Considérer l’hospitalité des centres d'hébergement. Retour sur une enquête participative

La Lettre Sociologie

#SCIENCES PARTAGÉES

L’ouvrage Considérer l’hospitalité des centres d’hébergement. Une enquête participative1  est le fruit d’une recherche débutée en 2021, terminée en 2023 et qui fait l’objet de multiples restitutions depuis lors2 . Conduite en France, dans le cadre du Collectif Soif de connaissances3 , cette recherche a été coordonnée par un sociologue et a impliqué vingt-et-une personnes4 . Elle a reçu, en juillet 2025, le Prix de la recherche participative, catégorie « Co-construction », décerné par l’Inrae à la demande du ministère chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

  • 1Uribelarrea G., Alves de Carvalho D., Amaré S., Hadj-Brahim Y., Kalonji B., Koné Y., Lévy J., Machet V., Mendo-Medjo Y. et Ruiz P. 2023, Considérer l’hospitalité des centres d’hébergement. Une enquête participative, Les Presses de Rhizome.
  • 2Cette recherche a été soutenue par la Fondation pour le Logement des Défavorisés et la Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) Auvergne-Rhône-Alpes. Le principal événement de restitution, le 12 mars 2024 à Lyon, a également bénéficié du soutien de la Métropole de Lyon.
  • 3Collectif alors porté par la Chaire PUBLICS des politiques sociales au sein de Pacte - Laboratoire de sciences sociales (UMR5194, CNRS / Université Grenoble Alpes), la Fédération des acteurs de la solidarité Auvergne-Rhône-Alpes et l’école Ocellia Santé-Social. Depuis 2023, il s’agit d’un dispositif interne à Ocellia Santé-Social.
  • 4Domingos Alves de Carvalho, Sandrine Amaré, Jamel Ben Hamed, Louis Bourgois, Julien Creach, Magali Forestier, Jacques Foucart, Virginie Gaudin, Yamina Hadj-Brahim, Aïcha Hadj-Chikh, Gaoussou Haidara, Baudouin Kalonji, Youssouf Koné, Julien Lévy, Valérie Machet, Yolande Mendo Medjo, Nathalie Ricou, Pascale Ruiz, Willem Terwindt, Gabriel Uribelarrea (coordinateur), Blandine Verret.
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Couverture de l'ouvrage. Illustration : Marina Ester Castaldo

Une recherche sur les sorties d’hébergement et l’accès au logement

Cette recherche est consacrée aux sorties des centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et à l’accès au logement. Plus spécifiquement, en repartant de l’expérience d’une personne qui a vécu cinq années en CHRS et qui a intégré un logement alors qu’elle ne se sentait « pas prête » à y vivre, il s’agissait initialement de comprendre la signification de cette expression, mobilisée tant par des personnes hébergées que par des travailleurs sociaux. Comment les personnes hébergées se définissent-elles comme « prêtes » ou « pas prêtes » à sortir d’hébergement pour accéder à un logement ? Et de manière symétrique, comment les professionnels des dispositifs d’hébergement définissent les personnes hébergées comme « prêtes » ou « pas prêtes » à sortir d’hébergement pour accéder à un logement ? 

Des personnes diversement concernées par ce sujet s’engagent alors dans cette recherche : des personnes (anciennement) hébergées, des travailleurs sociaux, des chercheurs et chercheuses en sciences sociales et des formatrices en travail social. Parmi celles-ci, quelques-unes seulement avaient déjà participé à un travail de recherche. Le rôle du coordinateur du projet consiste ainsi, en premier lieu, à expliciter ce qu’implique une démarche sociologique et à présenter plusieurs méthodes pour mener l’enquête. Après plusieurs réunions, le choix est fait de réaliser des entretiens semi-directifs avec des personnes actuellement ou anciennement hébergées et avec des professionnels qui exercent dans des CHRS, afin de comprendre leurs expériences (d’accompagnement) des sorties d’hébergement et de l’accès au logement.

 

Une enquête collective

L’une des premières étapes de l’enquête consiste en l’élaboration de guides d’entretien. Pour ce faire, au cours de réunions collectives, les personnes présentes partagent des situations qu’elles ont vécues et racontent des anecdotes qui les impliquent. Repartir de ces expériences permet d’identifier des enjeux et de préciser des thématiques autour desquelles construire les guides d’entretien. Au-delà du travail de construction des guides d’entretien, cette étape permet de faire émerger une communauté d’enquêteurs. Chaque participant enquête, avec les autres personnes impliquées dans le projet, sur les expériences qu’il a vécues et sur celles des autres, afin de les préciser et de les mettre en mots avec justesse. Ces récits d’expériences ne sont jamais définitivement arrêtés et ne cessent d’être repris de réunion en réunion. Enregistrés, ils constituent un premier matériau d’enquête.

Un second matériau d’enquête repose sur les trente-et-un entretiens réalisés avec des personnes (anciennement) hébergées et des travailleurs sociaux. Ceux-ci sont menés par différents binômes de co-enquêteurs, associant chercheurs, personnes anciennement hébergées, travailleurs sociaux, etc. Si ces entretiens visent à interroger des personnes sur les enjeux préalablement identifiés, ils sont aussi des occasions pour les co-enquêteurs de partager avec les enquêtés certaines de leurs expériences au regard des sujets abordés ; les réactions que cela suscite chez les enquêtés permettent de compléter et d’approfondir le propos.

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Une co-enquêtrice photographiant les notes prises durant une réunion de travail © Marie Monier

 

Une analyse compréhensive et des propositions pratiques

Après avoir réalisé ces entretiens, les co-enquêteurs finissent par s’accorder sur le fait que l’enquête doit permettre de « changer les choses », pour reprendre les mots de plusieurs d’entre eux. Une phase d’analyse s’ouvre alors, articulée à l’élaboration de propositions pratiques. L’analyse consiste à repérer dans les récits recueillis les troubles et les problèmes que les personnes ont rencontrés dans les expériences (d’accompagnement) de sorties d’hébergement et d’accès au logement. Ces épreuves, plus ou moins intenses, peuvent être de différentes natures : le choix d’un habitat qui répond plus ou moins aux aspirations des personnes ; le maintien ou la rupture des liens avec les professionnels des hébergements après le déménagement ; la solitude ressentie dans le nouveau lieu de vie, etc. 

En parallèle, les co-enquêteurs considèrent, dans les expériences décrites, des pratiques, plus ou moins institutionnalisées, plus ou moins répandues, qui apparaissent comme des réponses possibles pour remédier à ces situations problématiques. Elles sont reprises et formulées, de telle manière qu’elles puissent être généralisées à tous les dispositifs d'hébergement. Telle est, par exemple, la proposition de penser un « droit à la sollicitation durable », qui autoriserait des personnes à solliciter, aussi longtemps qu’elles le souhaitent, les professionnels des CHRS où elles ont vécu et, plus généralement, les dispositifs qui les ont accompagnées, afin d’obtenir un conseil ou bénéficier d’un service. Cette proposition qualifie et cherche à généraliser une pratique que nous avons observée dans quelques établissements et chez quelques travailleurs sociaux. L’ensemble de ce travail d’analyse permet alors d’engager une réflexion sur « l’hospitalité » des centres d’hébergement, dont rend compte l’ouvrage collectif.

 

Perspectives scientifiques et politiques

Cette démarche d’enquête et ces propositions sont, depuis la publication de l’ouvrage, présentées à une diversité de publics. Elles sont discutées, contestées ou appropriées par des professionnels du champ de l’hébergement et de l’accès au logement, et par des personnes accompagnées par des dispositifs qui en relèvent. La portée démocratique de cette recherche participative s’incarne ainsi : elle ouvre des perspectives communes, elle enrichit le débat à partir des propositions qu’elle formule et elle invite à poursuivre l’enquête collective, en offrant des prises pour (re)penser la prise en charge des sans-abri et des politiques d’accès au logement.

En parallèle, l’analyse menée sur cette démarche d’enquête nourrit une réflexion sur les démarches participatives en sciences sociales, sur leur portée scientifique et politique. Initiée au sein de la Chaire PUBLICS des politiques sociales, cette réflexion se poursuit aujourd’hui, toujours au laboratoire Pacte, dans le cadre du SOSI DACCORD1 , qui accorde une attention centrale aux recherches participatives et qui, plus généralement, s’intéresse à la place des ressortissants dans la définition des politiques sociales qui les concernent.

 

Gabriel Uribelarrea, sociologue, et Julien Lévy, sociologue et politiste, responsable scientifique de l’Observatoire des non-recours aux droits et services (Université Grenoble Alpes) ; co-porteurs de la Chaire PUBLICS des politiques sociales au sein de Pacte – Laboratoire de sciences sociales (UMR5194, CNRS / Université Grenoble Alpes / Sciences Po Grenoble UGA)

  • 1Dispositif d'Analyse et de Collaboration COntinue avec les Ressortissants des politiques sociales sur l’accès aux Droits et les solidarités. Ce dispositif « Suivi Ouvert des Sociétés et de leurs Interactions » prolonge les travaux de la Chaire PUBLICS et de l’Observatoire des non-recours aux droits et services du laboratoire Pacte.

Contact

Gabriel Uribelarrea
Pacte - Laboratoire de sciences sociales
Julien Lévy
Pacte -Laboratoire de sciences sociales