PEPR Risques (IRiMa) : retour sur le séminaire Les SHS à l’épreuve des risques et des catastrophes (Partie 1)
#PROGRAMMES NATIONAUX
Le projet « Risques et Sociétés à l’ère des changements environnementaux globaux (RISC) » du PEPR RISQUES (IRiMa) a tenu, le 6 novembre 2025, son deuxième séminaire collectif sur le thème « Les SHS à l’épreuve des risques et des catastrophes ». Ce séminaire vise à ouvrir un espace de discussions régulières, de débats et de dialogues sur les perspectives théoriques, méthodologiques et épistémologiques dans l’étude critique des risques et des catastrophes en France, avec un regard international.
Cette séance du séminaire partait de plusieurs constats. À l’échelle internationale, les risques, les crises et les catastrophes sont de longue date un objet de recherche pour les sciences humaines et sociales avec une accumulation d’une somme importante de travaux. En France, leur étude a fait l’objet de plusieurs programmes nationaux, avec des travaux distribués au sein de différentes disciplines pour éviter de singulariser l’objet au risque de le rendre invisible. Et alors qu’on croyait ces études en voie de stabilisation, voire d’essoufflement théorique, un regain d’attention scientifique s’observe autour de l’objet « catastrophe », porté par l’intensification de la crise écologique, les alertes climatiques, les bouleversements géopolitiques, les tensions migratoires, entre autres.
Cette séance était tout particulièrement destinée à engager la réalisation d’un bilan collectif des études des risques et des catastrophes en France, en s’appuyant sur la richesse des profils et des approches pluridisciplinaires au sein du projet RISC. Le séminaire était structuré en trois sessions et une table ronde.
Le séminaire a débuté par une intervention de Francis Chateauraynaud, sociologue à l’EHESS et membre du Centre de recherche Médecine, Sciences, Santé mentale, Société (CERMES3, UMR8211, CNRS / Inserm / Université Paris Cité), présentait « une généalogie de la sociologie des risques en France », dans le cadre de la première session du séminaire intitulée « Des risques et catastrophes dans les SHS en France : quels retours ? ».
Cette intervention est revenue sur plus de quarante ans de recherches et de publications au fil desquelles la double problématique des risques et des catastrophes a été saisie, discutée, reformulée, outillée et appliquée en sciences sociales francophones. Dès les années 1980, des auteurs très différents ont appréhendé la montée en puissance du risque dans le traitement des affaires publiques : ce, notamment à partir des travaux de Robert Castel1, Patrick Lagadec2 ou encore François Ewald3, Francis Chateauraynaud s’est attaché à caractériser la reconfiguration profonde des raisonnements et des enquêtes propulsées par le Programme Risques Collectifs et Situations de Crise, coordonné pour le CNRS par Claude Gilbert. De 1995 à 2010 environ, ce dernier a œuvré à la formation, d’une véritable communauté épistémique, à travers laquelle la sociologie des risques collectifs a été au cœur d’un des champs les plus innovants et prolixes des sciences sociales francophones. En interaction avec des courants internationaux, répondant au succès de l’ouvrage de Ulrich Beck publié en allemand en 1986, puis en français en 2001 sous le titre La société du risque, les multiples contributions ont produit des déplacements conséquents. C’est dans ce mouvement qu’est né le concept de lanceur d’alerte4. Il faut dire qu’à la fin des années 1990, les milieux d’expertise et de régulation des dangers et des risques en matière de santé publique, de pollutions environnementales, de catastrophes industrielles ou de controverses technologiques, déjà secoués par l’épidémie de sida, sont au cœur d’importantes transformations. Dans la décennie suivante, de nouveaux fronts et de nouvelles lignes problématiques s’imposent, obligeant à des changements d’échelle : des préoccupations jusqu’alors aux marges des travaux sociologiques montent en puissance, comme le terrorisme (11 septembre 2001), le changement climatique (avec une nette accélération au début des années 2000), le conflit des OGM (particulièrement la séquence 2003-2008), ou encore le risque pandémique avec la grippe aviaire (2005).

Les enquêtes et les analyses portées par les sciences sociales, fondées sur des méthodologies aussi différentes qu’innovantes, se multiplient et sont graduellement intégrées par des agences publiques : l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) et l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset), qui fusionneront pour devenir l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) ; l’Institut de radioprotection et de Sûreté nucléaire (IRSN) ; l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) ; l’Agence de la transition écologique (ADEME) ; le Réseau national de santé publique ; l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) ; l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques ; la Commission nationale du débat public (CNDP). Ce mouvement d’intégration des sciences humaines et sociales (SHS) opéré pour une meilleure prise en compte des « signaux faibles », des formes distribuées de vigilance et d’alerte, des controverses et des dispositifs d’expertise participatifs, engendre un paradoxe : alors que les travaux sur les risques ont fait bouger les lignes conceptuelles et méthodologiques des SHS, les milieux académiques n’y voient que des « recherches appliquées » et tardent à en intégrer les apports — ce qui contribue à des effets retards sur bien des problématiques, dont les enjeux climatiques et de biodiversité ou les multiples expositions à des produits toxiques. Jusqu’en 2009 (COP de Copenhague), le climat est encore peu investi. Il en va de même du nucléaire, dossier gigantesque qui avait été très investi par les SHS françaises dans les années 1970, puis dans les années 1990 avec l’effet différé de Tchernobyl sur les alertes et controverses, et qui ne redécolle véritablement qu’avec la catastrophe de Fukushima en 2011 (voir la création du programme Needs au CNRS).
En 2011, un colloque organisé à Cerisy marque un tournant dans la trajectoire des études sociales des risques. Piloté par Dominique Bourg, Pierre-Benoît Joly et Alain Kaufmann, ce colloque qui a pour titre « Retour sur la société du risque », a donné lieu à une publication marquante : Du risque à la menace. Penser la catastrophe5.
Un des faits marquants de la trajectoire des groupes de recherche sur les risques et les catastrophes, encore restreints à l’époque, c’est leur forte connexion avec le milieu des Science and Technology Studies (STS). Alors que l’influence des travaux de Michel Callon et Bruno Latour a été considérable jusqu’aux années 2010, dans la dernière décennie, on voit entrer en lice des réseaux de chercheurs et chercheuses plus hétérogènes, contribuant à la démultiplication des travaux, des enseignements et des interventions publiques sur les alertes, les risques, les controverses, les vulnérabilités, et l’ensemble des processus critiques qui affectent les sociétés contemporaines. Mais les sciences humaines et sociales doivent affronter de multiples épreuves dans les arènes publiques : outre la flambée climatosceptique, il faut compter avec le retour de toutes sortes de toxiques dans les affaires publiques (pesticides, perturbateurs endocriniens, néonicotinoïdes, additifs alimentaires, PFAS, plastiques, etc.), tout en adaptant les démarches d’enquête à la numérisation à marche forcée de pans entiers d’activités. Une rupture supplémentaire se produit avec la pandémie de Covid-19 qui fait basculer un grand nombre de disciplines des sciences sociales vers les questions épidémiologiques et virologiques. Ces dernières années, le paysage est chargé : de nombreux processus critiques donnent lieu à une accumulation de travaux, accompagnant l’absorption des problématiques par la plupart des milieux de recherche.
Malgré ce mouvement général, on note encore dans les années 2020 une dissociation entre quatre champs :
celui de l’étude des controverses sociotechniques relevant plutôt des STS ;
celui des disaster studies, qui travaillent de plus en plus sur l’amont et la préparation des événements de rupture, type Katrina en 2005, Xynthia en 2010, Fukushima en 2011, etc. ;
vient ensuite le champ des études des mouvements sociaux — la sociologie des mobilisations absorbe les causes sanitaires ou environnementales dès qu’elles ont franchi un seuil de visibilité ;
et enfin le champ des études tournées vers les pratiques et les activités, d’inspiration plus ethnographiques, à la fois autour d’installations, de sites ou de zones critiques (de Notre-Dame des Landes à Bure, en passant les boues rouges de Gardanne), mais aussi d’expérimentations alternatives, locales ou citoyennes, qu’il s’agisse de fermes bio, de réseaux effondristes, etc.
Pour répondre aux défis posés par les processus hypercritiques de la période récente, une plus grande intégration de ces approches paraît plus que nécessaire.
En conclusion de ce panorama, trois enjeux majeurs pour les travaux en SHS au sein du PEPR Risques ont été soulignés. Il s’agit, d’une part, d’éviter une nouvelle accumulation de monographies déployées sur des lignes isolées, tout en mettant à profit les savoir-faire en matière de recherches interdisciplinaires et de sciences participatives. La simple retraduction des problématiques dans des noyaux disciplinaires supposés autonomes, sans véritable retour, ne peut pas répondre à l’exigence d’entrer en profondeur, par les enquêtes et les échanges, dans les domaines d’expertise convoqués par les risques. Les processus critiques impliquent à la fois une interdisciplinarité active fondée sur des enquêtes croisées, l’entrée en lice d’acteurs multiples, souvent éloignés des standards académiques, et l’exploration de l’ensemble des dispositifs et des milieux qui concourent à la prévention, la gestion des crises et la mise en place de solutions pérennes.
Il faut, d'autre part, prendre au sérieux les formes de futurologie6 développées, pratiquées, discutées par les acteurs les plus divers. Risques et catastrophes constituent des opérateurs d’agencement, et souvent de reconfiguration, des interprétations du passé, de prise en charge des contraintes du présent et d’anticipation des futurs possibles.
Enfin, comme le montrent de manière aussi brutale que répétée les remises en cause contemporaines, dans les arènes publiques, des rapports entre sciences et sociétés, il faut intégrer de nouvelles approches du pouvoir, de la domination ou de l’emprise. Il est urgent de mieux saisir les processus à l’œuvre, en particulier dans les instances nationales et internationales où les questions sanitaires, environnementales et technologiques sont plus que jamais sous la pression de forces hostiles, avec pour conséquence directe la création de nouvelles vulnérabilités.
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Notes
- Castel R. 1981, La gestion des risques : de l'anti-psychiatrie à l'après-analyse, Minuit.
- Lagadec P. 1981, Le risque technologique majeur : politique, risque et processus de développement, Pergamon press.
- Ewald F. 1986, L’État providence, Grasset.
- Chateauraynaud F., Torny D. 1999, Les sombres précurseurs : une sociologie pragmatique de l'alerte et du risque, Éditions de l’EHESS.
- Bourg D., Joly P-B., Kaufmann A. 2013, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, PUF.
- Chateauraynaud F. 2022, Des expériences ordinaires aux processus critiques non-linéaires. Le pragmatisme sociologique face aux ruptures contemporaines, Pragmata. Revue d'études pragmatistes, 2022-5 : 18-92.