La Maison Française d’Oxford célèbre ses 80 ans
#VIE DES LABOS
Fondée en 1946 dans le sillage de la France libre et de la reconstruction européenne, la Maison Française d’Oxford fête en 2026 ses quatre-vingts ans. L’anniversaire offre l’occasion de revenir sur l’histoire singulière d’une institution qui, de résidence universitaire et centre culturel, est devenue un véritable laboratoire de recherche et un acteur de la diplomatie scientifique franco-britannique. Il invite aussi à penser son avenir, à l’heure où l’internationalisation de la recherche et les grands défis contemporains rendent plus nécessaires que jamais les lieux de dialogue avec la recherche anglophone.
« De l’auberge académique au centre de recherche »
L’histoire de la Maison Française d’Oxford (MFO, UAR3129, CNRS / MEAE / Université d’Oxford) commence avant même sa création officielle, dans les années sombres de la Seconde Guerre mondiale. Entre 1941 et 1945, son projet se dessine entre Londres, Alger, Paris et Oxford, au fil des discussions entre universitaires, diplomates et intellectuels français et britanniques, auxquelles participent des membres de la France libre et de la Résistance. Au cœur du projet se trouve une conviction : la reconstruction de l’Europe ne pourra être seulement politique et économique, mais devra aussi passer par la coopération intellectuelle et par la formation des jeunes générations. L’égyptologue français Claude Schaeffer, Richard Livingstone, vice-chancelier de l’université à partir de 1944, et l’ambassadeur René Massigli figurent parmi ceux qui imaginent alors la création à Oxford d’un collège français susceptible d’accueillir des étudiants britanniques et de préparer leurs séjours de recherche en France.
Fondée en 1946, la Maison Française s’inscrit ainsi dans l’esprit de l’amitié franco-britannique renforcée par l’expérience des deux guerres mondiales. Entre 1947 et 1967, elle accueille environ soixante-dix étudiants, principalement britanniques, auxquels s'ajoutent des étudiants français boursiers. La Maison est alors d’abord conçue comme un lieu de résidence et de formation pour de jeunes chercheurs. Mais elle devient rapidement bien davantage : un espace de sociabilité intellectuelle où se rencontrent universitaires, écrivains, artistes et étudiants des deux côtés de la Manche. La littérature et les études françaises occupent très tôt une place privilégiée dans cette histoire. La relation avec la Sub-Faculty of French de l’université d’Oxford constitue l’un des principaux ancrages universitaires de la Maison. Sous la direction d’Henri Fluchère, entre 1947 et 1963, quelque 380 conférenciers passent par la MFO, dont 180 universitaires. L’inauguration du bâtiment actuel, en 1967, par André Malraux, ministre français de la Culture, ouvre une nouvelle étape. Sous la direction de l’historien François Bédarida, la Maison affirme plus nettement sa vocation académique. Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes ou Jacques Derrida comptent parmi les grandes figures invitées à Oxford. Bédarida avait d’ailleurs formulé dès 1966 une vision étonnamment contemporaine de l’institution. Sans renoncer à la promotion de la langue, de la littérature, de la musique et des arts français, il souhaitait ouvrir davantage la Maison non seulement aux sciences humaines et sociales alors en plein essor — sociologie, psychologie, science politique, économie, histoire, ethnologie — mais également aux sciences de la nature, afin de favoriser les contacts entre laboratoires français et britanniques. Cette ambition préfigure largement ce que deviendra la Maison plusieurs décennies plus tard.
© Maison Française d'Oxford (MFO) - Archives MFO
Une « maison-laboratoire »
Les années 1980 et 1990 constituent un second tournant. Sous la direction de Monica Charlot, la Maison s’affirme comme un observatoire privilégié de la politique et de la société britanniques. Puis, avec Jean-Claude Vatin, elle engage une profonde transformation institutionnelle et scientifique. L’objectif est désormais de placer explicitement la recherche au cœur de son activité. Trois programmes structurants voient alors le jour : autour de l’histoire des sciences, des comportements politiques comparés et de l’histoire et de la théorie des arts. La reconnaissance de la Maison comme unité de recherche associée au CNRS en 1999 consacre cette évolution. Depuis lors, les objets de recherche n’ont cessé d’évoluer : nations et mondialisation, migrations, modernités, humanités numériques, histoire des sciences, droit, anthropologie juridique ou études classiques. Depuis 1999, près de soixante chercheurs, chercheuses et enseignantes-chercheurs et chercheuses en affectation y ont développé des programmes dont plusieurs ont obtenu le soutien de grandes agences françaises et européennes. Chaque année, des dizaines de chercheurs et chercheuses invités et de doctorantes y sont accueillis et plus d’une centaine de conférences, séminaires, colloques et rencontres scientifiques y sont organisés.
La formation des jeunes chercheurs et chercheuses occupe désormais une place centrale. La Maison accueille autour de quarante étudiants internationaux chaque année pour des séjours de recherche de durées diverses et développe des dispositifs destinés aux doctorants et jeunes chercheurs : prix de thèse, ateliers sur la publication académique, recherche de financements postdoctoraux ou intégration dans l’environnement collégial oxonien.

© Martine Drozdz - Maison Française d'Oxford (MFO)
1. Durée des séjours des étudiants au MFO (1997-2025)
2. Établissements d’origine des étudiants français à la MFO (1997-2025)
Des données récentes révèlent une surreprésentation géographique marquée des étudiants parisiens : en 2023, 20 des 39 doctorants accueillis par le MFO étaient originaires de Paris (51 %), une proportion qui est passée à 58 % en 2025. Le développement continu d’accords de partenariat avec des universités régionales vise à contribuer à remédier à ce déséquilibre.
Quatre-vingts ans de diplomatie scientifique
Cette histoire scientifique et culturelle est indissociable d’une autre dimension : celle de la diplomatie scientifique. La Maison Française est née d’une volonté de rapprochement franco-britannique ; quatre-vingts ans plus tard, elle demeure un instrument privilégié de ce dialogue. Son intégration au réseau des unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (UMIFRE) du CNRS l’a inscrite dans un dispositif international qui relie recherche académique et diplomatie scientifique. Si les missions de la MFO sont de faire connaître et d’internationaliser la recherche française dans le monde anglophone, elle se veut aussi alignée avec les piliers stratégiques de l’université d’Oxford (éducation graduée, interdisciplinarité, engagement global, etc). Localement, la MFO agit aussi comme un levier des priorités stratégiques de l’université, en renforçant l’excellence de la recherche, en formant la nouvelle génération de chercheurs et chercheuses, en favorisant l’interdisciplinarité et en étendant le rayonnement international ainsi que l’impact sociétal de l’université à travers une plateforme académique franco-britannique distinctive. Au-delà des axes anciens de la MFO (études classiques et médiévales, littérature, arts et philosophie, histoire et histoire des sciences, sciences sociales et politiques) qui se sont stabilisés progressivement depuis une trentaine d’années, la MFO construit une nouvelle programmation scientifique alignée sur la réflexion prospective de CNRS Sciences humaines & sociales autour des questions environnementales ou de la recherche et création. Les programmes financés comme l’ERC Notcom dirigé par Mogens Laerke1 ainsi que les deux projets ANR (Urbavie dirigé par Martine Drozdz2 et En dansant-en corps dirigé par Emmanuelle Delattre-Destemberg3) constituent les piliers de cette coopération. Un autre point essentiel de la MFO depuis dix ans est sa mise en relation avec les autres sciences. Après les recherches menées sur les migrations pilotées par la sociologue Delphine Mercier4 (ANR Entrepôt), les principales initiatives en humanités environnementales (projet anthropocène et habitabilité sponsorisé par la Fondation CIFAR), en santé globale et santé des femmes (accord avec l’université Paris-Cité), en intelligence artificielle et en durabilité contribuent directement aux priorités d’Oxford en matière de changement climatique, de santé et de transformation technologique. Célébrer quatre-vingts ans ne consiste donc pas seulement à commémorer une histoire, mais à réfléchir comment penser un monde en transition depuis Oxford comme le proposait la table ronde finale de la « Nuit de la MFO », qui s’est tenue le 25 juin dernier.
© Photolanguage (Nigel Green & Robin Wilson)
- 1
Directeur de recherche CNRS à l’Institut d'histoire des représentations et des idées dans les modernités (IHRIM, UMR5317, CNRS / ENS de Lyon / Université Lumière Lyon 2 / Université Jean Monnet Saint-Etienne / Université Jean Moulin Lyon 3 / Université Clermont Auvergne).
- 2
Chargée de recherche CNRS à la Maison Française d’Oxford.
- 3
Chercheuse en histoire contemporaine à l'université Polytechnique Hauts-de-France, membre du Laboratoire de recherche sociétés et humanités (LARSH), actuellement en séjour à la Maison Française d’Oxford.
- 4
Directrice de recherche CNRS au Laboratoire d'économie et de sociologie du travail (LEST, UMR7317, CNRS / AMU).
Aller plus loin
- Retrouver cet article dans la Lettre de l'institut n° 98
Dunan-Page A. 2026, La Bataille d’Oxford. Une histoire de la Maison Française d’Oxford des origines à 1970, Presses de Sorbonne Université.