Les comportements au cœur des sciences sociales : un renouveau de l’analyse par de nouvelles formes d’approches expérimentales ?
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Si besoin était, la crise sanitaire liée à l’épidémie COVID-19 a souligné l’importance d’appréhender au mieux les comportements animaux et humains, ainsi que leurs interactions.
Même si le caractère durable de la pandémie contribue peu à peu à épuiser les sociétés tout autant que ses observateurs, force est de constater que la séquence inédite des événements depuis mars 2020 constitue une illustration saisissante de la nécessité d’analyser comment et pourquoi les individus et groupes sociaux prennent les décisions qui caractérisent leurs comportements. S’il ne fallait prendre qu’un exemple, celui des réactions des populations aux politiques de vaccination est probablement parmi l’un des plus révélateurs. Confrontée à ce que l’Organisation Mondiale de la Santé appelait vaccine hesitancy bien avant la COVID-19
Il est intéressant de souligner que les méthodes expérimentales mettant « en situation » les individus dans des cadres hypothétiques se sont de nouveau révélées incontournables afin de mieux comprendre les comportements observés pendant la pandémie, en matière de vaccination bien sûr, mais également du point de vue de la volonté de réaliser des tests de diagnostic afin de connaître son statut de santé ou de protéger ses proches en situation de fragilité, de respecter ou non les différentes restrictions telles que le couvre-feu et le confinement, etc. Plus généralement, on peut considérer que le développement et le renouvellement des méthodes expérimentales en sciences sociales, et en particulier pour ce qui concerne les disciplines relevant de la linguistique, de l’économie et de la gestion, a déjà conduit à explorer de nouveaux fronts de recherche centrés sur l’analyse des comportements. Deux dimensions sont particulièrement frappantes. D’abord le développement des interfaces avec les disciplines relevant des sciences cognitives et des neurosciences, qui fait suite à l’exploration féconde de ce que la psychologie sociale pouvait apporter à l’économie et à la gestion depuis les années 1970. Il s’agit ici de croiser les mesures des comportements de décision eux-mêmes avec des mesures physiologiques telles que le courant électrique parcourant les tissus externes de la peau, les mouvements oculaires et divers signaux d’activité cérébrale. En second lieu, la frontière de la recherche se situe désormais dans la conception de dispositifs expérimentaux qui permettent d’appréhender les comportements sur le « terrain » plutôt que dans le « labo » ; il s’agit, en particulier, d’aller au-delà du profil étudiant des participants à l’expérience afin d’atteindre d’autres catégories de la population telles que les enfants dans leur classe d’école ou encore les professionnels observés dans leur environnement de travail, par exemple
Le dossier qui suit cette introduction apporte d’importants éclairages sur un certain nombre de dimensions du renouvellement des approches expérimentales en sciences du langage, en sciences cognitives et en économie. La contribution de Kene Boun My (ingénieur de recherche CNRS au Bureau d’Économie Théorique et Appliquée) détaille le rôle central des plateformes expérimentales et en illustre l’importance à travers quelques exemples concrets d’expériences menées non seulement en laboratoire mais également sur le terrain, sur des sujets aussi différents que la réaction à la douleur, la confiance et les décisions de vote. Quentin Cavalan, Vincent de Gardelle et Jean-Christophe Vergnaud (Centre d'économie de la Sorbonne) exposent ensuite l’un des fronts de recherche ouvert autour des enjeux socio-économiques de la métacognition, en particulier sur les mécanismes qui sous-tendent le mécanisme de « surconfiance » et leurs effets sur les comportements sociaux. Les trois exemples d’économie comportementale présentés par Dimitri Dubois (ingénieur de recherche CNRS), Brice Magdalou et Marc Willinger (professeurs d’économie à l’université de Montpellier), tous trois membres du Centre d'économie de l'environnement de Montpellier, illustrent l’intérêt de nouvelles formes d’approches expérimentales afin de mieux cerner l’adaptation humaine aux risques naturels, aux conflits liés à l’appropriation de ressources communes et à la redistribution des richesses dans un contexte d’inégalités fortes.
Les travaux récents de Tatjana Nazir, directrice de recherche CNRS au sein du laboratoire Sciences Cognitives et Sciences Affectives (SCALab), et de Yann Coello, directeur du SCALab et de la Fédération Sciences et Cultures du Visuel, examinent les violences exercées contre les robots. Les chercheurs s’enquièrent de la relation existante entre notre tendance naturelle à l’anthropomorphisation des agents, bien étudiée dans le domaine du développement de la cognition humaine, et les attentes que ce processus déclenche par rapport à nos relations avec les robots. L’attribution des caractéristiques humaines aux robots (notre perception qu’il s’agit d’agents dotés d’émotions, d’intentions ou d’autres attributs sociaux), suscitent des attentes qui ne sont pas nécessairement satisfaites et qui peuvent être à l’origine de frustrations. Cette frustration devient souvent violence. Tatjana Nazir et Yann Coello s’interrogent sur l’objectif technologique et industriel visant à construire les robots à l’image des humains, et sur le potentiel de violence que cela engendre.
Katarzyna Pisanski, chargée de recherche CNRS au Laboratoire Dynamique du Langage (DDL), étudie, en collaboration avec David Reby, professeur au sein de l’équipe Neuro-Ethologie Sensorielle du Centre de Recherches en neurosciences de Lyon, l’origine, la structure et la fonction des signaux vocaux non verbaux, tels que les cris, les pleurs, les rires ou les gémissements. Ces vocalisations sont présentes dans toutes les sociétés étudiées à ce jour. La recherche de Katarzyna Pisanski vise à étudier la relation entre la forme acoustique des vocalisations non-verbales et leurs fonctions. Le projet qu’elle porte, financé dans le cadre de l’appel Primes80 du CNRS, vise à déterminer dans quelle mesure le comportement vocal non-verbal humain partage certains universaux, et dans quelle mesure ce comportement peut être rapproché de celui d’autres animaux, dont nos plus proches parents, les primates. À la différence des primates, en revanche, les humains ont la possibilité de modifier la structure acoustique de leurs vocalisations à volonté. La possibilité de créer librement des vocalisations non-verbales, réalisées en absence de stimulus direct, se traduit-elle par la présence de différences culturelles ? Ces différences sont-elles bornées aux vocalisations volontaires ? Le travail de Katarzyna Pisanski est basé sur des enregistrements provenant de plusieurs dizaines de populations à travers le monde, y compris au sein de petites sociétés isolées.
Ricardo Etxepare, Patrick Pintus, DAS InSHS