance par rapport à la nourriture. Troisièmement, selon le contexte, le mouvement du classificateur peut soit indiquer directement la direction du déplacement de l'animal, soit être interprété avec transposition. Par exemple, si un signeur raconte ce qui s'est passé hier lorsqu'Ann a relâché une abeille qui s'est envolée, le mouvement du classificateur sera interprété du point de vue d'Ann au moment où elle observait la scène (= interprétation par transposition), et non du point de vue du signeur. Ainsi, si le classificateur se déplace vers la gauche du signeur, cela signifie que l'abeille s’est dirigée vers la gauche d'Ann, comme l'illustre la figure 5.
Dans le contexte décrit, Ann a relâché une abeille hier. Le signeur raconte cela avec un classificateur se déplaçant vers sa gauche, à un angle de 45°. Cette configuration est interprétée avec transposition du point de vue d'Ann au moment où elle relâchait l'abeille : l'abeille s'est envolée à la gauche d'Ann, à un angle de 45°.
On retrouve donc trois propriétés clés de la danse frétillante dans les classificateurs des langues des signes : l'interprétation de la direction, celle de la durée, ainsi que l'existence de la transposition. Mais qu'en est-il de la dernière propriété, à savoir la répétition — le fait qu'un plus grand nombre de phases frétillantes indique une nourriture meilleure ? Cette propriété correspond à un phénomène général du langage humain (et probablement de nombreux systèmes de communication animale), dans lequel la répétition peut exprimer une intensification. « Je suis riche, riche, riche ! » exprime une richesse plus grande que « Je suis riche », et de même « Pars ! Pars ! Pars !» sert à souligner l'urgence d'un ordre. De tels effets existent également dans les langues des signes, y compris avec les classificateurs.
En somme, des propriétés essentielles de la danse frétillante se retrouvent dans le langage humain, ce qui confirme l'intuition fondamentale de Karl von Frisch. Cependant, ces propriétés ne se trouvent pas dans la composante discrète du langage, mais dans sa composante iconique (picturale), dont les classificateurs des langues des signes représentent le meilleur exemple. Dans le domaine de l'iconicité, les êtres humains et les abeilles ont donc convergé malgré leur très grande distance évolutive : leur ancêtre commun le plus récent vivait il y a 600 millions d'années4.
La date d'apparition du langage humain reste inconnue et controversée. Il en va autrement de la danse frétillante, dont il a été montré qu'elle remonte à environ 20 millions d'années. Non seulement les abeilles « parlent » à l'aide d'un système iconique sophistiqué, mais elles le faisaient déjà il y a 20 millions d'années.
Notes
1 De manière informelle, un signe est iconique s'il désigne une chose en raison de sa ressemblance avec elle. Plus formellement, un signe est iconique si sa forme présente la même structure que ce qu'il désigne, autrement dit s'il existe entre les deux une correspondance qui préserve la structure. Dans le cas de la danse frétillante, les deux règles préservant la structure sont celles-ci : plus la nourriture est éloignée, plus la danse est longue ; plus la nourriture est de bonne qualité, plus la danse est répétée.
2 IJN, UMR8129, CNRS / EHESS / ENS-PSL.
3 LSCP, UMR8554, CNRS / EHESS / ENS-PSL. Earth Species Project.
4 L'article étend ces résultats à certains gestes manuels qui accompagnent la langue orale.
Deepl.com et ChatGTP ont été consultés pour des formulations de la version française.
Référence :
Schlenker P., Lamberton J., Lan N., Lamberton J., Geraci C., Salis A., Ravaux L., Grüter C., Ryder R.J. and Chemla E. 2026, Ancestral iconicity: the dance language of bees revisited, Biological Reviews.