Le care en pratique(s)

La Lettre

En ce début d’année 2026, marqué par l’acuité des crises sociales, politiques et environnementales, ce dossier met en lumière l’une des notions centrales des sciences humaines et sociales pour penser ces bouleversements et y répondre : le care.

Le care est à la fois un domaine, une éthique et une philosophie qui analysent et pensent « les soins et l’attention portés aux autres, en particulier ceux dont la vie et le bien-être dépendent d’une attention particularisée, continue, quotidienne »1

Il renvoie également à un domaine central de l’économie et de l’organisation sociale, qui entre autant dans l’ordre inégalitaire à l’échelle mondiale que dans les espaces domestiques. À ce titre, le care engage des « coûts humains »2 ; il produit et nourrit des relations de domination, des phénomènes d’invisibilisation et de déclassement, des souffrances (que traduisent notamment l’émergence récente dans la littérature scientifique de notions comme celles de dirty care, dark care ou shadow care).

Ce faisant, le care constitue le domaine par excellence d’analyse des luttes contre les inégalités de genre, la division sexuée du travail, lesquelles se jouent toujours au détriment des femmes, et plus particulièrement des femmes pauvres et étrangères ou immigrées.

Le care ouvre par ailleurs un champ des possibles pour renverser la focale et agir contre les inégalités. Dans cette perspective, les sciences humaines et sociales jouent un rôle central, notamment en mobilisant les travaux fondateurs de Carol Gilligan et Joan Tronto, qui défendent une éthique du care forte, visant à faire « place aux sentiments et au soucis des autres dans la politique et la justice »3. Ainsi, envisagé comme une ressource à valoriser, à pérenniser, à soutenir, l’éthique du care, pensée par ces autrices, peut être appliquée à tous les domaines de la vie et du quotidien, à condition que l’on prête une attention toute particulière à la valorisation et aux enseignements des approches critiques et féministes, qui montrent que l’émergence du care est historiquement, socialement et internationalement associé à la place des femmes.

Dans ce contexte, ce dossier a été pensé autour de la façon dont les chercheurs et chercheuses mettent en lumière et en application le care dans ses dimensions pratiques, c’est-à-dire en actes, dans un mouvement continu où le terrain nourrit la recherche, et en retour, éclaire les pratiques de la recherche. L’enjeu est aussi celui de la définition et mise en œuvre de politiques publiques adaptées. 

Les contributions réunies dans ce dossier mettent en effet bien en évidence les dimensions éthiques, épistémiques et politiques de ce care en pratique(s). Elles interrogent d’abord la manière dont l’éthique du care éclaire les politiques publiques et les conditions de leur pertinence. À cet égard, le renforcement des liens entre les arènes de production de l’action publique et les contextes dans lesquels celle-ci prend corps apparaît indissociable d’un approfondissement des recherches consacrées aux pratiques effectives des publics concernés, qu’il s’agisse de leurs interprétations, de leurs usages — conformes ou détournés — ou encore de leur indifférence à l’égard des instruments mis en place (Olivier Giraud).

Plusieurs contributions montrent ensuite comment l’éthique du care permet de renouveler l’analyse de secteurs particulièrement sensibles. Mobilisée dans le champ du soin médical, elle met en évidence non seulement les spécificités mais aussi les lacunes du débat collectif sur l’aide à mourir et ouvre de nouvelles pistes de réflexion pour mieux saisir, par exemple, ce qui se joue en ce début d’année avec le retour au Sénat du texte sur la fin de vie (Marie Gaille). Les comparaisons internationales, quant à elles, révèlent la diversité des formes que prennent le care et ses régulations, qu’il s’agisse des rapports sociaux de travail entre pourvoyeurs et bénéficiaires du care (Hélène Hirata), ou du statut des aidants non professionnels (Philippe Martin).

Enfin, le dossier accorde une attention particulière aux démarches participatives, qui incarnent le care en actes dans les pratiques de recherche elles-mêmes. Les expériences menées au sein de communautés mixtes de recherche en France, l’une en santé mentale (Delphine Moreau), l’autre autour de l’habitat des personnes âgées ou en situation de handicap (Béatrice Chaudet), illustrent la richesse de ces dispositifs pour penser conjointement production de connaissances et transformation des pratiques.

Ainsi, partant d’états de l’art déjà établis et partagés, l’objectif de ce dossier est de transmettre, à partir de quelques actualités de la recherche fondamentale et appliquée, un triple message, à savoir : 

  • Un écho : la reconnaissance de l’existence d’une littérature internationale abondante et structurée sur le care, à laquelle la recherche française en sciences humaines et sociales contribue pleinement.

  • Une invitation : l’intégration explicite d’une dimension de care dans les pratiques de recherche elles-mêmes, afin d’en faire un principe d’action.

  • Un appel : la refondation des liens sociaux à partir de la relation d’aide, et la mise en visibilité ainsi que la reconnaissance de celles et ceux qui en sont aujourd’hui les figures invisibilisées.

Notes

 

  1. Laugier S. 2010, L'éthique du care en trois subversions, Multitudes, 42(3) : 112-125. https://doi.org/10.3917/mult.042.0112
  2. Rochschild R. A. 2005,Le nouvel or du monde : la mondialisation de l'amour maternel, Sciences Humaines, 161(6) : 13-13. https://doi.org/10.3917/sh.161.0013.
  3. Paperman P., Laugier S. (dir.), 2011, Le souci des autres. Éthique et politique du care, nouvelle édition augmentée, in Recherches familiales, 9(1) : 195-196. https://doi.org/10.3917/rf.009.0195